Les Manuscrits Ne Brûlent Pas.

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Littérature française et francophone.

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vendredi, juin 25 2010

Saisons Sauvages - Kettly Mars

Nous remercions les éditions Mercure de France qui, dans le cadre de l'opération "Masse Critique" de Babélio, nous ont permis de découvrir à titre gracieux le dernier roman de Kettly Mars : "Saisons Sauvages."

Le 22 septembre 1957, le Dr François Duvalier, qui s'était lancé dans la politique dès la fin des années trente, est très légalement élu à Haïti lors d'un scrutin qui lui rapporte plus de soixante-pour-cent des voix exprimées. Son programme, qui se veut "pro-négritude", exprime l'idée que les Noirs doivent occuper les postes-clefs au détriment des mulâtres, contaminés à jamais par le sang blanc qui, dans différentes proportions, coule dans leurs veines. C'est évidemment une politique raciste, sous-tendue par l'idée que la lutte des classes ne peut s'affirmer que par celle établie entre les Noirs et les mulâtres.

Il ne lui faudra que trois ans pour réécrire la Constitution haïtienne et s'auto-proclamer président à vie du pays. Il a chassé ou fait assassiner les militaires qui auraient pu s'opposer à lui et formé, dès juillet 1959, à la suite d'un attentat, la "Milice des Volontaires de la Sécurité nationale", dont les membres, qui lui sont tout acquis, sont mieux connus sous le surnom de "Tontons macoutes", terme équivalent en Haïti à notre croquemitaine. Les Macoutes ne perçoivent aucun salaire et se paient sur le peuple qu'ils sont censés protéger : viols, crimes, exactions de toutes sortes, tel est leur credo quotidien.

Lorsque débute le roman de Kittly Mars, cela fait déjà un an que l'île est aux mains des macoutes. Daniel Leroy, officiellement journaliste de l'opposition modérée mais en réalité militant communiste influent, vient d'être enlevé par la police politique. Il faut préciser que, bien que Duvalier ait, à l'origine, flirté avec le communisme, cette idéologie n'est désormais plus à la mode et que cette décision a permis au dictateur d'obtenir le soutien des Etats-Unis, alors en pleine Guerre froide.

Leroy est un personnage qu'on ne verra jamais. Le lecteur apprendra à le connaître par les extraits de son journal, extraits qui constituent l'une des voix du roman, les deux autres étant celles de Nirvah et de son amant. C'est le militant classique, sincère mais borné et d'une incroyable naïveté, incapable de comprendre que, dans son propre parti, certains sont prêts à le vendre. Pour moi, je l'avoue, il m'a fait l'effet d'un intellectuel sympa mais bien falot.

Il a épousé Nirvah, une belle mulâtresse issue d'un milieu social plus aisé, dont il a eu deux enfants, Nicolas et Marie. Elle ne travaille pas et, lorsque son mari s'évanouit dans la nature, ne laissant derrière lui que sa voiture, sur une route désolée, la jeune femme se résout à demander une entrevue auprès du Secrétaire d'Etat à la Sécurité publique, Raoul Vincent. C'est évidemment se jeter dans la gueule du loup, elle le sait mais n'a pas d'alternative.

A partir de là, nous avons le schéma classique : le Macoute qui se prend d'un désir fou pour la Mulâtresse et qui lui révèle même des plaisirs insoupçonnés, les voisins qui jasent et méprisent, et toujours le flou complet quant à l'avenir de Daniel Leroy.

Puis nous tombons dans l'outrance, non que les faits ne soient pas envisageables mais parce que le lecteur ne parvient pas un seul instant à y croire tels qu'ils nous sont présentés : Raoul Vincent séduit également Nicolas (quinze ans) et Marie (à peu près le même âge). Petit couplet sur les amours grecques dans le premier cas (Vincent n'est pas un ignare) et la traditionnelle relation compliquée entre une mère trop belle et sa fille adolescente dans le second. Finalement, Vincent, dont la situation est de plus en plus menacée au gouvernement, donne de l'argent à Marie pour qu'elle avorte (car elle est tombée enceinte de ses oeuvres, bien entendu), et de l'argent à Nirvah pour qu'elle quitte le pays que lui -même s'apprête à fuir avec sa famille légitime. Vous l'aurez deviné : personne n'y réussira ...

Ce qu'il manque à ce roman, c'est la mise en place du contexte historique - lequel, quoi qu'on en dise, n'est pas évident pour un lecteur extérieur à Haïti - mais surtout, la puissance d'évocation. Le style, correct, est celui de n'importe quel écrivain de base, sans plus. Les personnages, outre leur comportement outrancier, que la situation complexe dans laquelle ils se trouvent ne parvient jamais à justifier ou, à tout le moins, à expliquer, sont à la fois stéréotypés et superficiels. L'intrigue relève non du drame mais du (mauvais) mélo. Quant à la passion, il ne suffit pas de s'échauffer en décrivant les scènes de sexe pour réussir à l'atteindre.

Bref, une déception.* Mais ce n'est, bien sûr, que mon avis personnel. ;o)

dimanche, janvier 18 2009

La Marquise des Ombres - Catherine Hermary-Vieille

La Marquise des Ombres

La biographie romancée est un exercice périlleux. Avec celle de Marie-Madeleine d'Aubray, marquise de Brinvilliers, Catherine Hermary-Vieille assure avec élégance mais aussi avec une froideur de glace qui surprend le lecteur avant de s'affirmer comme une méthode pas si bête que ça pour dresser le portrait d'une psychopathe. Dommage que cette méthode se révèle si frustrante à l'arrivée.

Dans le cultissime "Silence des Agneaux", Thomas Harris a magnifiquement dépeint le défaut de conscience, la maîtrise absolue et au-delà de la normale qui caractérisent le Dr Lecter, personnage inspiré, dit-on, par plusieurs tueurs en série parmi les plus intelligents. Par la suite, il ira plus loin en tentant de trouver, dans l'enfance de Lecter, la faille par laquelle s'infiltre le déséquilibre.

C'est cette éternelle question : "Le psychopathe est-il né ainsi et, sinon, quand a-t-il sombré ?" que l'on continue à poser dans le cas de serial killers comme Ted Bundy ou Ed Kemper - c'est-à-dire deux hommes qui ont usé de préméditation et, dans le cas de Kemper en tous cas, n'en ont jamais fait mystère.

Toutes proportions gardées, c'est un peu ce qu'a tenté de faire ici Catherine Hermary-Vieille pour celle dont le procès préfigura, dans notre pays, au XVIIème siècle, cette "Affaire des Poisons" qui allait menacer jusqu'à la cour de Louis XIV.

La romancière règle le problème dès les premiers chapitres : l'abus sexuel perpétré contre la toute jeune Marie-Madeleine par un professeur de dessin anonyme, fasciné par sa beauté de petite poupée docile, puis la certitude que cette beauté et le sexe sont les seuls moyens pour obtenir et retenir l'attention des autres et principalement des hommes. Comme chez la majeure partie des tueurs en série, le manque d'amour parental dont souffrit la future marquise de Brinvilliers est patent. Comme presque toujours également, on observe chez elle un repli permanent sur elle-même afin de dissimuler ses émotions les plus intimes et les plus vraies.

