Les Manuscrits Ne Brûlent Pas.

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Mot clé - littérature japonaise

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lundi, juin 7 2010

Rashômon & Autres Contes - Akutagawa Ryûnosuke

Sakuhin-shu Traduction & introduction : Arimasa Mori

La présente édition est une intégrale, contrairement au petit volume Folio qui lui, ne comporte que quatre nouvelles sur les quinze qui composent le manuscrit originel.

Comme toujours dans un recueil de ce type, certains récits parlent au lecteur de façon plus directe que d'autres. En ce qui me concerne, voici mon palmarès par ordre de préférence décroissant : "Le Nez - Le Mouchoir - Chasteté d'Otomi - Les Kappa - Villa Genkaku - Dans le Fourré - Figures Infernales."

Au fil de ses contes, Akutagawa mêle les récits remontant au Japon féodal et les histoires contemporaines. La nouvelle "Les Kappa" est à part car on peut la voir comme une réflexion à la Jonathan Swift émise par l'auteur sur le monde dans lequel il évolue : le narrateur, à la suite d'une chute dans un trou, tombe dans un monde parallèle, celui des Kappa, peuple mi-batracien, mi-humain, chez qui il va résider quelque temps. S'en suit toute une série de digressions des plus intéressantes, mettant en parallèle les valeurs humaines (et spécialement japonaises) et les valeurs kappa. Lorsque notre narrateur retourne dans son monde, on le prend pour un fou et il finit dans un asile d'où il ne désespère pas de s'enfuir pour rejoindre le monde des Kappa qui, désormais, lui manque ...

Finesse et ironie sont les armes favorites d'Akutagawa. Avec elles, il parvient à faire sourire mainte et mainte fois son lecteur alors que, pour peu qu'on analyse la trame des histoires, on s'aperçoit qu'il n'y en a pas une seule qui ne soit tissée de tristesse.

Dans "Figures Infernales", fondée sur le terrible sacrifice consenti par un peintre pour atteindre à la perfection de son art, ou dans "Le Fil d'Araignée", qui met en scène un damné auquel le Bouddha offre une chance qu'il gâche par égoïsme, sans oublier "Ogin", où une famille de Japonais christianisés renonce à "Deus" devant les flammes du bûcher, nous plongeons dans le drame le plus noir, mais avec un élément fantastique que, en dépit du discours de l'Ombre, ne joue pas un rôle si important "Dans le Fourré."

"Chasteté d'Otomi" - en temps de guerre, une jeune femme risque de se faire violer pour préserver la vie d'un chat - "Villa Genkaku" - récit des conséquences de l'adultère d'un mari désormais mourant sur toute une famille - et le superbe "Mouchoir", où l'auteur oppose avec subtilité les coutumes japonaises et les coutumes occidentales, ne seraient pas déplacés dans une anthologie où trôneraient également Tchékhov et Mansfield. Petite touches à peine visibles, demi-teintes, silences qui disent tout, temps suspendu l'espace de quelques secondes primordiales ... : ce sont de vraies merveilles.

Quant au "Nez", où un moine affligé d'un appendice nasal encombrant parvient à se le faire réduire pour regretter ensuite le temps où ce nez le rendait "anormal", c'est, à mon avis, le joyau le plus étincelant de cet écrin serti de nouvelles qu'est "Rashômon." Et même si je ne vous ai pas parlé de celle qui a donné son titre au recueil ni encore de quelques autres, vous auriez bien tort de supposer qu'elles ne valent pas qu'on s'y arrête. Lisez Akutagawa : c'était un conteur de génie. ;o)

dimanche, juin 6 2010

Quatre Soeurs (Bruine de Neige) - Tanizaki Jun'ichirô

Sasame Yuki Traduction : G. Renondeau

Connu également sous le titre "Bruine de Neige" - plus proche du titre original - "Quatre Soeurs", le roman le plus long de Tanizaki, fut interdit dès sa parution en feuilleton par la censure japonaise. Les temps étaient à l'effort de guerre et, plus encore, à la propagande ; toute oeuvre digne de ce nom devait en conséquence rentrer dans le rang et glorifier le sacrifice des patriotes, l'infâmie de l'ennemi, etc, etc ... Questions qui laissaient Tanizaki suprêmement indifférent.

Seuls l'intéressaient les rapports humains, tout particulièrement dans le jeu de l'amour, qu'il s'agît d'un binôme ou d'un triangle, que tout cela fût platonique ou pervers, que cela tournât au drame ou se confinât à la routine maritale. Fidèle à toutes ses autres productions, "Quatre Soeurs" traite donc de l'attitude de l'être humain face à l'amour mais aussi des relations amoureuses revues et corrigées par la société japonaise, surtout lorsque le mariage rentre en jeu.

Les femmes, ici, sont à l'honneur. Sur les quatre soeurs dont fait état le titre, l'auteur s'attache surtout à trois d'entre elles, l'aînée, Tsuruko, demeurant un peu en retrait, d'autant que, au milieu du livre à peu près, elle déménage d'Osaka pour suivre son mari à Tôkyô. Mariée la première, ainsi que le veut l'usage, Tsuruko a cinq enfants et se décharge à peu près de toutes ses responsabilités de soeur aînée sur sa cadette, Satchiko. En effet, ce sont Satchiko et son mari, le patient et aimable Teinosuke, qui se retrouvent à traiter les demandes en mariage concernant Yukiko, la troisième des soeurs Makioka, même si la maison aînée n'a pas pour autant renoncé au rôle décisionnel final qui, en théorie et aux yeux du monde, reste son apanage.

Or, le rituel des demandes en mariage, dans le Japon de l'entre-deux-guerres, n'a rien d'une partie de plaisir. Au vrai, on pourrait parler sans exagération de parcours du combattant, et ceci tant pour les personnes extérieures à la famille qui s'entremettent dans l'affaire, que pour les parents accompagnant la jeune fille aux entrevues avec le prétendant éventuel et qui, par la suite, s'occupent de l'enquête de moralité (indispensable) et, le cas échéant, ont la désagréable tâche de transmettre le refus de la jeune fille ou de ses tuteurs. Le pire se produit bien sûr quand le refus vient du candidat au mariage et de sa famille.

Chez les Makioka, la situation s'avère très délicate : la quatrième soeur, Taeko (également appelée "Koi-san"), aurait pu se marier depuis longtemps, n'était son rang dans la fratrie. Le prétendant, elle l'a depuis ses seize ans mais, bien que les deux jeunes gens aient jadis fugué ensemble, il n'a pas été possible de procéder à leur union puisque Yukiko n'avait pas trouvé chaussure à son pied. Dans la bonne société japonaise, marier la quatrième soeur avant la troisième ne se fait pas. En outre, cela pourrait porter malheur.

Taeko est donc condamnée à ronger son frein tandis que Yukiko, timide, introvertie, ne fait que repousser prétendant après prétendant ...

Le style fluide de Tanizaki, la façon qui est la sienne d'exposer les défauts de ses personnages ainsi que leurs mauvaises actions sans jamais les juger, la tendresse dont il s'est manifestement pris envers ses héroïnes, sa critique subtile de conventions qu'il juge archaïques mais auxquelles il n'est pas sans reconnaître un certain bien-fondé, tout cela fait entrer de plain-pied le lecteur dans une intrigue qui lui fait découvrir un peu mieux les subtilités du caractère et de la culture japonais. Découvrir mais non pas saisir dans toutes leurs nuances. Pour atteindre à ce résultat, la route est encore longue. Mais, avec sa fin "ouverte" - et très nippone - "Quatre Soeurs" constitue l'une des meilleures introductions à ce cheminement. ;o)