La Bitácora - Le Blog de Pierre-Alain GASSE

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lundi 8 mars 2010

Contre la montre


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Dix-huit heures cinq. C'est l'heure du TGV Atlantique qu'ils doivent emprunter.

Dix-sept heures et ils sont encore dans l'appartement de la rue Dautancourt, Paris 17e, devant le square Moncey, à deux cents mètres de la bouche de métro de la Fourche.

La gare Montparnasse n'est qu'à six stations de là, mais à cette heure, sur la ligne 13 du métropolitain, il faut se méfier, même si c'est plutôt dans l'autre direction, vers Levallois, que le trafic s'intensifie.

Le grand-père a le sac de son petit-fils sur le dos et traîne sa valise, sacoche-photo à l'épaule. Son épouse porte le reste de leurs bagages : un vanity et un sac en papier kraft avec de la lecture, de l'eau et un peu de nourriture.

L'ascenseur ne peut prendre tout le monde. Il y monte avec le petit et les bagages. Les autres prennent l'escalier.

Bientôt, ils sont sur le trottoir. Le temps est lourd. L'averse menace. Leur caravane remonte à bonne allure l'avenue de St Ouen. Mais, soudain, il entend des bruits de voix derrière lui. Son petit-fils, qui n'aime pas trop marcher et voit son frère dans le porte-bébé, veut monter sur les épaules de son père. Lui, évite de se retourner.

Le temps manque pour parlementer. Aussi le fils a-t-il rapidement gain de cause. Dix-huit kilos viennent s'ajouter au poids du dernier-né sur les épaules du papa.

À la Fourche, avant même de descendre sur le quai de la station, deux mots à demi-entendus l'interpellent : "trafic interrompu".

Son petit-fils, après avoir exigé que son père l'accompagne jusqu'au métro, refuse à présent de le quitter ici et celui-ci, bonne pâte, se résout à les accompagner jusqu'au train, le petit dernier de neuf mois toujours sur le ventre.

Le grand-père n'a plus qu'un ticket de métro pour deux ; un passage par le distributeur s'impose ; par chance, il fonctionne et il n'y a personne.

Ils passent le portillon et se précipitent dans la première voiture qui se présente à eux. Quelques secondes d'attente. Les portes restent ouvertes. Un sombre pressentiment les envahit. Trois minutes encore, puis une voix se fait entendre : "Par suite d'un accident de personne, le trafic est interrompu en amont de la station Liège jusqu'à nouvel ordre. Reportez-vous sur des moyens de transports alternatifs".

Les voitures se vident et chacun de se précipiter vers un bus, un taxi, ou de se rabattre sur la marche à pied.

Après une brève concertation, ils décident de marcher jusqu'à la Place Clichy où se trouve la station de taxis la plus proche.

La foule est assez dense à cette heure ; il faut louvoyer au mieux sur des trottoirs encombrés de jeunes insouciants, d'adultes pressés, de vieux précautionneux, de mères chargées d'enfants et de paquets, sans compter les livreurs et les engins de travaux qui obstruent ça et là le passage. Un vrai parcours du combattant pour le petit groupe, déjà étiré en file indienne. La haute silhouette du père, coiffé de son aîné, ouvre la marche ; lui, ferme le convoi en espérant ne pas perdre ce repère de vue.

Place Clichy. Dix-sept heures trente ! Le trafic ici aussi est bloqué. Les taxis attendent que leur voie se libère et eux ne sont pas les premiers de la file d'attente. Difficile d'espérer en avoir un et qu'il arrive à temps. 

On dirait que les chances d'attraper leur train s'éloignent déjà.

Ils renoncent pour tenter l'impossible : remonter par la ligne deux jusqu'à Barbès, soit quatre stations, puis redescendre par la quatre jusqu'à Montparnasse, soit... quinze stations. Vingt stations en tente-cinq minutes, plus les couloirs et les quais, c'est quasiment perdu d'avance, non ?

De plus, une foule a eu la même idée qu'eux et jamais wagon de métro n'a été plus proche de la boite de sardines que celui où ils sont, encombrés de leurs bagages, avec leur petit-fils. Seul, son frère, dans les bras du papa semble aux anges, comme si la chaleur ne l'incommodait pas. Les autres, suent déjà à grosses gouttes, serrés, pressés, écrasés de partout, cherchant une goulée d'air frais auprès d'une fenêtre ouverte. À chaque station, il monte plus de voyageurs qu'il n'en descend et la pression monte d'un cran.

Barbès enfin ! Les portes s'ouvrent et les voilà projetés sur le quai avec armes et bagages. C'est une station aérienne et il faut redescendre deux étages pour prendre la ligne 4.

Par bonheur, ici l'affluence est moindre. Et ils trouvent même deux sièges. Vingt-cinq minutes de répit avant le rush final. À peine le temps de reprendre souffle et perdre un degré ou deux. Son petit-fils entreprend de montrer ses petites voitures aux voyageurs proches, mais ne reçoit que des approbations tièdes et des regards vite détournés.

Il consulte sa montre avec inquiétude. Pense qu'ils arriveront à Montparnasse un peu avant l'heure de départ du train, mais que celui-ci risque bien de leur filer sous le nez.

À moins cinq, les portes s'ouvrent à Montparnasse-Bienvenüe et ils se ruent dehors pour une course effrénée contre la montre : fendant la foule de leur mieux, tendus vers le but à atteindre : les escalators de la gare. Pourvu qu'ils fonctionnent !

Mais auparavant, il faut remonter le tapis roulant : ils doublent tout le monde par la gauche, en enchaînant des "pardon" compulsifs, modulés sur tous les tons.

À dix-huit heures deux, ils débouchent dans le hall de départ : il lit : Brest - Quai 9. Pas le temps de valider les billets ni de chercher leur voiture.

Il presse le papa de faire monter son fils dans la première voiture atteinte. C'est la 9. Ils rejoindront leur wagon après. C'est en 19 qu'ils doivent aller.

Le signal du départ résonne. "Écartez-vous du quai".

Les adieux s'en trouvent réduits à leur plus simple expression. Un petit signe de la main. Il n'y a pas de place pour les pleurs. C'est toujours ça de gagné. Portes fermées, la silhouette paternelle s'éloigne sans que son fils puisse la voir.

 Il envoie épouse et petit-fils rejoindre leur wagon, ignorant encore qu'il y a deux trains accolés l'un à l'autre, sans possibilité de passage entre les deux ; après Saint-Brieuc, l'un bifurquera vers Quimper tandis que l'autre filera vers Brest.

Les deux voyageurs se retrouvent bloqués en queue du premier train, mais la chance leur sourit : c'est le salon de première classe, et à part un jeune et son sac à dos, il est vide. Bientôt, les voilà dûment autorisés par le contrôleur à occuper jusqu'à destination ces confortables fauteuils club.

Il les rejoindra, dix minutes plus tard, le temps de traverser tout le train, sac sur le dos et poussant devant lui, dans l'étroite allée, sa valise à roulettes.

Il est littéralement en nage, écarlate et assoiffé. Inutile de prendre son pouls, il sait aux "boum, boum, boum" qui résonnent dans sa cage thoracique que la machine est proche de l'emballement. Ce genre de sport n'est plus de son âge. Et dire que les Parisiens sont confrontés à ça tous les jours ou presque ! Vive la province !

Mais ils ont gagné cette course contre la montre et reprennent souffle peu à peu.

Son petit-fils, quatre ans bientôt, fait rouler ses petites voitures sur l'appui des sièges du salon de première classe : pour lui, le moment présent a déjà englouti l'heure passée. La semaine de vacances au bord de la mer en perspective le fait à peine réagir. C'est quoi une semaine ? Six dodos. Il opine du chef, mais ne livre pas si pour lui sept jours sans maman, c'est long ou court.

Le TGV 8064 les emmène vers la Bretagne, au son régulier des boggies, sans la moindre anicroche, ce qui n'est pas si fréquent sur cette ligne.

Et à leur arrivée, une voiture amie les attend.

©Pierre-Alain GASSE, mars 2010.

mercredi 17 février 2010

Voyage en Adécélie


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Vient de paraître, à la fois chez Lulu et chez The Book Edition un recueil de textes issus des travaux de 20 membres de l'Atelier de Création Littéraire : 300 pages de nouvelles, récits, poèmes...

Voici les liens directs :


J'y figure avec deux nouvelles : "La Petite Culotte de soie" et "In Memoriam".

L'atelier recherche du sang neuf.

Alors,

  • si vous pensez avoir une vocation littéraire,
  • si vous aimez commenter des textes en devenir et que l'on commente les vôtres, dans le but de faire progresser les autres et de progresser vous-même,

il se peut que l'Atelier soit fait pour vous !

C'est

jeudi 4 février 2010

Rétrospective 17 - Le Baiser de la Toussaint (1999)


Avec ce dernier texte, s'achève cette rétrospective de mes écrits depuis 1973 jusqu'au passage à l'an 2000.

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I

J’irai demain. Après tout, cela ne doit pas être si urgent. Il y a des années que les choses sont dans cet état. Elles peuvent bien le rester encore un peu, non ?

Je tourne et retourne entre mes doigts l’enveloppe administrative. La lettre a été postée il y a deux jours. L’oblitération, pour une fois, est bien nette et la date parfaitement lisible : Avranches, 15/10/99.

La lettre est là, sur le bureau, et je l’ai déjà lue et relue, je ne sais combien de fois :

Monsieur,

Votre famille était titulaire d’une concession de cinquante ans dans le cimetière de notre ville et selon les documents en notre possession, vous en êtes le dernier titulaire. Or cette concession est arrivée à son terme le 23 septembre dernier, et votre présence, ou celle d’une personne dûment habilitée par vous, est nécessaire pour procéder au transfert et à la réinhumation des ossements de votre caveau dans l’ossuaire perpétuel du cimetière afin de réattribuer la concession, à moins que vous ne souhaitiez la proroger pour trente ans, seule durée de prorogation admise à présent, (décision du CM du 31.12.98) moyennant la somme de...

La somme est coquette. Ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère ! Je ne savais pas que les morts coûtaient encore si cher, si longtemps après leur décès.

Le transfert des restes des concessions échues ou abandonnées de la section F, qui vous concerne, aura lieu toute la semaine du 10 au 17 octobre prochain, de 9 à 12 h et de 14 h à 18 h. Veuillez :

- vous présenter au gardien du cimetière, muni de la présente convocation,
- mandater un tiers à cet effet en cas d’impossibilité de votre part,
- ou encore signer la procuration ci-jointe en faveur d’un officier d’état-civil de la Mairie.

Veuillez agréer, etc., etc...

Quand on n’a pas entendu parler de sa famille depuis je ne sais combien d’années, cela fait quand même un choc de se trouver tout d’un coup investi du pouvoir de les rayer définitivement de la mémoire des vivants.

J’ai, comme tout le monde je suppose, entendu parler de ces rumeurs selon lesquelles des employés de cimetière s’approprient les alliances, bijoux et autres objets de valeur trouvés dans les tombes à l’occasion de travaux de ce genre. Mais si personne de la famille n’est présent, et que le personnel est honnête, qu’en fait-on ?

Je suppose que ce caveau contient les cercueils de mes grands-parents paternels, décédés à deux ans d’intervalle dans les années 70, mais qui avaient pris leurs dispositions funéraires bien des années auparavant, en 1949, au décès brutal, en pleine guerre d’Indochine, du frère de mon père, l’oncle Romain. Et puis c’est là qu’ont dû être enterrés aussi, vingt ans après, mes parents, lors de ce terrible accident dont j’ai réchappé, moi, par je ne sais quel miracle. Mais je n’ai pas assisté à l’inhumation : je n’avais que trois ans ! Ce caveau, il doit être plein comme un œuf !

Sans parents ni grands-parents maternels (ma mère était orpheline), ni même un oncle pour me recueillir, j’ai été placé dans une famille d’accueil, loin de là et je ne suis donc jamais allé sur cette tombe. Bien entendu, j’avais conscience qu’elle devait exister, mais dans mon esprit, mes "parents" sont toujours vivants, ce sont Pierre et Madeleine, qui m’ont élevé, et d’ailleurs, à trente ans passés, je les appelle encore "papa" et "maman".

Oh ! on ne m’a pas caché la vérité, non, on a simplement décidé de ne pas m’en parler. Les cauchemars qui, les premières années, m’ont réveillé la nuit, ont été le sceau de ce passé si court et si lourd. Les gens de la D.D.A.S.S. et mes parents adoptifs ont cru bien faire. Et sans doute ont-ils eu raison puisque j’ai fini par oublier. L’histoire familiale ne m’est parvenue que longtemps après au travers des questions d’héritage dont j’ai eu à connaître à ma majorité, il y a douze ans de cela. Histoire aussitôt emmagasinée dans un coin de mémoire scellé d’une dalle d’oubli.