Pour autant, Catherine Hermary-Vieille ne se livre pas à une analyse des motivations les plus profondes de Marie-Madeleine. Elle n'évoque même pas la folie qui, lentement s'installe : elle nous laisse l'observer. Elle prend grand soin de se maintenir à distance du personnage et elle le fait si bien que le lecteur en pâtit. Lui non plus n'ira pas plus loin que la froideur pathologique, les apparences lisses et logiques. Mme de Brinvilliers tue essentiellement pour l'argent et rien ne sera dit des motifs inconscients qui la poussèrent à passer à l'acte.

Bien sûr, le XVIIème siècle ne connaissait pas encore Freud mais le lecteur du XXIème, lui, ne peut l'ignorer. Aussi, bien qu'il reste sensible à l'intérêt de cette présentation glacée de l'héroïne, en voit-il très vite les limites et reste-t-il sur sa faim : quand il referme ce livre, les ombres qui accompagnent Mme de Brinvilliers se sont encore épaissies et quelque chose d'essentiel dans cette personnalité ambiguë nous reste étranger. ;o)

samedi, janvier 17 2009

L'Enfer à Domicile - Florence Juliard

L'Enfer à Domicile

C'est écrit à la va-comme-je-te-pousse, et parfois très mal - l'auteur l'aurait rédigé en trois semaines. Seulement, ce texte plutôt court - 156 pages en format poche - exsude folie, douleur et sincérité à chaque lettre et ça fait toute la différence. Pour moi en tous cas. L'éditeur, lui, parle d'autofiction mais comme le terme a été annexé par les Angot et consorts, mieux vaut s'en détourner : le récit de Juliard n'a rien à voir avec les happy few ultra-narcissiques de l'édition parisienne.

Pour raconter l'horreur vécue au quotidien, Juliard a choisi un récit non linéaire qui brise la chronologie en multiples fragments au mieux déconcertants, au pire régugnants. Avec elle, le lecteur trébuche, clopine, boîtille, s'effondre et rampe, rampe malgré tout vers la Lumière - que la narratrice ne trouvera semble-t-il que dans le suicide. Et souvent, il faut s'accrocher.

Nous sommes loin des milieux habituellement décrits dans les ouvrages consacrés à l'enfance en danger. Si la pauvreté et la crasse règnent en maîtresses dans ce roman au même titre que la folie, c'est dans un appartement du XVIème arrondissement parisien et dans un milieu mi-aristocratique, mi-grand bourgeois qu'elles se prélassent.

Le père, fils d'un officier d'origine kabyle et d'une Française, est psychiatre. La mère n'a jamais travaillé parce que, dans son milieu, les femmes n'ont pas besoin de le faire et que, de fait, la fortune familiale lui permettait l'oisiveté. Tous deux ont eu des enfants avec une constance de gallinacées à cette différence près qu'il n'ont jamais possédé la vocation de parents-poules. Surtout pas envers leurs filles parmi lesquelles une pauvre petite handicapée mentale qui ne sera jamais soignée. Les garçons ont un peu - un tout petit peu - plus de chance mais, à l'arrivée de la course, ça ne fera pas une bien grande différence.

Scènes de violence, repli pathologique sur soi, mauvais traitements ou négligences de toutes sortes, abandon moral et, dans une certaine mesure, physique des enfants, tout cela naît de la pathologie monstrueuse des parents assortie, chez la mère, d'une espèce de syndrome de Diogène doublé d'une sordide avarice.

Un livre effarant pour les uns, cruellement authentique pour les autres. Finalement, si l'on n'en sait pas plus sur l'auteur et si elle n'a rien produit depuis lors, c'est peut-être parce qu'elle a connu la même fin que son héroïne. En refermant "L'Enfer à Domicile", le lecteur ne peut s'empêcher de se poser la question ... :o(

vendredi, janvier 16 2009

La Mort Aux Yeux De Porcelaine - Gudule

La Mort aux Yeux de Porcelaine

Glauque, retors et pervers, tels sont les trois mots les plus aptes à caractériser ce roman ambigu. J'en suis sortie décontenancée, perplexe, me demandant pourquoi j'éprouvais un tel malaise.

Etait-ce en raison de certains passages explicites sur la pédophilie ? Non, on peut en lire autant - et bien pire - ailleurs.

Etait-ce en raison de la fin, pour le moins grinçante - et même abominable ? Mais les contes de fées de l'enfance ne sont guère mieux lorsqu'ils accablent les enfants désobéissants ou les adultes égoïstes et méchants. Or, ces textes-là, lus pourtant dès l'enfance, ne m'ont jamais occasionné de cauchemars et j'aime à les relire : dans le fond, c'est très moral.

Etait-ce alors en raison du style ou de la construction du roman ? J'avoue que cet emploi systématique du présent de l'indicatif me paraît surfait et des plus communs. Mais c'est le seul reproche qu'on puisse faire au style. Quand à l'intrigue elle-même, elle est très bien mise en place : ça frôle la perfection.

Mais peut-être ce rejet vient-il des personnages ou de l'histoire ? Ma foi, pour celle-ci, je savais parfaitement ce que j'achetais et les personnages sont dans l'ensemble bien campés. Le narrateur est particulièrement attachant ...

Eh ! oui, peut-être ai-je mis le doigt dessus : un héros attachant, surtout s'il s'agit d'un enfant (ce qui est le cas ici), doit toujours s'en sortir. On pardonne éventuellement à C. L. Stine les fins des ses "Chair de Poule" parce que son fond de commerce officiel, c'est le fantastique et que ses jeunes protagonistes ne sont pas toujours des anges. Tandis qu'ici, le petit Jonathan, douze ans, n'est vraiment pas un méchant gamin et il ne méritait pas ... ce qui lui arrive - et qui n'est d'ailleurs que suggéré.

L'auteur en effet n'est pas allée jusqu'au bout de son fantasme en le représentant. Mais elle nous laisse bien entendre qu'il n'y a aucun espoir et que ce qui doit arriver va arriver. Si moralité il y a, on pourrait à la limite inventer celle-ci : "Il y a toujours pire qu'un pédophile meurtrier ..." Morale à laquelle je ne saurais souscrire.

L'ensemble est troussé avec une grande roublardise qui doit entraîner certains lecteurs dans le délire imaginé par l'auteur. Les autres, dont je suis (probablement avec toi, Carla), referment "La Mort aux Yeux de Porcelaine" avec l'impression d'avoir été contraints d'avaler un plat absolument répugnant parce qu'un chef-cuisinier, particulièrement doué mais à l'imagination malade, leur avait présenté comme un délice de Lucullus.

Pire encore, on évoque le festin offert par Atrée à son frère Thyeste. Et, bien sûr, il ne reste plus qu'à aller se faire vomir ...

Donc, vous l'avez compris, je n'ai pas du tout apprécié. ;o)

dimanche, septembre 28 2008

Histoire Contemporaine : L'Orme du Mail - Anatole France

Pour beaucoup, se plonger dans Anatole France en commençant par "L'Orme du Mail", premier volume de la tétralogie "Histoire Contemporaine", c'est risquer la déception. Mais j'ai un faible pour cette série dont l'un des héros est un certain M. Bergeret, l'un de ces érudits tranquilles et aimables dont l'auteur avait le secret et comme la nostalgie et qui fut incarné à la télévision française par ce comédien de génie qu'était Claude Piéplu.