Et voilà qu’une simple lettre ébranle tout l’édifice de cette vie construite sur le sable.

J’ai trois ans à nouveau, tout à coup, et je suis à l’arrière d’une voiture, qui file à vive allure dans la nuit. La voix de ma mère et celle de mon père se répondent de plus en plus vite et de plus en plus fort. Leur bruit couvre les mots de la conversation que j’ai avec Sam, mon ours en peluche qui m’accompagne partout. A un moment donné, je me bouche même les oreilles pour ne plus les entendre. C’est alors qu’une lumière blanche m’aveugle, qu’un grand bruit me déchire les oreilles... puis plus rien.

Du 10 au 17. Et aujourd’hui, on est le... 14. Il faut que j’aille demain. Après, c’est le week-end, et j’ai promis de le passer avec Christine. Je ne peux quand même pas lui faire cela. Depuis le temps que je dois l’emmener voir la mer.

Pourquoi aussi ai-je pris ces quelques jours de congé ? Si j’avais été en mission, l’affaire était réglée. Retour à l’expéditeur. N’habite plus à l’adresse indiquée. Mais maintenant, c’est trop tard. Je ne peux pas faire comme si je ne savais pas. Si je le faisais, j’aurais des remords, c’est sûr et certain. Alors, autant y aller et régler le problème. Pour solde de tout compte, cette fois.

Je remets la lettre dans son enveloppe, que je glisse dans la poche intérieure de ma parka.

Oui, mais ce n’est pas la porte à côté, là-bas. J’en ai bien pour quatre ou cinq heures de route depuis Villeparisis, sans lambiner. Il faudrait que je parte aux aurores. Et que je rentre de nuit. Je ferais mieux d’y aller pour le week-end, c’est certain, mais cela m’ennuie pour Christine. Et je ne sais pas si elle va comprendre que je préfère des ossements, même familiaux, à elle, qui aimerait bien en faire partie, justement, de ma famille. Il faut que je trouve quelque chose...

Je vais aller faire un tour, pour m’éclaircir les idées. Il doit bien y avoir une solution. 

II

Le long du canal de l’Ourcq, les feuilles de châtaignier et d’érable sycomore du chemin de halage collent aux semelles, aux endroits les plus mouillés. Je donne des coups de pied dans les bogues entrouvertes. Je goûte un fruit, plus beau que les autres, dans l’espoir du goût sucré de mon enfance, mais c’est l’amertume d’un marron d’Inde qui m’envahit le palais, et je dois recracher le morceau avec dépit. Une péniche de plaisance passe (à cette époque de l’année, ce ne peut être que des Anglais) et son clapot résonne aux berges quelques instants, puis le silence retombe. Seul le bruit de mes pas dans la jonchée de feuilles trouble le calme de la matinée. Le jour est brumeux et le ciel ennuagé de gris.

Non, je ne peux pas faire cela à Christine. Notre relation est forcément épisodique, vu mon travail à MSF, mais je ressens davantage à chaque retour de mission le besoin d’un port d’attache affectif, pour panser les blessures du cœur et de l’âme (celles du corps, j’en fais mon affaire, et jusqu’ici j’ai eu de la chance).

Elle, comme un brave petit soldat, m’attend, m’ouvrant sa porte, ses bras et son lit dès que je rentre, sans poser de questions. Mais elle sait bien que nul ne peut vivre le stress permanent des situations d’urgence sans soutien affectif et que le corps, même exténué par des journées harassantes, tantôt au soleil, tantôt dans le froid et la neige, a besoin de s’abandonner de temps à autre.

Alors, puisque j’ai accepté cette semaine de congés avant de repartir en Ingouchie, je lui ai promis un week-end à Dinard, dont une exposition récente m’a révélé l’architecture fin de siècle au charme désuet. Car, bien entendu, à elle, il lui a été impossible d’obtenir une semaine, comme cela, à l’improviste. Ce week-end, c’est le minimum sur lequel nous nous sommes mis d’accord. Non. Je ne peux pas lui faire cela.

Tant pis, j’enverrai la procuration. Et s’il y avait quelque chose à récupérer, tant pis aussi. Et sinon, tant mieux. Mais je songe soudain que, dans quinze jours, c’est la Toussaint, et moi qui ai vu creuser tant de cimetières de par le monde, mais n’ai jamais mis les pieds dans un seul de mon pays, je prends tout à coup conscience que tant que l’on n’a pas une tombe devant laquelle se recueillir, on est de nulle part. Et la pensée de devoir passer cette journée de la Toussaint sans pouvoir lire le nom des miens et savoir que mes racines sont là, m’est alors insupportable.

C’est clair maintenant. Ma décision est prise : je vais prolonger la concession. Et j’irai là-bas pour la Toussaint. Tant pis, je repousserai mon départ pour le Caucase et rejoindrai mon équipe sur le terrain. Après tout, ils me doivent bien cela.

Je shoote d’un pied ferme dans une châtaigne qui s’en va faire des ronds dans l’eau du canal. La brume d’octobre s’entrouvre à un soleil pâle.

Il est temps de rentrer à l’appartement. 

III

La grand-messe de dix heures achève de sonner au clocher de Saint-Sulpice. Comme les autres retardataires, je monte à grandes enjambées les marches du parvis. Sous le narthex, un vieil homme tend la main. En contrepartie de l’aumône qu’il sollicite, il ouvre vers lui le battant gauche de la porte capitonnée, et je pousse le battant intérieur qui se referme avec ce bruit amorti caractéristique des portes à soufflet. Désolé, mon brave, je suis en retard et je n’ai pas de monnaie sous la main. Un mélange d’encens, d’encaustique, d’humidité, de parfums de fleurs, de vieille poussière compose une odeur complexe que mon odorat reconnaît. A ma droite, Une énorme coquille marine sert de bénitier. Je me rappelle alors que ma mère me prenait dans ses bras pour que je puisse y tremper la main avec laquelle elle me faisait faire ensuite le signe de croix. Je m’avance vers le bas-côté droit. Le sacristain, en grande tenue, bicorne et hallebarde ou quelque chose du genre, est là qui m’indique une place assise vacante au-delà du dernier confessionnal.

Saint-Sulpice est un vaste édifice néoclassique, froid et imposant, conçu pour abriter un Dieu dominateur et barbu, que l’on prie à genoux, sans trop relever la tête. Aujourd’hui, c’est la Toussaint, et l’événement a battu le rappel des paroissiens fidèles et moins fidèles. Même certains prie-Dieu ont été retournés pour servir de sièges. L’office suit son cours. Je tends l’oreille : c’est l’Epître : Apocalypse de Saint-Jean, 7.2-12 : "En ces jours-là, moi, Jean, je vis un autre ange monter de l’orient..."

Mon regard vagabonde sur les têtes qui m’entourent, et mon esprit recherche des bribes de souvenirs de l’année de mes trois ans, la seule où je sois venu à l’église avec ma mère. Mon père n’y venait qu’aux fêtes carillonnées comme celle-ci. A un moment ou un autre de la messe, il fallait que ma mère me prenne dans ses bras, et c’est l’odeur de son parfum que je retrouve soudain, comme par miracle.

Les clochettes tintent. A genoux donc. Et je me rends compte alors que ce parfum de chez Guerlain, dont on retrouva un petit flacon intact dans les tôles informes de l’accident, monte du cou gracile de la jeune femme qui se tient devant moi et qui s’agenouille avec un temps de retard.

Nous nous rasseyons. Je détaille cette élégante silhouette. Le profil que j’entrevois de temps à autre ne m’est pas inconnu...

La voix du prêtre se superpose à celle de mes pensées : "Mes bien chers frères, en signe de réconciliation, de fraternité et de pardon, donnons-nous le baiser de paix".

Et je vois mes voisins s’embrasser, se saluer ou se donner l’accolade à qui mieux mieux. Je serre des mains qui se tendent. Ma voisine de devant s’est retournée et nous nous reconnaissons à l’instant : 

- Jean !
- Justine !
Dire que nous tombons dans les bras l’un de l’autre serait exagéré. Et puis nous ne sommes pas seuls. Mais nous nous embrassons et elle me glisse au creux de l’oreille :

- On s’attend à la sortie ?
- D’accord.

Elle n’a pas changé. Juste embelli, la Justine de mes quinze ans, rencontrée en colonie de vacances sur la côte normande. Délurée, audacieuse, enjouée. Tous les garçons de la colo ou presque lui couraient après, mais c’était sur moi qu’elle avait jeté son dévolu pour abandonner son pucelage aux orties, je n’ai jamais su pourquoi. J’étais plutôt coincé à l’époque. Pas trop mal bâti, mais franchement il y avait mieux, plus entreprenant et plus expérimenté que moi. 

IV

Nous étions dans un centre U.F.C.V. de Douvres-la-Délivrande, pas très loin de Ouistreham. Garçons et filles avaient leurs quartiers réservés, mais les activités étaient communes. Cela s’était passé durant un grand jeu de piste. Nous étions par équipes de six, - trois garçons, trois filles - plus un moniteur ou une monitrice. A un carrefour, nous dûmes nous séparer pour explorer plus rapidement des directions différentes, car une énigme nous résistait. Immédiatement, elle s’était portée volontaire pour venir avec moi. Nous débouchâmes bientôt face à un ensemble de blockhaus, à demi-enterrés dans le sable des dunes. Nous avions couru, il faisait chaud et quelques minutes de repos à l’ombre n’étaient pas malvenues. Elle me prit par la main :

- On va voir ?
- T’es folle ? Ils vont nous attendre.
- Et alors ? On n’est pas aux pièces ! Allez, viens !

Je l’avais suivie. Les grandes marées avaient déposé là une couche de sable et de goémon, et on voyait bien qu’on l’avait écarté pour dégager une surface où visiblement des corps s’étaient allongés. Nous nous sommes assis pour boire à ma gourde. Sa poitrine palpitait sous le caraco échancré et ses jambes bronzées de gazelle attirèrent ma main.

La suite, je l’ai revue des milliers de fois. Elle avait pris ma main dans la sienne et l’avait posée sur son sein gauche, sous le caraco, tandis que nos bouches se cherchaient et qu’elle disait :
- T’en as mis du temps !

Justine ! Petite dévergondée, qui mordait la vie à pleines dents, avait déjà presque tout fait, et m’offrit à moi la fleur de ses quinze ans, qu’elle avait décidé de perdre cet été-là. Je fus maladroit et précipité. Elle eut un cri bref, et nous nous rajustâmes en baissant les yeux. Fine mouche, elle apparut au groupe en boitillant pour justifier notre retard.
Cet été-là, nous eûmes deux autres étreintes, à mon initiative et dans la précipitation, une fois dans les douches et une autre fois dans un placard à balais. Bonjour la poésie ! Il n’y eut pas de quatrième fois, parce que nous fûmes découverts avant et renvoyés dans nos foyers respectifs, pour l’exemple.

Nous avons correspondu quelque temps, alimentant cette liaison de vacances de souvenirs brûlants et de rêves échevelés. Mais l’éloignement et le temps avaient fait leur insidieux travail de sape. Au bout de quelque temps, les lettres ne furent plus que des cartes postales d’autres vacances, encore empreintes de nostalgie, puis vint le temps de l’oubli. Trois ans avaient passé et d’autres amours nous accaparaient. 

V

La foule emmitouflée s’égaille sur le parvis, la place et les rues environnantes, tandis que les cloches sonnent à toute volée. Et nous restons là, sur les marches, de longs instants, à nous regarder, étrangers au monde, le cœur rajeuni de quinze longues années, soudain envolées. C’est elle qui parle la première, comme jadis :

- Viens. Allons déjeuner.
- Où ?
- Je ne sais pas. Ah si ! J’ai une idée. Aux Treize Assiettes. Ce n’est plus ce que c’était, depuis que la route est déviée, mais nous serons tranquilles.
- Personne ne t’attend ?

Elle sourit, me montre sa main sans alliance, où l’on devine encore la trace d’un lien récent :

- Si, un fils. Mais il est chez son père depuis quelques jours. Et toi ?

Je mens :

- Non, personne. Avec mon boulot à MSF, ce n’est pas vraiment possible, tu sais. Mais toi, qu’est-ce que tu fais ?
- Journaliste à la Manche Libre. Tout le monde ne peut pas être médecin, n’est-ce pas ?