Certes, dans "L'Orme du Mail", M. Bergeret apparaît peu. Il est pourtant l'un des auditeurs favoris - sinon le préféré - de l'abbé Lantaigne, supérieur du grand séminaire de la petite ville provinciale où France situe l'action de son livre. Tous deux se rencontrent tout d'abord à la librairie Paillot, l'une de ces librairies à l'ancienne où les clients s'assemblent autant pour discuter des derniers rebondissements de la vie locale que des parutions les plus récentes. Mais ce qu'ils affectionnent, c'est de se retrouver en tête à tête, sur le mail, à l'ombre du fameux orme. M. Bergeret, époux et père méprisé, et l'abbé Lantaigne, célibataire opiniâtrement voué à la chasteté, y dialoguent avec délices sur Dieu, son être, son non-être, la foi qu'il inspire ou n'inspire pas et, bien entendu, sur les mille et une petites actions, veuleries ou héroïsmes, que l'homme affirme accomplir en son nom.

En notre époque où certains galvaudent l'idée de laïcité en la positivant, chose si facile après que d'autres, avant eux, aient tout fait pour déprécier sa valeur et non seulement la ridiculiser mais aussi, ce qui est bien plus grave, la taxer d'intentions xénophobes qui n'ont jamais été les siennes - en un mot, la calomnier - le lecteur qui ne possède que de très faibles notions d'Histoire et qui n'a pas eu la chance de naître dans un milieu où le principe de la laïcité était la référence par excellence, ce lecteur-là aura bien du mal à saisir la richesse de ce roman.

D'autant que Anatole France, qui prévoyait trois autres volumes, utilise "L'Orme du Mail" comme roman d'exposition. Une exposition lente, détaillée, très "Troisième République", plus proche de la finesse matoise d'un Voltaire que de l'exaltation puissante d'un Zola. D'ailleurs, si Claude Piéplu fut un Bergeret idéal, c'est parce qu'il goûtait un plaisir de gourmet à distiller les répliques pince-sans-rire que France prête si souvent à son personnage.

Courtoisie, subtilité, ironie, trois mots susceptibles de masquer à la première lecture la cruauté et l'absence absolue d'indulgence que manifeste Anatole France envers ses personnages - à l'exception peut-être de M. Bergeret, son "double" en quelque sorte, à qui il ne pardonne cependant pas sa lâcheté domestique. L'intrigue est elle aussi sans complaisance aucune.

M. Worms-Clavelin, préfet israélite et franc-maçon du département, songe à faire donner l'évêché de Tourcoing à l'abbé Guitrel, professeur d'éloquence sacrée au grand séminaire de la ville de X***. Onctueux et diplomate, M. l'abbé Guitrel a su en effet se faire bien voir non seulement du préfet et de son épouse (il déniche pour celle-ci de vieilles chasubles et divers objets du culte que Mme Wörms-Clavelin range dans les vitrines de son salon en tant qu'objets d'art) mais aussi du cardinal-archevêque, de nombre de ses collègues au séminaire, des parents de ses élèves, etc, etc ...

Seul ou presque tout seul à se dresser contre lui, l'abbé Lantaigne, qui oppose à ce prêtre cauteleux et mondain l'austérité exacerbée de l'ascète. Ainsi qu'un caractère anguleux et maussade et une propension extraordinaire à rabrouer tout le monde et à mettre les pieds dans le plat.

Pourtant, certains imagineraient bien M. l'abbé Lantaigne évêque de Tourcoing ...

"L'Orme du Mail" voit les deux camps installer leurs troupes en prévision des futures grandes manoeuvres. On y va doucement, à petits pas, presque sans avoir l'air d'y toucher et, pour les plus habiles, carrément sous le manteau. Anatole France en profite pour croquer quelques portraits de notables du cru et restitue en même temps les luttes du temps entre la IIIème République et l'Eglise. Tout le monde parle d'apaisement, tout le monde le réclame mais chacun des deux camps entend bien conserver le pouvoir politique.

Un vrai petit régal pour les amateurs. Les autres, c'est sûr, trouveront l'oeuvre bien vieillie et n'y prendront aucun plaisir. Ils passeront aussi, et c'est bien dommage pour eux, à côté d'un petit bijou d'intelligence et de malice. ;o)

jeudi, août 21 2008

Un Beau Ténébreux - Julien Gracq

Peut-être vais-je me faire huer mais tant pis : il faut avoir le courage de ses opinions et on ne peut pas tout aimer. Peut-être aussi ai-je trop de goût pour les morceaux de bravoure et les fresques en tous genres pour être à même de savourer comme il se doit ce genre d'intrigues plus que ténues.

Car je suis désolée : l'intrigue d'"Un Beau Ténébreux" est si ténue qu'on peine à l'apercevoir. Ca se passe en Bretagne, dans un très beau coin qui s'appelle "La Torche", dans le Finistère - et que je vous recommande chaudement d'aller visiter si vous en avez l'occasion. Le premier narrateur, Gérard, y est descendu à l'Hôtel des Vagues. Comme c'est l'été, il y a là beaucoup de vacanciers, des jeunes essentiellement, la bande "straight".

Gérard noue connaissance avec Christel - une Romantique revue à la sauce moderne car nous sommes dans l'immédiate après-guerre. Celle-ci se veut un personnage à l'Emily Brontë, entière, pleine de mépris pour qui ne l'est pas, etc, etc ... Ils vont se promener au clair de lune et c'est là d'ailleurs que Gracq commence à comparer les plages bretonnes aux blancheurs sahariennes ! (Au début, ça m'a estomaquée. Mais comme il continue tout au long du roman, ça a vraiment fini par m'énerver ! ...)

Puis arrive un couple, Allan Murchison et sa maîtresse, Dolorès. Déjà, quand ils pénètrent pour la première fois dans le restaurant, le ton est donné : les gens s'arrêtent de bavarder tant ils sont beaux. Avec ça, Allan a déposé un million de francs - en liquide - dans le coffre de l'hôtel : c'est vous dire le statut et que ce soit le dernier million d'Allan ne change rien à l'affaire.

Non seulement Allan est beau mais en plus, il est Romantique - avec la majuscule, c'est-à-dire que déjà, enfant, il n'y avait qu'une seule chose qui l'attirait : la Mort. A lire les descriptions de son séjour en pension, on évoque le Steerforth de Dickens - mais "Un beau ténébreux" n'est pas "David Copperfield", hélas !

Donc, on comprend très, très vite que - pour des raisons que je n'ai pas saisies car enfin, se compliquer autant l'existence que le fait cet Allan, franchement, on ne peut le faire que si on n'a pas d'autres soucis - le "Beau Ténébreux" a choisi l'Hôtel des Vagues pour marquer son mépris absolu de tous et de tout en se suicidant. (Il choisit, pour se trucider, un mode assez peu viril à mon sens mais très Romantique : il s'empoisonne.)