Elle a pris mon bras, sans se soucier du qu'en-dira-t-on, et nous nous dirigeons vers ma voiture, garée dans une petite rue adjacente. Je lui ouvre la portière. Sa jupe remonte haut sur ses jambes gainées de noir lorsqu’elle s’assied avec cet élégant mouvement que les femmes ont pour faire tourner les têtes. Je gagne la place du conducteur. Et j’actionne le démarreur, oubliant d’attacher ma ceinture. J’ai la tête bien ailleurs !

Elle me guide en dehors de la petite ville, en direction du Mont-Saint-Michel. Je l’observe à la dérobée : elle est restée étonnamment jeune d’allure ; seules quelques rides naissantes au coin des paupières marquent les ans passés, mais la bouche pulpeuse et moqueuse que j’aimais tant est toujours là, le nez légèrement retroussé aussi, et les cheveux blonds, coupés au carré.

Elle a surpris mon regard. Sa main se pose sur mon genou. Sa chaleur traverse l’étoffe et une onde de plaisir retrouvé me fait frissonner. Elle dit :

- J’ai l’impression que c’était hier. Toi, non plus, tu n’as pas changé.

Je ne réponds rien. Je sais que c’est faux. Ce fichu métier laisse des traces indélébiles pour qui sait regarder. Mais elle me voit avec les yeux du cœur, elle aussi.

- Tu as de la famille ici ?
- Non, plus maintenant.

Le silence se fait. Nous voici arrivés. A la réception de l’auberge, on nous salue comme un couple. Je réserve une chambre pour la nuit, car j’ai prévu de ne repartir que tôt demain après-midi, pour éviter les encombrements. Justine veut se repoudrer avant le repas et m’accompagne jusqu’à ma chambre. Dans l’ascenseur, nous ne nous touchons pas. Le garçon d’étage nous ouvre la porte et dépose mon mince bagage sur l’emplacement prévu à cet effet.
Justine me devance et lui tend un billet plié en quatre.

- Bon séjour chez nous, Messieurs-dames.

La porte se referme avec un bruit mat, et je la verrouille. Mais Justine est déjà pendue à mon cou et mes mains glissent sous ses vêtements. Je reconnais tous les contours aimés. Elle non plus n’est pas inactive. D’une secousse, je me débarrasse de mon pantalon, tombé sur mes chevilles. Nos vêtements volent aux quatre coins de la chambre et nos sous-vêtements sont arrachés. Mon sexe plonge en elle, alors que nous sommes encore debout, contre le battant de la porte refermée et qu’elle a replié ses jambes autour de mes hanches. Heureusement, j’ai appris à me contrôler, mais c’est avec difficulté que j’évite l’explosion. Il faut que je calme le jeu. Mais Justine ne l’entend pas ainsi. Et ce que femme veut... je le veux aussi ! 

VI

Longtemps plus tard, nous sommes étendus sur le lit, exténués, mais heureux. Justine dort encore, et nous n’avons pas mangé. Elle sommeille au creux de mon épaule, mais je n’ose pas bouger de peur de la réveiller. Les rideaux de la chambre laissent filtrer les derniers rayons du soleil de novembre. La bataille a été rude et nos draps froissés, nos vêtements épars en témoignent. Ses seins aux aréoles maintenant assagies se soulèvent au rythme régulier d’une respiration apaisée. Ainsi abandonnée, elle a encore davantage l’air d’une toute jeune fille. Mais le souvenir de nos ébats me rappelle que c’est avec une femme experte que j’ai fait l’amour. Justine ! Dans combien de bras m’as-tu oublié pour apprendre ainsi tous les tours et détours du plaisir ?

Les lueurs du couchant caressent son front. Et je sais tout à coup que c’est auprès d’elle que j’aurais dû être durant toutes ces années. J’ai cherché à l’oublier ou peut-être à la retrouver en Somalie, au Tchad, au Soudan, en Bosnie, en Croatie, au Kosovo. En vain. Je dépose un baiser sur ses paupières et elle s’éveille en souriant.

- J’ai dormi ? Quelle heure est-il ?
- Cinq heures et demie.
- Oh, la vache !

Elle m’embrasse, ébouriffe mes cheveux, court sous la douche et me crie :

- Je dois reprendre mon fils à six heures. Son père part en voyage pour une semaine. C’est pas de chance !

Ce n’est pas de chance en effet. Ou trop de chance, comme on voudra. Car je sens bien que nous sommes à un carrefour du destin et que celui-ci m’offre une porte de sortie inattendue. Si je la laisse partir maintenant, sans rien dire, le rideau de cet entracte s’écarte et ma vie reprend son cours comme avant. Avec quelques souvenirs en plus.

Mais est-ce vraiment ce que je veux ? Et que veut-elle, elle, mon petit soldat de l’amour, toujours prête à toutes les batailles ?

- Il a quel âge ?
- Qui ça ?
- Ton fils !
- Adrien ? Six ans. Tu verras, il est trop !

Je ne retiens que le "tu verras". Je ne suis donc pas exclu de son futur proche. Et cette bonne nouvelle me met en joie. Si ça continue comme ça, je suis bon pour la corde au cou. Et je m’imagine soudain, en complet-veston, accompagnant Justine et son fils, à l’office du dimanche, tandis que les bourgeois du cru me saluent : "Bonjour, Docteur. Belle journée, n’est-ce pas ?"

Tout ce dont j’ai toujours eu horreur. Une vie rangée, étriquée, dans le coton et la naphtaline d’une petite ville de province confite en dévotions. Merci bien. Cette partie-là du tableau est moins réjouissante !

Voilà Justine douchée, rhabillée, recoiffée. Efficace. Elle chausse ses escarpins, tout en se remaquillant devant la glace. J’imagine qu’elle aussi prépare sa sortie. Si elle me dit : "On se revoit quand ?" simple invite à une nouvelle partie de jambes en l’air, je lui réponds quoi ?

- "Non, désolé, c’était très bien, mais dans quelques jours, je pars pour trois mois en Ingouchie ; ma vie n’est pas faite pour la tienne. Il vaut mieux qu’on se sépare ici. Nous avons écrit le chapitre qui manquait à notre histoire. Il n’y manque plus que le mot FIN".

Cynique et froid à souhait. Tout à fait moi. Sauf que je n’ai pas du tout envie de dire ça. Tout faux. Ca, c’était bon avec les autres, les Lili, Mara, Natacha... Non, je ne peux pas dire ça à Justine, je ne veux pas le lui dire, je ne le dirai pas ! Mais si c’est elle qui me dit tout ça ? Il faut que je prenne les devants, que je lui dise...

- Jean ?
- Oui.

Nous sommes debout, face à face, elle sur le départ, moi, enveloppé dans un drap de lit, à la manière d’une toge romaine. Je dois être ridicule.

- Jean, il faut que j’y aille. Appelle-moi, ce soir, mais pas avant vingt heures. Il faut que je prenne des dispositions, tu comprends...

Elle me tend un bristol, sur lequel elle vient d’imprimer un baiser. Elle est déjà sur le seuil. La voilà partie.

- Justine... je t’aime !

Elle se retourne et dépose dans la paume de sa main ouverte un baiser qu’elle souffle dans ma direction. Mais que dois-je comprendre à ce message ambigu à souhait : "Adieu beau merle !" ou "Moi, aussi !" ? La langue des signes a des imprécisions fâcheuses.

 VII

Lundi de la Toussaint. Jour des morts. Il crachine sur la baie du Mont Saint-Michel et je quitte mon hôtel, après une nuit de repos solitaire. La nouvelle rocade me conduit jusqu’au cimetière de la ville, établi à mi-pente, pas très loin de l’hôpital (drôle de voisinage !). Un minuscule parking, aménagé à l’entrée des jardins ouvriers qui séparent ces deux institutions, permet de couper la pente abrupte de l’entrée principale. Au téléphone, le gardien m’a dit : "Devant le caveau provisoire qui est au bas de l’allée centrale, vous prenez à gauche, puis troisième travée sur votre droite."

C’est bien là. Section F. La quatrième tombe. Un caveau triple, couvert de trois dalles de granit rouge poli. Avec sur la dalle centrale, une inscription en lettres de bronze :

Romain Nouvel (1928-1949)
Mort pour la France
EN INDOCHINE

 Je découvre qu’à gauche, reposent mes grands-parents : Adèle Lec½ur et Joseph Nouvel, respectivement décédés en 1970 et 1972, à l’âge de soixante-dix-huit et quatre-vingts ans. C’est gravé dans le granit de la dalle et rehaussé de peinture noire.A droite, ce sont mes parents. "Pierre Nouvel et Sylvie Gaumont, décédés dans un tragique accident le 24 septembre 1969, à l’âge de trente ans. Requiescant in pace." Je ne sais qui a fait mettre cette inscription sur leur tombe. Et j’ignorais que mon père et ma mère étaient de la même année. 1939 ! Mais comme leurs dates de naissance ne sont pas indiquées, je ne saurai pas si c’étaient des enfants de la guerre ou de la paix !

Sous l’inscription de gauche, sur une plaque de marbre blanc, deux portraits de jeunes mariés, en buste : mes grands-parents à vingt ans : moustache fière et col dur pour mon grand-père, taille de guêpe, manches gigot, chignon apprêté et ruban autour du cou pour ma grand-mère.

Sous l’inscription de droite, il n’y a rien, et, dans mon esprit, l’image de mon père a disparu. Il n’est plus qu’une voix qui gronde, s’enfle et crie. Même l’image de ma mère est devenue floue. Il doit bien y avoir des photos quelque part, dans une valise chez Pierre et Madeleine, mais je ne l’ai jamais demandée et jamais ouverte.

Je dépose les deux premiers chrysanthèmes à petites fleurs que j’ai achetés sur la place ce matin. Il faut que je retourne chercher le dernier à ma voiture et que je prenne un outil pour enterrer à demi les pots afin que le vent ne les emporte pas.

L’un a des fleurs mordorées, le second d’un mauve profond, et le dernier d’un rouge tirant sur le grenat. Je les trouve bien plus beaux que les spécimens à grosses fleurs qui ont encore la faveur des anciens. Ils sont garnis de boutons non éclos et devraient tenir assez longtemps, si les gelées ne sont pas trop précoces. Le gardien m’a dit qu’ils procédaient à leur enlèvement, après le défleurissement complet.

Voilà. J’ai enterré les trois pots côte à côte, pour former une gerbe multicolore devant les trois tombes. Je trace un signe de croix pour une prière d’agnostique : "Seigneur, si tu existes, fais que je sois fidèle au souvenir de ceux qui m’ont aimé et ne sont plus. Amen !". A présent, je me sens tranquille, apaisé, avec le sentiment du devoir accompli.

Il crachine toujours sur Avranches. Je relève le col de mon imperméable et me dirige vers la sortie du cimetière après m’être lavé les mains au robinet le plus proche. Il faut que j’aille vers l’entrée principale, car j’ai un mot à dire au gardien.

Deux silhouettes conversent avec lui sur le pas de la loge. Un enfant que sa maman tient par la main. Je ne peux pas courir, parce c’est trop abrupt. Mais je presse le pas pour me rapprocher. Oui, c’est bien elle. Justine !

Le gardien m’a vu. Je lève la main. Tenez, doit-il dire, vous avez de la chance, voici justement Monsieur Nouvel qui remonte. Justine a lâché la main de son fils. Elle court vers moi et nous manquons tomber à la renverse en nous retrouvant dans les bras l’un de l’autre :

- J’ai eu si peur que tu sois parti !
- Moi aussi.
- Pourquoi tu n’as pas appelé ?
- J’avais aussi certaines choses à régler avant.
- Je sais maintenant. Je suis allée au Journal. J’ai regardé les archives. Tu ne m’avais jamais rien dit.
- J’avais oublié. Enfin, je croyais. Comme je croyais t’avoir oubliée, toi. Mais une petite braise couvait encore et il a suffi de souffler dessus pour le feu reprenne.

Un enfant de six ans, cheveux en brosse et regard déluré, nous a rejoints. Il lève vers moi ses yeux bleu ciel et dit :

- Alors, c’est toi le nouveau Monsieur de maman ?

Je regarde Justine, blottie contre moi. - Oui, définitivement oui.

Justine sourit. Le bonheur, ce doit être ça. Simple comme ce baiser de la Toussaint.

© Pierre-Alain GASSE, décembre 1999. Tous droits réservés.

jeudi 28 janvier 2010

Rétrospective 16 - ¡Adiós, Bienvenida! (1999)


cubflag.jpg
A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage,
Font paraître court le chemin,
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main.