Il y a de superbes descriptions de paysages (hormis les visions sahariennes, je n'ai rien contre) et beaucoup d'intériorisation avec des passages sur le christianisme et Jésus. Le style est remarquable même si Gracq donne parfois l'impression - un peu comme Huysmans - de trop rechercher l'adjectif non pas rare mais inattendu pour obtenir un effet de décalage forcé avec le substantif.

Seulement, le problème, avec un style pareil, c'est qu'il faut lui donner des personnages et une histoire à sa mesure, toute en recherche de la perfection classique. Or, tel n'est pas le cas dans "Un Beau Ténébreux" dont les personnages et la trame s'oublient aussitôt qu'on a refermé les pages de l'ouvrage.

Ce roman m'a évoqué l'univers de Delly, celui de Sagan et, également, celui de Mauriac ou de Julien Green. Avec cette différence, pour moi flagrante, que tous ces auteurs, chacun dans un genre différent, parviennent à des dialogues naturels. A l'opposé, les personnages de Gracq souffrent d'un manque total de naturel et cela n'est jamais aussi apparent que dans les dialogues. A haute voix, c'est encore pire : on dirait que le romancier s'écoute écrire !

Vraiment, je suis déçue par ce roman qui m'a paru superficiel et rien que cela, mais je le suis tout autant par ma propre réaction. Difficile à comprendre mais c'est ainsi ...:o(

dimanche, février 17 2008

Le Moulin de la Sourdine - Marcel Aymé

"Le Moulin de la Sourdine" débute à la sortie de l'école, par un défi que se lancent les membres d'un groupe d'enfants. Très vite, émerge du lot le petit Antoine Rigaud qui noue ici amitié avec le jeune Buquanant, gamin issu d'un milieu plus populaire et, partant, jouissant de plus de liberté après l'école et, bien sûr, le samedi.

D'ailleurs, dès le lendemain, Buquanant a pour projet d'emmener sa petite amie, Marie-Louise, tout en haut du clocher du village. Il propose à Antoine de les accompagner et Antoine, non sans peine car son père est très strict quant à ses fréquentations, parvient à s'échapper.

Et voilà que, tandis qu'il s'écarte discrètement pour laisser Buquanant et Marie-Louise marivauder en paix, son regard tombe sur la fenêtre de la mansarde, dans la maison faisant face à l'église. Une femme qui se débat, un homme qui se penche, une calvitie aisément reconnaissable ...

... Antoine vient d'assister au meurtre de la servante du notaire et l'assassin n'est autre que M° Marguet en personne.

Le secret écrase l'enfant mais le pire est encore à venir : les soupçons se portent tout de suite sur Troussequin, le SDF du village, qui effectuait ce jour-là un petit travail dans la maison du notaire. Le malheureux a beau protester de son innocence, rien n'y fait : tout semble l'accuser ...

Sans avoir l'air d'y toucher, "Le Moulin de la Sourdine" dénonce l'impact désastreux de la religion sur la sexualité d'un homme qui, pourtant, est loin d'être une brute et nous est même bien souvent sympathique. En parallèle, Marcel Aymé pointe d'un doigt vengeur la façon exemplaire dont les notabilités d'une petite ville peuvent s'unir pour tenter de taire la vérité lorsque celle-ci risque de leur nuire. Même si la fin voit la libération de Troussequin, le rire ici résonne cruel et implacable. ;o)

La Vouivre - Marcel Aymé

Roman à mon avis mineur dans l'oeuvre de Marcel Aymé, "La Vouivre" tient son nom d'une divinité des eaux qui court les forêts comtoises en commandant aux serpents et en déposant de temps à autre sur l'herbe, afin de goûter aux plaisirs du bain, sa tiare où étincelle un rubis légendaire. Malheur à quiconque tente dérober le joyau : les vipères convergent alors vers lui et il meurt dans d'atroces souffrances, étouffé par les mille piqûres du venin.

Un jour, Arsène Muselier, qui a repris la ferme après la mort de son père, surprend la Vouivre. Mais ce garçon réfléchi résiste à l'envie de s'emparer du rubis et préfère engager la conversation avec l'étrange fille-fleur. Or, depuis cinquante ans, ainsi qu'elle le lui dit sans ambages, aucun homme ne l'a jamais regardée avec les yeux du désir : tous n'ont eu de regard que pour le rubis. L'attitude hors-norme d'Arsène interpelle la dryade et elle semble vouloir s'attacher à lui.

Ce qui ne l'empêche pas de poursuivre ses baignades dans la forêt. Bientôt, tout le village - ou presque - l'a vue. Y compris le maire et le curé qui, ici, reprennent un thème cher à Marcel Aymé : l'opposition entre la raison rationaliste et la foi chrétienne, hantée par le démon.

Arsène finit par se retrouver pris entre la Vouivre, Belette, la jeune servante et ses projets personnels de mariage avec une héritière locale. Et l'issue du conflit sera dramatique ...

Un roman mélancolique et tendre où Marcel Aymé met en sourdine son ironie et sa férocité habituelles, ce qui explique en partie pourquoi "La Vouivre" peut déconcerter. ;o)

jeudi, décembre 20 2007

La Jument Verte - Marcel Aymé

"La Jument Verte", qui consolida définitivement la réputation de Marcel Aymé lorsqu'elle sortit, en 1933, doit son titre à un tableau, fait d'après nature par le grand peintre Murdoire, de la jument à la robe verte née, au milieu du XIXème siècle, à la ferme Haudoin.

De génération en génération, le tableau a abouti chez Ferdinand Haudoin, le second fils de Jules Haudoin, lequel le lui a légué pour équilibrer la part d'héritage qu'il lui laissait. Vétérinaire et petit-bourgeois, Ferdinand n'est pourtant pas à plaindre. Econome de ses pulsions sexuelles comme de son argent, il est, et de loin, le plus riche des trois frères Haudoin. Il a même racheté à son frère, Honoré, la ferme que lui avait laissée leur père.

Comme il en a laissé la jouissance à Honoré et à sa famille, Ferdinand s'y rend régulièrement le dimanche, avec sa femme et ses trois enfants. Il faut dire que jamais il ne s'est désintéressé de son petit village natal de Claquebue où, en ce début de la IIIème République, les affrontements en cléricaux et anti-cléricaux battent leur plein.

En principe, Ferdinand est républicain et anti-clérical. Mais pour complaire au député Valtier, dont il espère des merveilles pour la réussite de son aîné, Frédéric, il se met en tête de convaincre Honoré - authentique et farouche anti-clérical, celui-là - de favoriser l'élection à la mairie de Claquebue de leur veil ennemi familial : Zèphe Maloret, anti-républicain et clérical notoire.

Hors de lui, Honoré se décide alors à expliquer à son cadet les raisons qui l'ont poussé à exacerber plus encore les antiques rancoeurs familiales - des raisons qui ne touchent pas moins qu'à l'honneur de leur propre mère, contrainte de céder à un soldat prussien du fait d'une dénonciation faite, au temps de la guerre de 1870, par Zèphe Maloret en personne.

Ferdinand rentre chez lui, rongeant son frein et, après un vague débat intérieur, éprouve le besoin d'écrire à son aîné pour tenter une fois de plus, de le convaincre. Pour mieux appuyer sa thèse, ne voilà-t-il pas qu'il a l'idée d'évoquer dans sa lettre la tragique infortune de Mme Haudoin Mère ...

... et ne voilà-t-il pas que, suite à une distraction passagère du brave facteur Déodat, la lettre du vétérinaire disparaît mystérieusement ...

Qui a bien pu s'en emparer ? Et dans quel but ? ... ;o)

L'un des meilleurs textes de Marcel Aymé, fin, matois et supérieurement construit, à peine saupoudré çà et là d'une verve typiquement gauloise qui, à l'époque de la parution, dut en émoustiller plus d'un. Un roman chaleureux et bon enfant, où défilent des personnages truculents en diable et où s'affirme, une fois de plus, la confiance inébranlable - quoique parfois cynique - de l'écrivain en la nature humaine. ;o)

dimanche, novembre 18 2007

Les Orchidées Rouges de Shanghaï - Juliette Morillot

Les Orchidées Rouges de Shanghaï

Après avoir acheté ce livre, j'ai cru que je m'étais fait avoir, qu'il ne s'agissait que d'une banale histoire romancée, une de plus, sur l'Asie. Et puis, dans un période de "vaches maigres" livresques, je me suis vraiment penchée sur lui, j'ai commencé à le lire ... et je n'ai plus lâché.

Le style en est simple, sans apprêts. On ne peut dire de lui qu'il soit exclusivement littéraire ou journalistique. Il ressemble à un mélange réussi des deux.

L'intrigue se base sur le destin de Mun halmoni, une vieille Coréenne que Juliette Morillot rencontra à Séoul en 1995 et qui lui raconta sa triste histoire de "femme de réconfort" pour les troupes japonaises pendant la Seconde guerre mondiale. Bien entendu, pour les besoins de la cause, Morillot a un peu arrangé les rebondissements, par-ci, par-là mais le fond demeure authentique et l'on ne peut qu'être épouvanté par ce qu'on découvre là.

En 1937, la jeune Sangmi (nom japonais : Kawamoto Naomi), quatorze ans, est sujette d'Hiro-Hito puisque son pays, la Corée, a été conquis il y a déjà quelque temps par l'Empire du Soleil Levant. C'est une brillante élève dont l'intelligence comble de joie et de fierté son instituteur japonais, l'honorable M. Nagata. Et quand l'administration militaire japonaise commence ses opérations de recrutement pour l'effort de guerre, elle a beaucoup de peine à décliner une invitation à rejoindre le service du Japon.

Mais alors qu'elle revient chez elle après sa journée de classe, elle est enlevée par les militaires, dirigée par un homme qui, tout au long du roman, sera son mauvais génie, à la fois éperdument amoureux d'elle et la haïssant en même temps pour la puissance du sentiment qu'elle lui inspire et la fierté qu'elle refuse d'abandonner : Fujiwara.

Après une soirée donnée en l'honneur d'officiers japonais et pendant lesquelles les jeunes filles enlevées en même temps que Sangmi servent à l'"amusement" de leurs hôtes, après avoir été elle-même violée par un Fujiwara qui ne veut plus la lâcher, Sangmi commence sa triste vie de chosen pi (traduction littérale : "vagin coréen"), nom donné à toutes les femmes coréennes qui furent contraintes de se prostituer pour "détendre" les troupes d'occupation japonaise pendant la Seconde guerre mondiale.

Mais le pire n'est peut-être pas là - aussi brutales, aussi horribles que puissent être ces "passes" qui tiennent de l'abattage. Poursuivie par la haine de Fujiwara, Sangmi sera même déportée dans un camp de concentration japonais et soumise à des expériences médicales qui auraient réjoui le sinistre Dr Mangele.

Et pourtant, Sangmi survivra. Elle parviendra même, après la fin du conflit, à recouvrer un semblant de vie "normale" même si, vous vous en doutez, il lui sera désormais impossible de faire l'amour avec un homme, celui-ci fût-il - comme son mari, juif allemand - le plus tendre possible.

Sous ses dehors romancés, "Les Orchidées rouges de Shanghaï" soulèvent deux grands débats :

1) la tolérance inouïe, le "pardon" accordé par les vainqueurs aux autorités japonaises alors que celles-ci avaient agi envers leurs prisonniers de guerre avec autant de cruauté que les Nazis l'avaient fait envers les leurs. Ce qui explique en partie pourquoi, aujourd'hui, au Japon, le silence est toujours maintenu sur cette page atroce de l'Histoire du pays. De vagues excuses, c'est ce qui a été accordé aux survivantes - et encore, prononcées du bout des lèvres.

La chose est d'autant plus révoltante que ces femmes, désormais "souillées", ont été rejetées, dans la majeure partie des cas, par leurs propres familles.

2) et bien entendu le statut de la Femme lorsque la Guerre survient.

Ce livre a en outre le mérite d'inciter à en savoir un peu plus sur l'occupation japonaise dans les pays asiatiques. Car je ne sais si vous l'avez remarqué, ;o) , si les librairies regorgent d'ouvrages sur les exactions des Nazis en Europe, les livres traitant des méfaits des militaires nippons sont beaucoup, beaucoup plus rares.

Une lacune à combler d'urgence. J'espère que "Les Orchidées rouges de Shanghaï" pourra commencer à vous y aider. ;o)

vendredi, novembre 16 2007

La Délégation Norvégienne - Hugo Boris.

Bon, alors, ce sera franc et massif : je suis très déçue. Ce livre, dont la quatrième de couverture est extrêmement alléchante et d'autant plus mensongère, est une catastrophe.

Ce petit passage de la quatrième, notamment :

Un style vif et moderne, des personnages énigmatiques et ambivalents, "La Délégation norvégienne" est un roman fantastique au climat lourd et oppressant. Une mise en abyme vertigineuse !

est l'un des plus grossiers mensonges qu'il m'a été donné de lire.

"Un style vif et moderne" ? ... Tout d'abord, le narrateur n'y emploie que le présent, son vocabulaire est extrêmement plat, ses phrases plus journalistiques qu'autre chose. C'est peut-être "moderne", effectivement mais vif, certes pas.

"Des personnages énigmatiques et ambivalents" ? ... Non, des silhouettes, comme sur les affiches, plates, plates, si plates qu'elles s'évanouissent avant même qu'on ait fini le livre. N'ayant aucun passé expliqué ni aucune profondeur psychologique, elles auraient d'autre part beaucoup de difficultés à manifester la moindre ambivalence ! La seule chose qui les intéresse, c'est abattre du gibier. C'est tout. L'auteur a pris des caricatures extrêmement simplifiées, il les a jetées sur le papier et hop ! en avant, marche ! ... Elles ne marchent pas, les pauvres : elles piétinent. On devrait leur donner le coup de grâce dès le premier repas qu'elles prennent ensemble : ce serait faire oeuvre pie, croyez-moi. ;o)

"Une mise en abîme vertigineuse ?" ... La mise en abîme de quoi ? par qui ? Il n'y a rien ni personne dans ce livre sauf la neige, omniprésente mais sans originalité. Elle est froide, glaciale, blanche, épaisse, traîtresse, elle gèle les tuyaux, les orteils, tout ce qui lui tombe sous le flocon, bref, rien de nouveau sous le rare soleil polaire. Ce que Hugo Boris dit d'elle, vous le trouverez dans tous les dictionnaires et dans tous les petits romans à deux sous. Rien à voir avec Peter Hoeg, par exemple, quand il l'évoque ...