Georges Brassens - Les Passantes

  Son nom était Bienvenida
Jolie mulâtresse de Cuba,
Auto-stoppeuse de Jaca,
Étudiant je ne sais plus quoi.

  Elle était sortie de ma mémoire ; du moins le croyais-je, avant que son prénom, retrouvé au bout d’une ligne, au détour d’une page d’un roman de Zoé Valdés, sa compatriote, ne me ramène à l’esprit notre brève rencontre, à l’image de la chanson de Michel Fugain que les radios matraquaient à tour de bras cette année-là : "Elle descendait vers le soleil... il remontait vers le brouillard...". Sauf que nous remontions tous les deux vers le nord, moi vers les bruines d’Armorique et elle, vers les merveilles parisiennes.

Je revenais d'un court séjour à Barcelone, pour rencontrer un écrivain autodidacte sur lequel mon rédacteur en chef m'avait demandé de faire un papier, à la suite du scandale qu'avait provoqué la sortie de son dernier livre, Donde la ciudad cambia su nombre, qui venait d'être traduit en français chez François Maspéro.

J’avais fait les mille trois cents kilomètres du voyage aller d’une traite, sans autre rencontre que celle d’un malandrin qui, dans Toulouse, était monté à l’improviste dans ma voiture, à un feu rouge et, sous la menace d’un couteau, m’avait soutiré les trois cents francs d’argent français qui me restaient !

Après deux heures perdues à porter plainte au Commissariat le plus proche, où l’on me reprocha presque de n’avoir pas su maîtriser mon agresseur, j’étais reparti, bien décidé à n’ouvrir mes portières, dorénavant fermées de l’intérieur, à personne, et c’est dans cet état d’esprit que j’avais repris l’autoroute A7 puis la Nationale II Barcelone-Saragosse, une semaine plus tard. Après une nuit de repos chez des amis de dix ans, j’étais reparti, toutes portières verrouillées, pour la seconde étape de mon périple de retour.

Seulement voilà, à la sortie de la ville-garnison de Jaca, endormie au pied des Pyrénées, m’attendait Bienvenida, assise sur son sac à dos, en plein soleil, le pouce indolemment levé. La visière de sa casquette maintenait dans l’ombre tout le haut de son visage mais sous la salopette de jean délavé, on reconnaissait sur le tee-shirt la célèbre effigie d’Ernesto "Che" Guevara, le médecin argentin, passé au service de la révolution cubaine, que sa mort suspecte dans les maquis boliviens avait transformé en héros planétaire de tous les rebelles d’après 1968. Au pied du sac, une pancarte indiquait simplement : Paris.

Alors, j’avais déverrouillé la portière du passager avant et laissé approcher cette jolie silhouette.

— Hola, ¿ me puedes llevar ? 
— Bonjour. Vous pouvez m’emmener ?

J’avais vingt-six ans, autrement dit quelques années seulement de plus qu’elle. Et le tutoiement, si familier aux hispanophones, lui était venu naturellement. Mais sa traduction française dénoterait une familiarité de mauvais aloi, presque vulgaire, alors qu’en espagnol, il n’en est rien, enfin, en la circonstance, il n’en était rien.

— Claro, pero no voy a París. Hasta Burdeos si quiere, no hay problema.
— Bien sûr, mais je ne vais pas à Paris. Jusqu’à Bordeaux, si vous voulez, pas de problème.

Franchement, quel besoin avais-je de lui dire cela maintenant, au risque qu’elle me réponde : "dans ce cas désolé, je vais attendre une autre voiture. ?" En plus, moi, avec ma timidité habituelle, c’était la distanciation du vouvoiement qui m’était sortie de la bouche, et je le regrettais déjà. Quel imbécile, je faisais, décidément !

— Vale. Muchas gracias.
— D’accord. Merci beaucoup.

Sa réponse, à présent plus formelle, intégrait ma réserve : plus de tutoiement, mais un impératif passe-partout, impersonnel à souhait.

Et comment aurais-je pu faire marche arrière à présent, ainsi, tout à trac ? J’étais bien obligé de continuer dans la voie tracée, dans l’attente d’une occasion favorable pour retrouver la proximité qu’elle m’avait proposée d’emblée.

— Bueno, suba. Puede poner la mochila en el asiento trasero.
— Bien, montez. Vous pouvez mettre votre sac à dos sur la banquette arrière.

Il était évident que le plus intimidé des deux, c’était moi. J’avais beau tourner ma langue dans tous les sens en quête d’une phrase pour renouer le dialogue, rien ne sortait. Pas le moindre son. J’étais encore sous le choc. Qu’une belle inconnue monte ainsi dans ma voiture et m’offre sa compagnie pour plusieurs heures, voilà qui était inespéré. D’ordinaire, les seuls auto-stoppeurs que je ramassais, c’était des militaires ou des étudiants boutonneux. Et quand une fille levait le pouce sur le bord de la route, je conduisais toujours la voiture qui suivait celle où elle montait !

De loin, je l’avais crue française, remontant vers la capitale, puis espagnole lorsqu’elle m’avait abordé en castillan, mais je fus soufflé lorsqu’elle me tendit soudain la main en disant :

— Me llamo Bienvenida. Soy una cubana de Miami, de viaje por Europa. ¿ Y usted ?
— Je m’appelle Bienvenida. Je suis une Cubaine de Miami, en voyage en Europe. Et vous ?
— Pues bienvenida, Bienvenida. Yo soy Pedro, francés y catedrático.
— Eh bien, bienvenue, Bienvenue. Moi, c’est Pierre. Je suis français et professeur.

Avoir réussi ce jeu de mots téléphoné n’était pas glorieux et l'on avait dû le lui faire cent fois, mais au moins savait-elle que je n’étais pas idiot. Un sourire cordial éclaira son visage de métisse sous la visière rouge de sa casquette Coca-Cola. Le Che sur le cœur, et Coca-Cola sur le couvre-chef : le personnage s’annonçait complexe, provocateur ou irresponsable ! A moins qu’il ne soit le produit des deux cultures : la révolution cubaine côté cœur, le capitalisme américain côté tête.

— Lo siento, pero no hablo francés, sólo inglés y español, pero usted lo habla muy bien, ¿ es de origen hispánico también ?
— Désolé, mais je ne parle pas français, seulement anglais et espagnol, mais vous le parlez très bien, vous êtes d’origine hispanique vous aussi ?
— No, pero soy catedrático de lengua y literatura española.
— Non, mais j’enseigne la langue et la littérature espagnole.
— ¡ Ah bueno ! Pues, parece como si lo fuera, de verdad.
— Ah bon ! Eh bien, on s’y méprendrait, vraiment.
— Merci beaucoup.
— Ça, je comprends et aussi quelque autre petite chose. Bonjour... comment ça va... tout ça...

Évidemment, je ne pus éviter de lui sortir quelques platitudes, du genre : mais, c’est déjà très bien, et votre accent en français est très joli, alors que c’était un mélange assez surprenant entre l’accent appuyé des texans et celui, plus chantant, des Sud-américains. Mais j’enchaînai bientôt en espagnol, notre commun dénominateur :

— Y ¿ qué estudias, allá en Miami ?
— Et tu fais quoi comme études, là-bas à Miami ?

Comme vous le voyez, j’avais réussi à renouer le dialogue sur le mode familier, presque sans m’en rendre compte, la sympathie aidant, sans doute.

— Sigo la carrera de arquitecto. Mi padre era uno allá, en Santiago de Cuba, pero mi madre es americana y después del embargo del año 60, fuimos declarados "personae non gratae" y tuvimos que irnos.Yo, entonces, era muy pequeña todavía, pero me acuerdo muy bien de nuestra casa colonial, de su baranda, de sus ventiladores de aspas indolentas, de sus postigos azules desteñidos...
— Je fais des études d’architecte. C’est ce qu’était mon père là-bas, à Santiago de Cuba, mais ma mère est américaine, et après l’embargo de 1960, nous avons été déclarés indésirables et avons dû partir. J’étais encore toute petite à l’époque, mais je me souviens très bien de notre maison coloniale, de la terrasse couverte qui l’entourait, de ses ventilateurs aux pales indolentes, de ses volets d’un bleu délavé...
— Y ¿ qué hace tu padre ahora ?
— Et que fait ton père à présent ?
— Mi padre ha muerto hace dos años, de pura pena. Y mi madre ha vuelto a su antiguo oficio de profesora.
— Mon père est mort, il y a deux ans, à force de chagrin. Et ma mère a repris son ancien métier de professeur.
— Disculpa. ¿ Así que estás sola con ella ?
— Excuse-moi. Alors, tu es seule avec ta mère ?
— No, tengo un hermano mayor de veintisiete que vive con nosotros. Es jugador de béisbol profesional en el equipo de Miami.
— Non, j’ai un frère aîné, de vingt-sept ans, qui vit avec nous. Il est joueur professionnel de base-ball dans l’équipe de Miami.

Après avoir laissé derrière nous l’imposant édifice IIIe Empire de la gare internationale de Canfranc, nous venions de dépasser la station d’altitude de Candanchu aux sommets encore enneigés, et ma Renault 16 attaquait, d’un ronronnement régulier, la montée des derniers lacets du versant espagnol du col du Somport. J’expliquai à ma voyageuse qu’avec ses 1632 m d’altitude, c’était le seul col des Pyrénées centrales ouvert toute l’année et qu’il avait vu passer les légions romaines de Pompée, puis les hordes sarrasines que Charles Martel devait arrêter à Poitiers, et aussi des milliers de pèlerins de toute l’Europe du Nord en route vers Saint-Jacques de Compostelle. Renseignements que je venais de lire dans mon guide Michelin, tandis qu’on me refaisait le plein à Candanchu tout à l’heure (on brille comme on peut !). Dernière station avant la frontière. La différence de prix n’était pas à négliger. Quelques centaines de mètres avant les barrières de la douane, Bienvenida avait sorti son passeport, pour le cas où, mais le militaire espagnol, assis dans sa guérite, sans prêter attention aux documents que nous lui tendions, nous fit signe d’avancer, d’un geste las. Le franquisme vivait sans le savoir ses dernières années, mais, depuis longtemps déjà, le contrôle aux frontières n’était plus ce qu’il avait été. La manne touristique avait adouci les mœurs.

Le versant français, plus vert, plus abrupt, au ciel plus couvert aussi, nous attendait. Près de trente kilomètres de virages et d’épingles à cheveux sous les frondaisons d’une route étroite jusqu’à Bedous, où, depuis quelques années, s’étaient installées les douanes françaises, pour mieux gérer les files d’attente qui, auparavant, paralysaient le col au plus fort des mois de juillet et d’août.

Oloron-Ste-Marie. Pau. Aire-sur-Adour. A l’entrée dans les Landes, la route se fit plus monotone, et la conversation, qui jusque-là avait roulé sans encombre d’un sujet à l’autre commença aussi à se languir. Le soleil de cet après-midi de printemps nous assoupissait, malgré l’autoradio qui déversait en sourdine des variétés pas très variées. Les signes avant-coureurs de l’endormissement me donnèrent l’alerte :

— Me está entrando cansancio. Tengo que descabezar un sueño. Voy a pararme media hora, si no te molesta.
— Je commence à être fatigué. Il faut que je dorme un peu. Je vais m’arrêter une demi-heure, si ça ne t’ennuie pas.

Je bifurquai dans le premier chemin forestier un peu ombragé, et stoppai assez près de la route pour ne pas inquiéter Bienvenida, qui manifestait néanmoins une certaine tension. Je reculai mon siège et le mis en position inclinée et j’invitai ma passagère à en faire autant si elle le souhaitait, mais non, elle ne le souhaitait pas. Mains jointes entre ses genoux serrés, elle était sur le qui-vive. Il fallait la rassurer :

— Descuida. No te va a pasar nada. Descabezo un sueñecito y seguimos el camino. ¿ Vale ?
— Ne t’en fais pas. Il ne va rien t’arriver. Je fais un somme et on repart. D’accord ?
— Vale.

Malgré la somnolence d’après-déjeuner, je crois que nous ne dormîmes ni l’un ni l’autre, Bienvenida guettant un geste déplacé de ma part, et moi attendant d’elle le moindre signal qui m’eût autorisé un début de privauté. Cela n’eut pas lieu. Moi, j’avais promis, et elle ne me devait rien, ou si peu. En dépit de notre silence respectif sur notre situation sentimentale, révélateur d’une entrée tacite dans le jeu de la séduction, nos attaches personnelles à l’un comme à l’autre furent les plus fortes. Et pourtant, j’en suis convaincu, il aurait suffi d’une étincelle pour que d’une attirance physique certaine naisse une aventure de vacances. Mais le souvenir qu’une relation trop brève nous eût laissé aurait-il été plus beau que celui que je raconte aujourd’hui ? Un moment de plaisir contre des années de remords, peut-être. Je ne connaîtrai jamais la réponse à cette question.