Non, il n'y a rien dans ce livre : aucun style, aucun personnage digne de ce nom, encore moins d'intrigue et surtout ni mystère, ni meurtrier bien que, effectivement, un homme y soit assassiné et que les chiens tremblent tous quand ils regardent la forêt sombre (quelle originalité ! n'en jetez plus, la cour est pleine !)

Si vous voulez mon avis, le seul éclair de génie d'Hugo Boris (enfin, lui, il a imaginé que c'était un coup de génie), c'est d'avoir mélangé une nouvelle très célèbre de Robert Bloch (où le narrateur achète un livre qui écrit sa propre vie jusqu'à ce que ...) aux fameux "Dix Petits Nègres" d'Agatha Christie. Il a secoué le tout et il en a barbouillé ses pages, en s'imaginant que cela suffirait à reproduire l'imagination et l'originalité de ces deux auteurs. Comme touche finale, il a aboli la frontière entre mystère policier et histoire fantastique : sans doute ignore-t-il que d'autres l'ont fait bien avant lui avec grand talent, voire avec génie.

Et puis, il a dû s'auto-congratuler. Quant à savoir comment il s'est fait éditer, ma foi, c'est peut-être un proche de Philippe Sollers ou de Josyane Savigneau ... ;o)

Mais aucune quatrième de couverture dithyrambique ne suffit à faire un bon livre. Celle qu'on lui a fournie ne permet donc en aucun cas à "La Délégation Norvégienne" de se révéler ce que'elle prétend être : une bonne histoire, pas plus qu'elle ne permettra à son auteur de prendre pied dans ma bibliothèque. Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de passer au large. Ou alors, si vous y tenez vraiment, retenez-le à la médiathèque du coin.

Nota Bene : et pour le "climat lourd et oppressant", franchement, on s'ennuie, oui ! Dame, on attend, on attend, on attend ... Quelque chose va bien se passer ... Mais non, rien ne se passe, on bâille, on commence à somnoler (forcément, toute cette neige, moi, ça me fait somnoler ;o)), on se force à aller jusqu'au bout et on n'a même pas eu peur !

Par contre, comme vous le voyez, on est très en colère. ;o)

lundi, octobre 8 2007

Festins Secrets - Pierre Jourde.

Que demande-t-on à un romancier ?

1) De raconter une histoire de façon passionnante. Peu importe s'il pioche pour cela dans sa vie personnelle pourvu que le lecteur ne s'en rende pas compte et que le projet dépasse l'habituelle ambition (très) bornée de la contemplation hypnotique de son seul nombril.

2) De posséder un style qui mérite ce nom et dont on puisse se souvenir.

3) Eventuellement, de rendre un hommage, discret ou pas, aux écrivains dont les textes ont nourri le romancier.

4) et si, en plus, le romancier parvient à "coller" aux questions sociales du moment, alors là, il n'est pas loin de pouvoir prétendre à rejoindre le club des Très Grands.

Eh ! bien ! Pour moi, la chose ne fait aucun doute : Pierre Jourde et "Festins Secrets" remplissent largement les trois premières parts - et même la quatrième - de ce contrat.

Au départ, un homme - Gilles Saurat, professeur de collège - en route pour un premier poste dans la ville de Logres (tout un programme, ce nom). Il sommeille à demi au fond d'un train sur laquelle la nuit s'effondre avec une inquiétante douceur. En face de lui, un petit homme qui, jadis, lui aussi, fut professeur à Logres. Une conversation - ou plutôt un monologue - s'engage. L'ancien professeur est intarissable sur Logres, ses notables, son lycée, sa racaille. Mais à vrai dire, Saurat n'écoute qu'à moitié - quand encore il écoute ...

... ...

(Non, je ne vous raconterai pas tout ce qui se déroule dans ce train qui semble rouler à l'aveugle. Mais un conseil si vous vous décidez à lire ce roman : soyez attentif à TOUT. ;o))

... ...

Le voilà sur le quai, puis hors de la gare, à la recherche de la maison de Mme Van Reeth chez qui il a loué une chambre. Mme Van Reeth est veuve d'un homme d'affaires qui se doublait d'un collectionneur d'érotiques du XVIIIème. Une aubaine peut-être pour Saurat qui doit préparer sa thèse ...

Sur l'ensemble, une nuée de voiles opaques, de la pluie, froide, obstinée, des ombres qui vont, qui viennent, qu'on croit déjà connaître et qui, pourtant, à bien les regarder, ne vous disent plus rien, des voix mêmes ...

Dès le début, quelqu'un d'ailleurs s'adresse à Saurat comme s'il le regardait vivre - ou comme s'il l'avait déjà vu vivre ? ...

On pense bien sûr à Kafka, à ces villes glauques qui hantent des romans comme "Le Golem" (Gustav Meyrink) ou "La Cité de l'Indicible Peur" (Jean Ray) ou encore certains films muets allemands. On pense aussi à "La Foire des Ténèbres" de Bradbury et à tous ces films dont le héros se rend compte trop tard qu'il fait partie d'un mystérieux spectacle. On pense en fait à beaucoup de choses mais le coup de maître de "Festins Secrets", c'est d'allier cette richesse romanesque et culturelle à un portrait précis de notre société dans ce que celle-ci a de plus noir.

Avec un courage que je trouve admirable, dans une langue qui semble toute simple et pourtant très travaillée, sans jamais sombrer dans le jargon pédantesque qui est le propre de tant d'universitaires contemporains, Pierre Jourde aligne un par un les dangers qui guettent le XXIème siècle : la violence banalisée, la violence pratiquée au nom du respect d'une religion rétrograde, la violence excusée par les médias et les "intellectuels" au nom de principes qui datent de l'immédiate après-guerre et qui ne sont plus en phase avec les réalités économiques et sociales de notre pays ; le racisme le plus abject justifié par la politique israélo-palestinienne et absous par la gauche bien-pensante ; la volonté de nier l'être humain, notamment quand il est de sexe féminin ou trop faible pour se défendre - un procédé bien connu des nazis, Jourde a le cran d'établir le parallèle ...

Il vise, il tire et il fait mouche. C'est du grand art.

Croyez-moi : lisez "Festins Secrets" qui restera dans notre littérature non seulement en raison de ses qualités techniques ou de sa façon d'évoquer les problèmes de société tout en tenant son lecteur en haleine mais aussi parce que, en ce début des années 2000 et depuis déjà trop d'années, les vrais romans se font rares en France et que celui-là en est un - oui, un sacré bon roman !

mercredi, juillet 25 2007

Une Exécution Ordinaire - Marc Dugain.

Le titre de ce roman ne prend tout son sens qu'à sa fin./b Jusque là, le lecteur est un peu déstabilisé car le seul reproche que je ferai à ce livre, c'est sa construction hésitante. Marc Dugain nous avait habitués à mieux.