C’est toujours avec un petit pincement au cœur que je repasse, de temps à autre, sur la route de l’Espagne, devant cette allée forestière que nous quittâmes une demi-heure plus tard, sans même que je lui aie pris la main.

Nous roulâmes tout le reste de l’après-midi. Et j’ai perdu le souvenir exact de nos propos. Je ne suis d’ordinaire guère bavard, quand je suis au volant. Mais, Bienvenida, désormais davantage portée à me faire confiance, retrouva sa spontanéité latine et assura l’essentiel de la conversation. Je me souviens quand même qu’elle compara les mérites du pont d’Atlantique, à Bordeaux, avec ceux du Golden Gate de San Francisco !

A Saint-André de Cubzac et son écheveau d’itinéraires, nos routes auraient dû se séparer, mais nous ne nous y résolûmes ni l’un ni l’autre, et lorsque je proposai à Bienvenida de faire un crochet pour l’emmener jusqu’à Poitiers, elle accepta tout de suite.

Il était tard déjà, lorsque nous nous arrêtâmes pour dîner dans cet hôtel-restaurant routier quasi-désert de Saint-Pierre-des Corps. Une salle toute en longueur et un serveur qui s’impatientait alors que je traduisais à grand-peine à Bienvenida les propositions du menu du jour. La nourriture française était une telle découverte pour elle ! Aussi loin des hot-dogs de Miami que des "tortillas" et des "frijoles" de son île natale.

Comme dans tous les restaurants de routiers, le menu du jour était roboratif à souhait : assiette de crudités et charcuterie, bœuf miroton, salade, plateau de fromages, tarte maison et un litre de vin rouge par table de deux.

Nous avons mangé machinalement, mentalement préoccupés par toute autre chose que la nourriture qu’il y avait dans nos assiettes.

Je dis à Bienvenida que la route était encore longue pour elle comme pour moi, et que j’envisageais de faire étape ici. Le patron me confirma qu’il lui restait des chambres. C’était une invite cousue de fil blanc. Et Bienvenida le comprit si bien qu’elle ne répondit pas tout de suite. Tout en échangeant des banalités, nous mangeâmes le dessert et bûmes un café. C’est alors qu’elle dit enfin :

— Prefiero seguir hasta París hoy mismo. Voy a tomar un tren de noche. Me puedes acercar hasta la estación ?
— Je préfère aller jusqu’à Paris aujourd’hui même. Je vais prendre un train de nuit. Tu peux m’emmener jusqu’à la gare ?

Je pensai que peut-être l’argent lui faisait défaut :

— No te vayas por el dinero, que te invito yo.
— Si c’est pour l’argent, ne t’en fais pas, tu es mon invitée.
— Lo siento, Pedro, pero est mejor que me vaya, y lo sabes.
— Je regrette, Pierre, mais il vaut mieux que je m’en aille, et tu le sais.
— Bueno, maja, me da pena, pero ¿ qué le puedo Hacer ?
— Cela me désole, tu sais, mais que puis-je y faire ?

Nous échangeâmes nos adresses sur des coins de calepin, et dix minutes plus tard, je la laissais dans un hall de gare vide. Le baiser sur les joues que nous échangeâmes fut le seul contact physique que nous eûmes, et dans notre regard, on aurait pu lire tout le regret que nous avions de nous quitter ainsi, suivant la voie de la raison.

Finalement, je ne pris pas de chambre. Et lorsque après avoir roulé toute la nuit, je regagnai mon appartement de Saint-Malo, à ma compagne qui m’interrogeait sur le déroulement de mon voyage, je répondis :

— A l’aller, j’ai perdu deux heures à Toulouse, après avoir été rançonné à un feu rouge par un type avec un couteau, mais au retour, rien à signaler. J’ai hésité à faire étape à Poitiers, hier soir, mais finalement j’ai préféré rentrer directement.

(Préférer n’était sans doute pas le terme adéquat, mais il y a des vérités qui ne sont jamais bonnes à dire pour la paix des ménages.)

Adieu, ma jolie passante !

© Pierre-Alain GASSE, août 1999. Tous droits réservés.

jeudi 21 janvier 2010

Rétrospective 15 - Le Réfractaire ou La Cour à Pian (1999)


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À mon père,
trop tôt disparu.

Normandie, Pays d’Auge, fin août 43. Marie Levasseur, dans la moiteur de ses bottillons de caoutchouc, vient de déposer ses deux dernières channes de lait sur les tommettes de la laiterie de la ferme. En se baissant un peu plus, les crochets de la chaîne du joug se libèrent de l’anse de cuivre étamé des deux récipients pleins à ras bord et elle peut enfin soulager ses frêles épaules du fardeau qui lui sciait le dos. Elle accroche à sa place sur le mur l’instrument de torture et reste un instant à se masser les reins. Puis elle dénoue le fichu carré qui retenait ses cheveux et le fourre dans la poche de son sarrau de fermière. A l’extrémité du vallon, les premières volées de l’angélus tintent. Il faut qu’elle se dépêche. Son père n’aime pas attendre sa soupe.

Ville de Gacé. Le tocsin vient de sonner une fois de plus, relayant la sirène d’Argentan. On annonce un nouveau bombardement. Pourtant le ciel, ce soir est bien clair et la D.C.A. allemande aurait beau jeu... Une fois de plus, c’est peut-être de l’intox... On se presse vers les abris, les yeux au ciel, on ne sait jamais. Dans sa chambre du Café-Restaurant Tiphaine - Chambres Tout Confort - Pierre Blondel, étendu sur son lit, se soucie bien peu du tocsin ce soir : il n’arrête pas de lire et relire la missive officielle que Madame Angeline vient de lui donner, à son retour de l’atelier : l’en-tête déjà ne lui disait rien qui vaille : État Français - Service du Travail Obligatoire. Mais l’intérieur est bien pire : il a quarante-huit heures pour se présenter en gare d’Argentan et prendre le train pour une ville de la Ruhr allemande avec une cohorte de malchanceux comme lui. Trois “volontaires” pour un prisonnier de guerre rapatrié : c’est l’accord signé entre Laval et les nazis : près de deux cent cinquante mille sont déjà partis l’an dernier. Pour cette année 1943, on en prévoit près de cinq cent mille ! Dire que c’est sa fête aujourd’hui. Il y a aussi une lettre de ses parents pour la lui souhaiter et lui donner de leurs nouvelles. Drôle de fête, oui ! Là-bas, en Ille-et-Vilaine, c’est un peu plus calme que par ici ; ils vont bien et se débrouillent malgré le rationnement et les privations grâce au potager que fait son père et à un peu de marché noir, à ce qu’il comprend entre les lignes.

Sa décision est prise. Il ne partira pas. Mais il lui faut disparaître ce soir même ou demain au plus tard. Sinon, il est bon pour le camp de concentration ! Le problème, c’est qu’il se trouve en zone occupée, bien trop loin de la ligne de démarcation. Mais il y a peut-être une autre solution : Madame Angeline lui a parlé de son beau-frère qui tient une ferme en vallée d’Auge, toute proche, dans un vallon reculé à deux kilomètres de la première route et autant de la maison la plus proche : avec les foins qui arrivent, il aurait besoin de main d’œuvre contre le gîte et le couvert : une aubaine ! Et finalement, c’est sans doute là, à quelques kilomètres de son point de départ, qu’on le rechercherait le moins.

Demain samedi, avec Monsieur Paul, son patron, ils doivent aller changer des fenêtres, soufflées par un bombardement, dans une maison réquisitionnée par les Boches à Chambois, sur la route d’Argentan. Monsieur Paul est allé chercher leur “ausweis” à la Kommandantur locale ce matin. Il lui suffirait de charger au matin son vélo avec sa valise dans la camionnette. Et, sa journée finie, au lieu de rentrer ici, il se rendrait aux Champeaux , en passant par Camembert, pour éviter Trun. Tout ce secteur-là grouille d’allemands. Mais il faudrait pouvoir justifier la présence du vélo et de la valise en cas de contrôle. Il n’aurait qu’à dire qu’il se rendait à Vimoutiers pour y passer le dimanche chez une connaissance. Après tout, c’était de son âge. Bien sûr, son ausweis ne serait pas tout à fait en règle, mais ce serait un moindre mal. Et d’ailleurs, il connaissait effectivement une fille à Vimoutiers, qui avait plutôt l’air de lui vouloir du bien...

Une fois ces dispositions arrêtées, Pierre Blondel redescendit avertir Madame Angeline, qui pourrait faire prévenir son beau-frère par le marchand de beurre demain dans la matinée. L’alerte avait cessé et tout le monde était remonté de la cave. Monsieur Jules, avec ses célèbres moustaches en guidon de vélo, était tout juste en train de rabattre la trappe qui y donnait accès au bout du bar. Entre nous soit dit, si une bombe avait dû tomber sur la maison, ce n’est pas le plancher de chêne ciré au-dessus de leurs têtes qui eut beaucoup protégé ceux qui s’y seraient réfugiés. Voilà pourquoi Pierre n’y descendait jamais. Comme il remontait à sa chambre, à tâtons dans l’obscurité, l’électricité revint en faisant trembloter les ampoules. Il s’allongea tout habillé sur son lit, tira le cordon de la lampe qui pendait au chevet, au-dessus de sa tête et s’endormit bientôt du sommeil du juste.

Valdauge, c’était l‘endroit le plus reculé qu’on puisse imaginer par ici. La ferme - une quinzaine d’hectares tout au plus - occupait en effet le bas du versant ouest d’un vallon isolé. Un chemin de crête traversant un petit bois desservait les fermes d’en-haut. Un autre, carrossable également, descendait du presbytère jusqu’aux quelques maisons bâties à l’entrée du flanc est. Après, il fallait traverser un grand pré planté, un bon kilomètre le long d’une sente perdue dans les pommiers, avant d’arriver dans la “cour” de la maison. Du chemin d’en-haut, on pouvait aussi traverser “le grand et le petit couchis” et sortir sous le gros tilleul du haut de la cour. Mais le facteur laissait le courrier à la barrière de la “cour à Pian”, comme on l’appelait, alors c’était par là que l’on passait le plus souvent.

Et puis, c’était dans une ancienne étable à l’entrée de cette cour, que le père Adolphe abritait la carriole qui les emmenait au marché vendre leur beurre, sa femme et lui, chaque lundi. De l’écurie, située en contrebas de la maison, à l’entrée de la Cour Amédée, on venait jusqu’ici avec la jument, déjà harnachée, tenue par la longe, pour atteler. Quand elle était plus jeune et ne pouvait rester seule à la ferme, Marie avait le droit de monter sur le dos de la brave bête, pour faire ce trajet. Mais, à présent que sa mère sortait de moins en moins de son lit, son père allait le plus souvent seul au marché. A chaque retour de marché, c’était donc à bras, ou au mieux sur la brouette qu’elle devait transporter les courses du garage à la maison tandis que le père Adolphe, à ses côtés ramenait la jument à l’écurie. Et ça faisait une trotte. En plus, ça montait légèrement tout du long, pratiquement jusqu’à la garenne de la cour de la maison. Par temps sec, ça allait encore, mais par ici, c’était souvent mouillé, bien trop souvent, et alors on pataugeait dans la bouillasse.

A cent mètres de là se dressait une autre maison d’habitation, qui ne servait plus qu’à entasser des matériels au rebut, et les “pouches” à pommes à cidre, qui serviraient l’automne venu...

Tout s’était passé comme prévu. Au matin, en chargeant la Juvaquatre aménagée, Pierre avait glissé son vélo sous une bâche, et leur ordre de réquisition ainsi que leur feuille de route, dûment tamponnés par la Kommandantur, leur avaient ouvert sans encombre les deux postes de contrôle qu’ils avaient eu à franchir.

A Chambois, ils avaient travaillé d’arrache-pied toute la journée, ne s’arrêtant qu’une petite heure pour engloutir le contenu de leur gamelle. Travailler pour les Chleuhs, c’était déjà pas marrant, mais être obligé de bosser avec deux types montant la garde, mitraillette au côté, dans votre dos, c’était stressant. Pierre s’en était même filé un coup de marteau sur le pouce droit qui l’avait fait hurler et avait fait rugir la sentinelle. Mais, les nouveaux châssis étaient en place. Maintenant, ce serait au vitrier d’intervenir.

Ils refermèrent et rechargèrent leurs caisses à outils dans la Juvaquatre.

— Danke. Auf wiedersehen !
— J’espère bien que non - grommela Pierre tandis que Monsieur Paul, derrière son volant, esquissait de deux doigts un semblant de salut militaire.

Ils repassèrent le premier poste de contrôle, établi au bas du château de Chambois, après la Dives, et à l’intersection de la D 13 avec la D 26, au lieudit La Clergerie, Monsieur Paul devait continuer tout droit, tandis que Pierre récupérerait son vélo, caché là dans un fourré le matin même.

Ils s’étreignirent en silence. Monsieur Paul tendit à Pierre une enveloppe jaune gonflée.

— Bonne chance, Pierre.
— Merci pour tout, Monsieur Paul. On les aura, vous verrez !
— Dieu t’entende, mon garçon. Allez, file !

Et la Juvaquatre s’éloigna dans un nuage de poussière ocre et blanche que ses roues soulevaient de l’empierrement nouvellement consolidé de la route.

Pierre n’avait pas révélé à son patron sa destination ultime, pas plus que celui-ci ne l’avait interrogé à ce sujet ; tous deux savaient que par ces temps de délation, moins on en savait, mieux on se portait, et surtout moins de risques on faisait encourir à ses proches, car qui pouvait garantir son silence sous la gégène de l’occupant ?

La campagne était déserte. L’angélus était passé, bêtes et gens rentrés au logis. Pierre attacha avec un tendeur son baluchon et sa caisse à outils, qu’il n’avait pas voulu abandonner, sur le porte- bagages de son vélo et entreprit de descendre sur les Champeaux-en-Auge. Jusqu’à l’intersection avec le D 16, ce serait sans problème. Ensuite, il lui faudrait prendre une petite route de traverse, la D 246, qui, par Camembert, lui permettrait d’éviter les postes de contrôle de Vimoutiers sur la D 16 et la N 816. A Dieu va !

Le soir commençait à tomber lorsqu’il atteignit le fameux “mur” des Champeaux, et là, il n’eut d’autre solution que de mettre pied à terre. Sans dérailleur et avec son chargement, inutile d’entreprendre cette montée à 14 %. Encore un petit kilomètre, d’après ce que lui avait dit Madame Angeline. “Après le presbytère, prendre jusqu’au bout le chemin empierré qui part sur la droite. On vous y attendra”. Ses brodequins à semelles de bois résonnaient sur les pierres du chemin, et il prit prudemment la berme enherbée. Un chien lança un aboiement, puis le silence retomba. Pierre Blondel poussait son vélo vers Valdauge...

Le vallon sombrait dans l’obscurité lorsqu’il atteignit la barrière. Sans lâcher son guidon, il fit coulisser le loquet. Son grincement fit se lever une silhouette au pied de l’habitation la plus proche, et Pierre vit s’avancer vers lui une forme féminine tenant une lanterne dans la main gauche et qui lui tendit l’autre en disant à mi-voix :

— Bonsoir. Vous êtes Pierre Blondel, l’ouvrier envoyé par ma tante de Gacé ? Je suis Marie, la fille d’Adolphe Levasseur. Vous avez fait bonne route ?
— Oui, c’est moi. Enchanté. Oui, merci.

Son béret à la main, dans la pénombre adoucie par la flamme de la lanterne à pétrole, Pierre regardait cette jeune fille - une vingtaine d’années pas plus - dont l’air timide démentait les paroles assurées. Un visage régulier aux traits fins, encadré de cheveux sombres mi-longs, rejetés en arrière et retenus par une pince. Elle, une fois débitées ses phrases préparées, baissa le regard pour reprendre sa lanterne, posée à ses pieds et dit :

— Venez, je vais vous montrer votre logis.

Ils dépassèrent le coin du bâtiment qui servait de garage et s’engagèrent en silence dans la sente qui serpentait entre les pommiers, elle devant, balançant sa lanterne et lui derrière, poussant son vélo.

Bientôt, la masse plus sombre d’une bâtisse émergea de l’ombre sur leur droite. Elle sortit une clé de la poche de son tablier, chercha quelques instants l’entrée de la serrure, puis donna deux tours de clé : la porte ouvrit sur une salle commune de ferme de par ici : sol de tommettes, grande cheminée à corbelets, une table couverte d’une toile cirée et deux bancs, un buffet sans doute dans le fond, que la clarté de la lanterne ne réussissait pas à atteindre.

Marie posa la lanterne sur la table et dit :

— L’électricité est coupée. Il faudra faire avec ça. La chambre est là.

A côté du buffet, elle ouvrit une porte. On devinait un lit.

— J’ai fait le lit cette après-midi. C’est là que logent d’ordinaire nos ouvriers. Mais vous devez avoir faim. Tenez.

Elle souleva un torchon à carreaux rouges et bleus posé sur un panier qui trônait au milieu de la table et sortit du pain, un petit pot de beurre, du saucisson, une boîte de camembert et un litre de cidre.

— Vous trouverez de la vaisselle dans l’armoire. Il faut que je me sauve maintenant. Je vous laisse la lumière. N’oubliez pas de l’éteindre. Le pétrole est rare et cher.
— Mais... et vous ?
— Ne vous en faites pas. Je connais mon chemin. Et la nuit est plutôt claire. A demain, sept heures à la ferme pour le petit-déjeuner. C’est droit devant, à six cents mètres environ.

Avant qu’il ait eu le temps de dire un mot de plus, ni d’esquisser le moindre geste, elle était sortie de la pièce et s’était élancée sur la sente qui la ramènerait à Valdauge...

Étendu sur le dos, Julien Blondel, posa sur le dessus-de-lit, les feuillets qu’il venait de relire. De son père, décédé alors que lui-même n’avait que dix-sept ans, il n’avait plus que deux photos : celle que sa mère avait fait agrandir et retoucher, après sa mort, à partir d’un cliché d’identité et une autre, bien antérieure, de juin 1941, qui le représentait en tenue de footballeur devant le Café-Restaurant Tiphaine à Gacé. Mentalement, il y associa le portrait de sa mère, réalisé la même année, par le Studio Mâcon de Vimoutiers. Tels étaient pour lui, l’homme et la femme qui s’étaient rencontrés ce soir-là, en traversant la Cour à Pian, et n’allaient plus se quitter pendant vingt-deux ans !

©Pierre-Alain GASSE, avril 1999. Tous droits réservés.

jeudi 14 janvier 2010

Rétrospective 14 - Le Bâton de pouvoir (1999)

Ceci fut d'abord un chapitre inédit d'un roman interactif lancé par les Éditions Cylibris.
La paternité du "TUBE" et du "S.E.C.R.E.T." revient à Philippe Picavet.
Les personnages sont la création collective de :

Jérôme Olinon,
José Caballero,
Philippe Picavet,
Renaud Collet,
Jean-Marc Julia,
et Vincent Fèvre.

Les développements de l'intrigue, de votre serviteur.

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Dans la cabine téléphonique du bas de son immeuble, Antoine Lancelot, inspecteur en congé du commissariat du XIIe arrondissement, décoda une suite de majuscules qu’il releva dans un petit carnet noir qui ne le quittait jamais et composa le numéro correspondant. Un accent texan, grave et chantant, se fit entendre :

— Steve Parish à l‘appareil. J’écoute.
— Salut, Steve, c’est Antoine.J’ai un truc pour toi. Urgent. Est-ce qu’on peut se voir ?
— OK, Antoine. Dans une demi-heure, là où tu sais. Bye.

Marc Pleuvrier, plombier en rupture probable de contrat pour cause de détérioration de son véhicule de travail, songea que le nom entendu devait être une couverture. Ils avaient pris tous les deux trop de précautions par ailleurs. Numéro codé, ni noms propres, ni adresses. Aucune information importante par téléphone. Du travail de pro.

Ils s’étaient retrouvés dans la salle de billard d’une brasserie ordinaire, au milieu d’un boulevard, à un quart d’heure de là. Et c’est autour d’un snooker, dans le fracas des boules et le brouhaha de la musique d’ambiance qu’Antoine raconta à Steve comment Marc, à la suite d’un double accident de voiture, s’était retrouvé en possession d’un tube métallique aux propriétés plus qu’étranges.Celui-ci, accoutumé à la fréquentation du bizarre, mais convaincu par l’expérience que les faits les plus surprenants finissaient presque toujours par trouver des explications logiques, ne s‘étonna de rien. Et personne, sans doute ne remarqua qu’à la fin de la partie, Marc repartait sans son sac noir, posé sur une chaise devant le Coca de Steve.

— Donne-moi 72 h - avait dit Steve.
— D’accord. On fait comme d’habitude...

Au retour de l’entrevue avec l’enquêteur du Service d’Enquêtes Criminelles, de Recherches et d'Eradication du Terrorisme (SECRET !) et après avoir fait le point de la situation avec Antoine et son collègue Berthier, Marc avait quitté le domicile du policier, bras dessus bras dessous avec son amie Christine, pour rentrer chez lui, enfin... chez eux. Le coupé blanc, garé en catastrophe sur le trottoir au pied de l’immeuble par celle-ci à son arrivée, ramena à son esprit l’image fugitive d’une Porsche 911 rouge, avec le souvenir d’une autre jeune femme, élégamment vêtue, elle aussi, belle, très belle. Puis aussitôt après, lui revint en mémoire, l’image violente et nette d’un autobus, lancé à plein gaz, fonçant sur eux, fonçant sur elle.Instinctivement, il eut un geste de protection et attira celle, qui marchait à ses côtés derrière le platane qu’ils venaient de dépasser, alors qu’au même instant, un 4x4, aux vitres fumées, surgi d’on ne sait où, et roulant sur le trottoir, s’en venait racler de tout son côté droit l’arbre providentiel, avant de disparaître au carrefour dans un crissement de pneus.

— Heureusement que tu as vu arriver ce fou, sinon... - dit Christine de Limelette, tremblante et pendue au cou de Marc.
— Je ne l’avais pas vu. J’ai eu un flash, en voyant ta voiture. Ça m’a rappelé mon accident de l’autre jour.
— Quel accident ? Tu as eu un accident ?
— Un accrochage avec la camionnette du patron, Boulevard Saint-Germain. Une fille, dans un coupé, qui a grillé un feu rouge. Elle voulait pas faire de constat et a offert de me dédommager en liquide, et largement.
— Et tu as accepté ?
— Je pouvais pas, et c’est ce que j’étais en train de lui dire, quand un autobus a foncé sur nous...
— Un autobus ? Comment cela, un autobus ?
— Oui, j’te jure, j’ai tout raconté à Antoine, t’auras qu’à lui demander : un autobus de touristes asiatiques.
— Et...
— Et j’ai réussi à l’éviter en faisant un bond de côté, mais il a chopé la fille et sa bagnole, et c’était pas beau à voir après.
— Deux tentatives d’assassinat, en quelques jours, contre un honnête plombier, c’est un peu beaucoup, non ?. J’espère que tu vas porter plainte ?
— T’en fais pas. C’est Antoine qui s’en occupe.
— Ah, alors, si c’est Antoine qui s’en occupe, évidemment...
— On fait dans l’ironie, maintenant ?
— Excuse-moi. Je décompresse. C’est que cela devient dangereux de te fréquenter, semblerait-il. Tu vas me faire regretter d’être revenue.
— Tu sais, la cible, ça pouvait être toi aussi ?
— Moi ? Et pourquoi cela ?
— Je ne sais pas moi, être la fille de Jacques de Limelette, haut fonctionnaire des services secrets français, ça peut aussi être dangereux, la preuve.
— Arrête, veux-tu, ce n’est pas drôle.

Ils s’étaient réfugiés dans le coupé blanc, et machinalement Marc avait remonté la capote, bien qu’il n’y eût aucun nuage dans le ciel. Toutes ces semaines sans Christine avaient été si longues, mais c’était fini à présent... Elle était là dans ses bras. Finalement, Marc songea qu’il avait mieux à faire que le travail de la police. Demain, à la première heure, il irait mettre Antoine au courant de ce qui n’était plus qu’une péripétie, mais leur avait causé une belle frayeur. D’ailleurs, sous ses baisers, Christine tremblait encore un peu...