Le narrateur principal, qui nous jette dès le début, avec sa mère, dans le bureau d'un Staline vieillissant, s'appelle Pavel Altman.[ Par son grand-père maternel, il est juif et il vit dans la Russie de Poutine, là où se réveille l'anti-judaïsme. Mais disons que sa judéité n'est pas pour lui le point le plus important, loin s'en faut - alors que sa fille, Anna, captivée par le mirage israélien, finira par obtenir son visa pour la Palestine.

Le but poursuivi par Pavel est de convaincre le lecteur que, de Staline à Poutine, pratiquement rien n'a changé en Russie. Sauf qu'y règne désormais une mafia toute puissante et qui a accès à tous les niveaux de la société. Et que, pour lui survivre, le plus modeste des particuliers doit savoir, à l'occasion, se transformer en tueur sans état d'âme.

Pour ce faire, il dépeint donc sa mère, urologue qui avait des talents de guérisseuse et que Staline prend comme médecin personnel mais secret lorsque commencent les procès des années 50 contre les médecins juifs. Sur l'ordre paranoïaque du Vojd, elle fera croire à son mari que, lorsque les miliciens viennent la chercher à n'importe quelle heure de la nuit, c'est pour la mener à son amant, membre influent du Parti. A son travail, elle ne pourra pas non plus dire où elle se rend lorsqu'elle s'absente et deviendra l'objet d'une enquête menée par le KGB. On torturera même son mari pour obtenir des renseignements sur les rendez-vous secrets de sa femme ... La folie rusée de Staline est ici décrite avec un talent qui vous glace le sang.

Mais Staline meurt et la mère de Pavel retrouvera son mari, non sans avoir croisé, dans la datcha de "l'homme d'acier", le cuisinier de celui-ci lorsqu'il vient annoncer la naissance de son petit-fils, Vladimir Vladimirovitch Plotov.

Là, l'histoire bifurque sur deux militaires qui discutent justement de ce Vladimir Plotov, devenu entre temps agent de renseignements.

Puis, on revient à la narration de Pavel,à sa vie familiale, aux problèmes de santé de sa femme (qui souffre de problèmes de mémoire), à sa fille, Anna, journaliste dans une station de télévision de la Russie d'après-le Mur et puis à son fils, Vania, qui était sous-marinier.

Et peu à peu, on comprend que Vania est mort dans le naufrage de l'"Oskar", un sous-marin nucléaire disparu en période de grandes manoeuvres sans que l'on sache exactement ce qui avait provoqué l'explosion première, cause de sa chute dans la mer de Barents.

Par la suite, on retrouvera les deux militaires, un peu plus vieux et plus gradés, parlant toujours de ce Plotov devenu le successeur de Boris Eltsine. Et Plotov lui-même interdisant qu'on accepte l'aide de sous-mariniers britanniques pour sauver les vingt-trois hommes qui auraient pu l'être dans l'épave de l'"Oskar." Une exécution ordinaire, par raison d'Etat, pour que le prestige de la Russie ne soit pas une fois de plus mis à mal.

C'est un roman qui se lit bien et qui a vraiment de très beaux moments - le paragraphe final est d'un cynisme et d'une tristesse exemplaires. La personnalité de Staline est superbement rendue - à mon sens. Celle de Plotov-Poutine aussi mais le parallèle évident avec Staline me semble moins bien trouvé. Quoi qu'il en soit, le récit manque - à mon avis - de cette unité que l'on peut apprécier dans "La Malédiction d'Edgar."

Ce qui ne m'empêchera pas de lire le prochain Dugain. ;o)

mardi, juillet 24 2007

Le Grand Meaulnes - Alain-Fournier.

Lorsque je l'avais lu pour des raisons scolaires alors que je me trouvais en 3ème, en 1974, je n'avais absolument pas aimé ce livre. Je l'ai relu hier et ...

... et mon opinion n'a pas changé.

D'accord, la construction est impeccable. D'accord, le style l'est tout autant. D'accord, il y a une romantique histoire d'amour. D'accord ...

Mais on n'y croit pas un seul instant. Avec le recul des années, j'ai enfin compris pourquoi : il n'y a, ici, aucune analyse psychologique, les personnages subissent tous leur destin - y compris Meaulnes.

Rappelons brièvement l'histoire :

Un adolescent de 17 ans environ, Augustin Meaulnes, fils d'une riche veuve solognote, est placé comme pensionnaire chez l'instituteur du coin, M. Seurel. Il se lie d'amitié avec le fils de celui-ci, François, qui est aussi notre narrateur.

Un jour, parti sans autorisation pour chercher les grands-parents Seurel à la gare - nous sommes en période de Noël - Meaulnes s'égare et se retrouve dans un domaine perdu où se déroule une étrange fête à laquelle ne semblent conviés que des enfants et des adolescents. Il parvient assez facilement à se mêler aux convives et apprend ainsi que cette fête a été voulue par le jeune Frantz de Galais, en l'honneur de sa fiancée, une jeune couturière qu'il tient à épouser malgré les réticences paternelles et en dépit de celles de la jeune fille qui s'inquiète, non sans raison, de ce changement si brutal de condition.

Et puis, Meaulnes croise Yvonne, la soeur de Frantz et en tombe éperdument amoureux. Mais cet amour est sans espoir puisque, après la fête, il est bien incapable déjà de retrouver le domaine où tout s'était déroulé.

De fil en aiguille, après des péripéties incroyables, il finit par monter à Paris où il rencontre - tenez-vous bien - l'ex-fiancée de Frantz (lequel s'est enfui avec des bohémiens (!!!) parce que Valentine lui avait en définitive refusé sa main, le jour même de la fameuse fête). Bien entendu, Meaulnes n'apprendra son identité que lorsqu'il sera trop tard ... c'est-à-dire après que lui-même l'aura demandée en mariage !!!! Sous le choc, il rompt et retourne panser ses plaies en Sologne.

Quelques années plus tard, c'est François, le narrateur, qui retrouve Yvonne et qui guide celle-ci vers Augustin, qu'elle n'a jamais oublié. Ils se marient, la jeune femme se retrouve enceinte et - j'espère que vous êtes assis - comme Frantz revient de chez les bohémiens pour rappeler à Meaulnes la promesse qu'il lui avait faite jadis (à savoir tout faire pour que Valentine accepte de l'épouser), le nouveau marié et futur père de famille laisse tout tomber pour tenter de retrouver la petite couturière et la ramener à Frantz.

Il y parvient mais, quand il revient au logis (plus d'un an et demi après), Yvonne est morte des suites de l'accouchement. François lui remet alors sa fille et voilà le père et le bébé partis "pour de nouvelles aventures ..."

Pour nombre de personnes - et c'est toujours ce que l'on m'en a dit - "Le Grand Meaulnes" est un chef-d'oeuvre. Eh ! bien, je suis au regret mais pour moi, c'est un livre froid (sauf peut-être au tout début), qui souffre terriblement de la fadeur trop lisse de ses personnages et de péripéties qui auraient mieux trouvé leur place dans un roman populaire.

On affirme aussi que "Le Grand Meaulnes" est un roman sur l'adolescence. Franchement, à ce compte-là, mieux vaut lire Alexandre Vialatte qui se fait de l'insolite une règle et qui, du coup, donne véritablement vie à ses personnages.