Steve Parish n’avait pas vraiment le choix. Antoine lui avait demandé le black-out pour quelques jours. Mais pour résoudre l’énigme scientifique du problème, et vu les implications étrangères, voire plus, du phénomène, il fallait bien s’adresser à un laboratoire compétent. Et il n’y en avait pas trente-six à Paris. Une fois écartés ceux de la Préfecture de Police, puisqu’Antoine n’avait pas voulu pour l’instant mettre ses supérieurs au courant, ce qui, entre parenthèses, pouvait lui causer des ennuis, il y avait encore ceux de la “piscine” des Tourelles, siège de la DGSE, le contre-espionnage français. Mais Marc les lui avait déconseillés, en raison de l’implication, improbable sans doute, mais néanmoins possible, de Christine de Limelette, dont le père, comme on vient de l’apprendre, gravitait dans l’orbite des services secrets français. Quant à ceux de l’OTAN, ils se trouvaient tous à l’extérieur du territoire français, et il valait mieux ne pas sortir “ça” de France pour l’instant. Restait le COFAS. !

Le Centre Opérationnel des Forces Aériennes Stratégiques de Taverny n’abritait pas seulement dans ses silos souterrains des installations stratégiques de défense, mais aussi tout un tas de laboratoires plus sophistiqués les uns que les autres, financés par les fonds secrets du Ministère de la Défense et connus d’un très petit nombre de hauts responsables de l’Etat. Et Steve, y avait ses entrées. Leurs physiciens, chimistes et astrophysiciens sauraient à coup sûr, eux, déterminer la nature, la provenance, et toutes les propriétés du TUBE.

En effet, le plus urgent, selon lui, était, primo, de déterminer quel pouvait bien être l’usage de cet engin (était-ce une arme, un vecteur de communication, un outil thérapeutique, les trois à la fois... ?) et ce serait le boulot des laboratoires, et secundo d’identifier avec précision tous ceux qui couraient après ; cet Américain qui avait agressé Marc chez lui, il y avait quelques heures et que le tube, manœuvré par mégarde, avait réduit en glace pilée, ces petits hommes aux yeux bridés, entrevus par Marc dans l’autobus qui avait pulvérisé la Porsche, ces êtres difformes venus d’ailleurs (cette femme à la tête oblongue et aplatie, apparue puis disparue chez Antoine), sans compter sans doute plusieurs services secrets, et ça c’était son boulot, à lui et au SECRET. L’affaire ne s’annonçait pas simple. Apparemment, Marc avait mis le nez là où il ne fallait pas, et Antoine aussi, maintenant...

L’après-midi même, au fond du silo 3 de Taverny, a vingt mètres sous terre, l’astrophysicien qui examina le TUBE n’eut pas beaucoup de peine à déterminer que le métal dont il était constitué était du carbure de titane. Cela ne l’étonna pas, car le titane est un des trois principaux composants des nodules métalliques des météorites avec l’aluminium et le calcium. La nature extra-terrestre de l’objet était donc possible. Mais ses collègues, physicien et chimiste, lui rétorquèrent qu’il y avait belle lurette qu’on utilisait le carbure de titane dans la fabrication des outils les plus divers, et que le titane abondait sur terre sous deux formes oxydées principales ; le rutile et l’ilménite. Le rutile - TiO2 - se présentait sous forme de cristaux dorés, d’où son nom ancien (du latin rutilus, brillant) et l’ilménite - FeTiO3 - sous celle de cristaux rhomboédriques.

— Et, ça veut dire quoi, ça, en clair ?
— C’est vrai, excuse-moi, l’habitude... que leurs six faces ont une forme de losange.
— Eh bien voilà, tu vois, quand tu veux...

Bref, dans son apparence et sa composition, le TUBE était banal à pleurer. Restait le problème des faux boutons-poussoirs. Il n’y avait aucun mécanisme. C’étaient donc seulement deux emplacements en creux, situés sur celui-ci, à quelques centimètres de chaque extrémité. Steve avait prévenu les savants que des phénomènes étranges s’étaient produits à plusieurs reprises lorsque certaines personnes avaient appuyé simultanément leurs pouces à ces endroits. On fit donc dans une enceinte confinée un premier test avec un robot manipulateur. Il ne se passa rien. Steve se préparait à se porter volontaire pour expérimenter l’engin dans des conditions réelles, lorsque le physicien eut l’idée de faire passer dans les extrémités manipulatrices du robot un micro-courant électrique équivalent à ceux qui parcourent la peau. Miracle ! Le tube commença à vibrer et à émettre une modulation continue que l’on mesura et enregistra aussitôt. Mais rien d’autre ne se produisit.

— Laissez-moi essayer, les gars - dit Steve.
— Tu nous signes une décharge avant, alors.
— Vous alors, vous êtes bien des fonctionnaires !
— Bon, d’accord, mais tu restes en dehors de l’enceinte et tu passes les bras dans les manchons de manipulation ; je vais ôter les gantelets.

Steve s’approcha de la paroi vitrée qui divisait le laboratoire en deux, passa les deux bras dans les manchons qui reposaient sur la table de l’autre côté et se saisit du TUBE, qui y reposait. Il eut un regard pour ses deux amis, qui firent un signe d'acquiescement ; alors, tenant le tube par en-dessous, il appuya d’abord sur le creux de gauche. Rien. Puis sur celui de droite. Rien non plus. Les trois hommes échangèrent un nouveau regard, puis cette fois, il appuya simultanément sur les deux emplacements. Aussitôt, de nouveau, la vibration apparut et la modulation se fit entendre, et Steve eut la surprise de voir et d’entendre Antoine, à qui il était en train de penser, dans une espèce de halo qui flottait devant lui, au centre de l’enceinte de confinement.

— Eh, les gars, vous voyez ce que je vois ?
— Non, rien. Pourquoi ?
— J’ai mon ami, Antoine, “en ligne” comme au visiophone, devant moi, dans un halo.
— Bon. Essaye de lui parler, pour voir si la communication est en duplex.
— OK. Antoine, c’est Steve ? Tu m’entends ?
— Non seulement, je t’entends, mais je te vois, flottant sur une espèce de nuage dans mon bureau. Ça m’a fait un choc. Attends deux secondes, je vais fermer la porte, je tiens pas à ce que quelqu’un entre et voie ça.
— Un autre ne verrait sans doute rien, mais ferme-la quand même.

Les deux savants, pour ne pas perturber “la séance” venaient d’écrire sur un panneau, au feutre, des instructions pour Steve. Il lut mentalement : “Dis à ton correspondant de se contenter de penser ce qu’il veut te dire, sans parler, pour voir”. Avant qu’il ait eu le temps de réagir, Antoine répondit aussitôt : “O.K, j’ai compris”.

— Apparemment, ce truc fait au moins fonction de vidéo-transmetteur télépathique murmura le physicien à l’oreille de son collègue. Il poursuivit :
— Il faudrait maintenant vérifier si c’est aussi une arme, de défense, d’attaque, ou les deux, selon la volonté de l’utilisateur, car cela semble obéir à la volonté.

Vu ce qui s’était produit chez Antoine avec l’américain, l’expérience était plus risquée que la précédente, et comme il n’y avait aucun mécanisme de sélection des fonctions, il fallait supposer que le réglage se faisait en fonction de la situation et de la volonté du porteur, et que l’objet devenait une arme létale de défense cryogénique face à une agression et une épée ou un pistolet-laser pour attaquer.

On alla réquisitionner dans les cages du laboratoire de biologie voisin, un des chiens utilisés au mépris de la loi pour certaines expériences, (ici tout ou presque était en marge de la légalité). On l’excita un peu pour qu’il se montre agressif, mais cela ne donna rien. Steve avait beau pointer le TUBE sur le chien qui commençait à montrer les crocs, rien. Mais Steve n’avait pas vraiment la volonté de tuer le chien et il n’en avait pas peur non plus...

Au terme d’une après-midi entière d’expériences, plus folles les unes que les autres et qu’il vaut mieux ne pas révéler ici, Steve et ses amis en vinrent à émettre l’ahurissante hypothèse suivante : le TUBE était une sorte de bâton de pouvoir, un outil polyvalent qui obéissait à la volonté de son porteur et pouvait servir à tout : communiquer, se défendre, attaquer, soigner, diminuer, agrandir, soumettre,... Pas étonnant qu’on se batte pour entrer en sa possession. Et plus question de garder ça pour soi plus longtemps.

Des téléphones sur lignes spéciales se mirent à sonner dans Paris. Des véhicules aux vitres opaques se déplacèrent à travers la capitale. En quelques heures, la nouvelle fit le tour de la terre, grâce aux agents doubles des uns et des autres. Mais officiellement, il ne s’était rien passé. Le “bâton de pouvoir” était enterré au fond du silo 3 de Taverny. Et le monde allait son chemin. Pendant que toutes les grandes puissances politiques, industrielles et criminelles commençaient à ourdir des plans pour s’en emparer...

©Pierre-Alain GASSE, 1999.

jeudi 7 janvier 2010

Rétrospective 13 - Aperçu du 3e Millénaire (1998)

Note liminaire :

Ami lecteur,

Les noms des quelques personnages terrestres de cette nouvelle et leurs actions sont empruntés, avec l’aimable autorisation des Éditions Cylibris à un roman interactif. Ils sont la création collective de :

Jérôme Olinon,
José Caballero,
Philippe Picavet,
Renaud Collet,
Jean-Marc Julia,
et Vincent Fèvre.

Tout le reste est de votre serviteur.

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En ce temps-là, au détour de la XXIe galaxie, une douzaine d’esprits purs, venus des horizons multiples de l’espace intersidéral, étaient réunis sur un astre éteint, désert et poussiéreux, à des milliards d’années-lumière de la Planète Bleue.

Au centre d’un énorme astroblème évasé, flottait, dans l’atmosphère ténue, une représentation tridimensionnelle de l’univers connu, à une échelle infinitésimale. Au-dessous, une surface minérale, lisse et brillante comme un miroir, était entaillée de douze cercles concentriques, aussi larges et profonds que le Grand Canyon du Colorado. Chacun d’entre eux était occupé par l’Esprit en chef des Douze Galaxies Principales, selon l’éloignement de leur galaxie du Point Zéro.

Si les Grands Esprits, qui ne quittaient qu’exceptionnellement leurs galaxies propres, s’étaient ainsi réunis dans le plus grand secret, pour ce qui était, depuis la nuit des temps, la quatrième conférence intergalactique, c’est qu’un événement de la plus extraordinaire gravité les y avait contraints. D’ailleurs, après concertation télépathique, ils avaient décidé de ne pas se matérialiser, ce qui les avait dispensés d’utiliser les moyens de transport habituels et préservait l’anonymat de leur présence. L’une des propriétés d’un esprit non matérialisé, ou plus exactement, en l’occurrence, non incarné, c’est qu’il peut occuper tout l’espace mis à sa disposition, à la manière d’un gaz. Les douze Grands Esprits occupaient donc les douze cercles concentriques tout à leur aise.

Et c’est pourquoi les pseudonymes qu’ils utilisaient pour communiquer avaient été empruntés avec humour à la nomenclature des gaz rares et de leurs composés : Hélium, Néon, Argon Krypton, Xénon, Radon, XeF2, XeF4, KrF2, KrF4, RnF2, RnF4.

Un système sophistiqué de brouillage des transmissions télépathiques avait été établi autour de l’astre mort, aussitôt leur arrivée, et à présent ils ne pouvaient plus communiquer qu’entre eux douze et un treizième esprit, disparu, alors qu’il voyageait dans une météorite qui avait échappé à son contrôle et s’était écrasée sur le toit d’un pavillon de banlieue parisien, sur la planète Terre, dans le système solaire.

Cet accident, en soi, n’était pas grave. : le localiser avait été l’affaire de quelques années-lumière seulement. Mais son retour posait plus de problèmes, car les débris d’astéroïdes, comme chacun sait, ne disposent pas d’énergie mobilisable pour échapper à l’attraction terrestre. Et d’autre part, par le plus malheureux des hasards, il avait chu dans le grenier d’une espèce de savant fou, de Docteur Folamour, de Professeur Foldingue, qui avait entrepris et réussi, on ne sait comment, à fondre et usiner le principal métal de la météorite, en y emprisonnant du même coup le Treizième Esprit, qui malheureusement, ne pouvait se déprendre des atomes de la matière, à cause de la pesanteur bien trop importante sur Terre.

Mais ce n’était pas tout. Les deux objets que l’individu - un certain Vincent Dorme - avait confectionnés dans le sous-sol de son pavillon, avaient de manière inexplicable ou plutôt inexpliquée jusqu’à présent, la propriété de mobiliser le Treizième Esprit, dont les pouvoirs passaient alors sous le contrôle de l’utilisateur de l’objet. Mais jusqu’à présent, cela n’avait pas été compris par les Terriens, fort heureusement.

Enfin, comble de malchance, l’un des deux objets en question - un tube métallique d’une bonne vingtaine de centimètres, muni à ses extrémités de deux boutons-poussoirs - avait été volé dans la voiture de Dorme, et s’entre-déchiraient pour le récupérer les membres d’une secte soi-disant philanthropique, les services secrets de l’État Français - une minuscule région de la Terre - ainsi que les services de police à la suite d’un accident de la circulation encore mystérieux entre une camionnette de plombier et une voiture de sport.

Bref, la situation était grave. Et la conférence piétinait depuis un bon moment déjà. Il y avait eu tout d’abord la proposition cynique de Xénon de considérer le Treizième Esprit perdu pour le système et de procéder à la désintégration de la matière qui l’abritait. Cette solution radicale et si simple - un seul rayon d’un canon à faisceau de particules suffirait - avait l’avantage certain de préserver la sécurité des Douze Galaxies, en faisant disparaître la météorite aux nodules métalliques qui leur avait échappé, mais nul ne savait si un esprit pur pouvait résister à une désintégration, car cette manière fruste de quitter la matière en la détruisant n’avait jamais été utilisée auparavant. Seul Xénon, qui n’avait jamais pu supporter le Treizième Esprit, vota pour cette proposition.

XeF2 avait ensuite suggéré un débarquement massif, sous une matérialisation quelconque - martiens, lézards verts, aliens, ou fourmis géantes en arguant que l’armée n’avait pas eu d’entraînement réel depuis trop longtemps, et que cela lui ferait le plus grand bien. Mais c’était une solution chère et risquée car les Terriens avaient fait des progrès dans les armes de destruction, et on ne pourrait éviter quelques pertes en cas de contact. Or, les esprits purs incarnés étant devenus stériles depuis la dernière conflagration intergalactique, toute perte était un dommage irrémédiable. Cette solution fut donc écartée par dix voix contre deux.

Argon, qui jusqu’ici était resté silencieux, prit alors la parole : enfin, disons plutôt que sa pensée parvint simultanément à ses onze interlocuteurs sur le mode pondéré qui était toujours le sien :

— Ne pourrions-nous pas par télépathie suggestionner les Terriens afin qu’ils considèrent les deux tubes issus de la météorite comme tellement dangereux pour eux qu’ils s’empressent de les mettre dans une fusée pour les renvoyer d’où ils viennent ?
— Dans une de nos galaxies ?
— Tout au plus dans notre direction. Ils ne nous ont pas encore détectés avec précision.
— C’est réalisable techniquement, quoique la Terre se trouve à une distance limite pour nous.
— Une fois dans l’espace, ce serait un jeu d’enfant que de récupérer les tubes sans le moindre dommage.
— Et nos savants seraient enchantés de recevoir de nouveaux échantillons de la technologie terrienne. Ils n’ont rien eu à se mettre sous le microscope depuis le contenu de cette sonde que nous avons détournée en faisant croire à sa disparition.

Un concert d’applaudissements télépathiques et de lasers de communication multicolores salua cet échange et la proposition lumineuse d’Argon fut aussitôt adoptée à l’unanimité.

Tous les problèmes cependant n’étaient pas résolus, loin de là, par son adoption. Le facteur temps en particulier jouait contre les Douze Grands Esprits, car la pensée se déplaçait, certes, plus vite que la lumière, mais il faudrait quand même un délai pour faire parvenir aux Terriens le message, et surtout pour qu’ils prennent les mesures nécessaires au réacheminement des objets, qui étaient pour eux des mesures lourdes, très lourdes, et cela risquait d’être long, trop long.

D’autant plus que les deux tubes étaient entre des mains différentes à présent, avec à leur poursuite, au moins trois groupes rivaux de terriens, disposant de moyens divers, et peut-être, peut-être, une quatrième puissance extra-terrestre celle-là, identifiée sous l’expression petits hommes gris !

Lâchée par Hélium, qui occupait le cercle extérieur, car sa galaxie était la plus proche de la Terre, cette dernière information, qui par voie de conséquence n’avait pu encore parvenir aux galaxies plus lointaines, fit à l’assemblée l’effet d’une bombe à fusion nucléaire.

— Quoi ? Mais cela change tout. Et qui c’est, ceux-là ? hurla Krypton silencieusement.
— Nous n’en avons aucune idée pour l’instant. Leurs pensées nous sont impénétrables.
— Et combien sont-ils ?
— Peu.
— C’est un peu juste, comme précision, mon cher Hélium. Vous êtes bien chargé de la sécurité extérieure du système, non ?
— En effet. Mais, nous n’étions pas concernés par cette affaire avant que cet astéroïde ne vous échappe, si je ne m’abuse.
— Ne nous échappe, si vous le voulez bien. Ai-je besoin de vous rappeler que le Treizième Esprit appartient au S.A.I et qu’il était en mission d’observation des espaces interplanétaires du système solaire quand cet incident est survenu ?
— Exact. Mais je vous rappelle que cette mission n’a pas fait l’unanimité parmi nous.
— Nous nous égarons. Que savez-vous exactement de ces petits hommes gris ?
— Nous avons écarté l’hypothèse d’une intoxication du type Rosewell parce que s’il s’agissait d’humains, d’hominidés, ou de clones des uns ou des autres, nous capterions leurs signaux de pensée. Nous pensons donc, par élimination à des êtres extra-terrestres, sans savoir d’où, ni quand ni comment ils sont venus. Nous ignorons encore leurs intentions exactes, mais tout laisse à croire qu’elles sont malignes, étant donné leurs méthodes.
— Quelles méthodes ? s’enquit Néon, le responsable de l’Information et de la Propagande
— Ils ont inféodé la secte du Pardon Universel dirigée par un certain Jacques de Limelette, qui leur sert de bras séculier et s’appliquent pour l’instant à recueillir des informations stratégiques sur la planète Terre.
— Mais pourquoi la France ?
— Ils ont déjà été repérés ailleurs, entre autres, en Chine.
— Pourquoi - dit alors XeF4- avez-vous écarté l’hypothèse d’humanoïdes à la solde d’un ou plusieurs pays ou continents de la Terre ?
— Leurs robots nous sont aussi transparents que l’eau la plus claire. Ils sont programmés dans un langage qu’un enfant de deux ans comprendrait.
— Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas. Savez-vous ce que c’est qu’un enfant ? En avez-vous seulement vu un ?
— Non seulement j’en ai vu, j’en ai même eu, mon cher, il y a bien longtemps, alors que j’étais en mission sur terre, à l’ère quaternaire, pendant la guerre du feu. Hélas, mon enveloppe charnelle, lui et ma compagne n’ont pas survécu à un séisme himalayen.
— Trêve de souvenirs, voulez-vous. Revenons à nos petits hommes gris, trancha Argon. S’agit-il d’esprits réincarnables comme nous, ou sont-ce plutôt des êtres mortels à vie unique ?
— Nous l’ignorons encore, mais certains indices pourraient faire pencher en faveur de la première hypothèse.
— Quels indices ?
— Les policiers français ont découvert sur le palier d’un appartement où se trouvait l’un des tubes un être vivant qu’ils ont qualifié de pizza au vu de sa forme et de ses couleurs étranges, et qui a disparu peu après à leur insu.
— Et vous en concluez... - coupa Radon.
— Qu’il s’est peut-être télétransporté ou désincarné, désintégrant son enveloppe.
— Admettons...

Ce qui finalement inquiéta le plus les Douze Grands Esprits, ce fut de constater que leurs immenses pouvoirs ne leur permettaient pas de lire les pensées des petits hommes gris. Cet aspect du problème occulta même complètement la récupération du Treizième Esprit. C’était en effet la première fois que dans l’univers des êtres doués de pensée leur résistaient. Et c’était pour tout dire très inquiétant. Car dans le système des Douze Galaxies, la cohésion et la sécurité étaient assurées principalement par le fait qu’à tout moment, les pensées de chacun pouvaient être connues. Bien entendu, la sphère privée échappait à la transparence automatique, et il fallait en connaître la clé, mais la sphère sociale non. Si jamais un petit homme gris accédait à leurs galaxies, son invulnérabilité mentale le rendrait tout-puissant. À condition qu’il puisse aussi lire dans nos pensées - tenta de dire quelqu’un. Et les contrôler - renchérit un autre. On n’en est pas encore là - fit un troisième. Peut-être même ne sont-ce que des animaux, puisque nous ne détectons pas de pensée construite chez eux.

— Des animaux ? Etes-vous fou ? dit Argon. Et pourquoi s’intéresseraient-ils de si près à nos tubes, je vous prie ?
— Des animaux apprivoisés, éduqués, pour une tache précise, comme ces chiens, ces singes ou ces dauphins que les Terriens utilisent pour aider leurs handicapés... ou leurs militaires.
— Attendez... coupa Hélium. Ce pourraient être par exemple des humains lobotomisés, asservis à la volonté d’un maître ?
— Par exemple.
— Dans lesquels on aurait remplacé la pensée autonome par un circuit électronique préprogrammé ou même téléprogrammable.
— On revient aux humanoïdes, si je ne m’abuse.
— En effet, excusez-moi...

Dans un autre espace-temps, aux confins de l’univers, dans la galaxie de la Voie Lactée, à l’intérieur du système solaire, sur la planète Terre, quelques milliards d’humains noyaient dans le champagne pour les plus riches, et dans n’importe quelle boisson fermentée pour les plus pauvres, la dernière nuit de l’an 2000 de l’ère chrétienne. Instruits par les chroniques du passage à l’an 1000, chamanes, sorciers, astrologues, savants, journalistes, autorités religieuses et politiques, avaient tous minimisé cette fois les conséquences de l’avènement du troisième millénaire.
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©Pierre-Alain GASSE, 1998.

mardi 5 janvier 2010

Statistiques 2009 (suite)

En ce qui concerne la partie espagnole du site, qui a reçu l'an dernier 38,3 % du trafic total, les dix nouvelles les plus lues sont les suivantes :

  1. · - El Millionario 1937 lectures
  2. · - La Última vez 1032
  3. · - Dora 900
  4. · - La Braguita de seda 836
  5. · - El Cabezazo . 738
  6. · - La Profe 645
  7. · - ¡Ojo con la mujer del prójimo! 644
  8. · - Lola y Flora 608
  9. · - La Chica de Praga 549
  10. · - In Memoriam 518

Pas de surprises dans les apporteurs de trafic. Sur 1817 références (soit 15,75 % du trafic total) 68,9 % sont apportés par le site de Pierre Ernoult, "1000Nouvelles", avec 1252 occurrences, Qu'il en soit une nouvelle fois remercié !

Viennent ensuite :

- Educalire : 126 - Bonnes Nouvelles : 106 - In Libro Veritas : 78 - Dmoz : 36 - Weborama : 22 - La Bitácora : 15 - Search Conduit : 9 - Rail de Bretagne : 7 - Viaouest : 5

En ce qui concerne les pays d'origine des lecteurs, sur un total de 11532 visiteurs, le palmarès 2009 est le suivant :

  1. France 4218 visiteurs soit 36,6 %
  2. Mexique 3114 (27%)
  3. Canada 608 (5,3%)
  4. Etats-Unis 477. (4,1%)
  5. Argentine 369 (3,2%)
  6. Belgique 289 (2,5%)
  7. Espagne 272 (2,4%)
  8. El Salvador 245 (2,1%)
  9. Colombie . 197 (1,7%)
  10. Maroc 166 (1,4%)

TOTAL .......... 9955 (86,3%)

dimanche 3 janvier 2010

Statistiques 2009

Annus horribilis que cette année 2009 en matière de fréquentation du site "Nouvelles, nouvelles..." La crise semble passée par ici aussi. Avec une moyenne de 32 visites/jour et 25339 pages vues, nous sommes loin de la cinquantaine de visites et des 40000 pages environ des deux années passées.

Dans le même temps, ce blog termine l'année à près de 22 500 visiteurs et se hisse au 484e rang des blogs littéraires dans Wikio. Alors, modification des flux ou désintérêt ? Difficile encore de le dire, avec les outils dont je dispose.

Certes, la production 2009 est modeste avec quatre nouveaux titres seulement, mais l'un d'entre eux, "Au fond du trou", se classe au cinquième rang du top ten que voici :

  1. - Le Voyage de Clémentine.. 669 chargements
  2. - La Petite Culotte de soie.. 520
  3. - Angoisse... ..490
  4. - Quand Mam Goz s'en mêle..468
  5. - Au fond du trou..414
  6. - Le Testament..353
  7. - Le Millionnaire..296
  8. - J'ai tout essayé..287
  9. - Lindesay Mystery..255
  10. - Bonne Nouvelle !.. 243

vendredi 1 janvier 2010

Bonne Année !


Cliquez ici pour visionner la carte de vœux 2010.

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