Et vous, que pensez-vous du "Grand Meaulnes" ?

lundi, juillet 23 2007

Le Rêve - Emile Zola.

Depuis que je l'ai lu pour la première fois - ce qui fait un bail, déjà - "Le Rêve" n'a cessé d'évoquer pour moi cette ancienne pub pour le Canada Dry que vous avez certainement connue et qui disait à peu près ceci : "Ca a le goût de l'alcool, ça a l'odeur de l'alcool mais ce n'est pas de l'alcool !"

Eh ! bien ! "Le Rêve" a le style de Zola, "Le Rêve" a la patte de Zola ... mais "Le Rêve" n'est pas du Zola !

Même si l'auteur de "L'Assommoir" avait certainement de bonnes raisons pour l'écrire, ce roman fait tache dans cette superbe symphonie de noirceurs et de férocités que représentent "Les Rougon-Macquart." L'intrigue et ses personnages sont d'une mièvrerie confondantes - et j'ajoute qu'ils le resteraient même si Zola, au lieu de les placer à l'ombre d'une cathédrale et au milieu de broderies religieuses, les avait plantés à côté d'un bastringue.

Dans "Le Rêve", tout est pur, éthéré et quasi céleste. Angélique, l'héroïne, prototype de la Vierge dans toute sa splendeur, est bâtie, on le sent, pour répondre à l'ambiguïté et aux ténèbres salaces qui entourent sa mère biologique - qu'elle ne connaît d'ailleurs pas : Sidonie Rougon, la soeur d'Eugène le ministre, d'Aristide le banquier et de Pascal le médecin, la fille de Pierre et de Félicité, les deux arrivistes et, par conséquent, la nièce de cette horreur ambulante qu'est Antoine Macquart.

Abandonnée à l'Assistance publique, la petite fille est ballotée de famille d'accueil en famille d'accueil où, bien souvent, on la maltraite. Un soir, elle décide de s'enfuir et est recueillie, transie de froid - on se croirait dans "Les Misérables" - par un couple sans enfants, les Hubert. Ceux-ci s'attendrissent et l'adoptent. Comme ils sont brodeurs spécialisés dans les ouvrages religieux, la petite grandit dans une ambiance d'encens et de sérénité spirituelle assez rare qui, bien entendu, ne peut qu'encourager chez elle ces excès de passion aveugle qu'elle tient de son arrière-grand-mère, tante Dide et qu'on retrouve, dans un autre style et avec les conséquences que l'on sait, chez sa tante Marthe, la soeur de Sidonie.

Elevée à l'ombre bienveillante d'une cathédrale, cernée par les livres contant le martyr de centaines de "bienheureux" et les bienfaits de la religion chrétienne, Angélique se fait de l'amour une très haute idée. D'ailleurs, elle compare tout de suite à St Georges le jeune peintre sur vitrail dont elle tombe amoureuse, Félicien de Hautecoeur.

Félicien n'est autre que le fils d'un évêque entré en religion après la mort de son épouse. Il est, on s'en doute, d'excellente famille et l'idée que son unique rejeton puisse épouser une enfant adoptée par de simples brodeurs ne plaît pas du tout à l'évêque. Mais chez les Hubert, la mère n'est pas non plus d'accord car elle se méfie - peut-être avec raison - de toute cette passion.

Devant le refus de Mgr d'Hautecoeur et les réticences de ses propres parents, Angélique sombre lentement dans une dépression résignée. Lentement, elle se consume. L'autorisation enfin accordée d'épouser son bien-aimé ne la sauvera pas. Après avoir donné son premier et dernier baiser à Félicien, elle meurt après la cérémonie célébrée par son beau-père et qui fait d'elle Mme de Hautecoeur.

On se croirait dans un roman de Delly - et pas l'un de leurs meilleurs romans, en plus. Peut-être Zola s'est-il rendu compte, en plein travail, de la dissonance que représente ce bourgeon pâlichon égaré parmi les branches robustes et vénéneuses de ses "Rougon-Macquart." Assurément, se fût-il dispensé de l'écrire que l'arbre généalogique qu'il avait mis tant de soins à dresser n'en aurait pas dépéri pour autant.

Mais l'obsession zolienne de tout expliquer par la nature physiologique des personnages a eu raison ici du génie de l'écrivain. Celui-ci a maintenu "Le Rêve", qu'on peut lire comme une curiosité et oublier illico, et il a eu tort de le faire. Le plus curieux peut-être, c'est que, dans l'ouvrage suivant, "La Terre", il tombera d'un excès de pureté dans un excès d'immondices paysans qui renouera avec le scandale ...;o)

dimanche, juillet 22 2007

Eugénie Grandet - Honoré de Balzac.

Dans "Eugénie Grandet" - que j'aime bien et que j'ai lu sans problèmes, comme "La Rabouilleuse" - et contrairement à tant d'oeuvres balzaciennes, il n'y a pratiquement pas de passages ronflants ou ridicules. En tous cas, s'il y en a, la puissance de l'intrigue est telle que le lecteur ne s'en aperçoit pas.

A mon avis, "Eugénie Grandet" est l'un des plus grands romans de son auteur. D'abord en raison du père Grandet, qui s'égale ici à l'Harpagon de Molière dans tout ce que ce personnage a de sinistre et d'épouvantable. Ensuite parce que la destinée d'Eugénie atteint à la grandeur par l'implacable cruauté qui est son lot.

L'action se déroule à Saumur - donc, en province - où les Grandet constituent l'une des plus riches fortunes de la ville grâce aux spéculations en tous genres (c'est-à-dire souvent à la limite du légal) du chef de famille, Félix. Celui-ci ne semble vivre que pour son argent et tyrannise sa femme, sa fille, Eugénie et leur servante, Nanon, rognant sur tout, vérifiant tout vingt fois plutôt qu'une et entassant, entassant, entassant ...

A vingt-trois ans et à une époque où la Sainte-Catherine n'était pas un vain mot, Eugénie n'est pas encore mariée bien que sa dot soit convoitée pour leur fils par les meilleures familles de Saumur. Les Cruchot (aucun rapport avec l'adjudant du même nom ;o)) et les Grassins accourent d'ailleurs au bal que le père Grandet s'est tout de même décidé à donner pour son anniversaire.

Un troisième larron entre alors en scène, Charles, le cousin d'Eugénie. Il arrive de Paris porteur d'une lettre de son père pour Grandet, lettre dans laquelle le malheureux annonce que, traqué par ses créanciers et devenu insolvable, il préfère se suicider. Il recommande évidemment son fils à la bonté de Félix Grandet mais ... Mais le lecteur a déjà compris qu'il aurait gagné à le recommander à un mur.

Tandis que le père Grandet, absolument insensible à la tragédie qui le frappe, révèle au jeune homme la mort de son père, Eugénie, qui trouve son cousin bien différent des jeunes gens auxquels elle est accoutumée, décide secrètement de l'aider à recouvrer sa fortune. Pour financer son départ pour les Indes, elle lui remet l'intégralité des pièces de collection dont, chaque année, lui fait don son père.

Après avoir offert en retour à Eugénie un nécessaire de toilette en or ayant appartenu à ses parents et non sans force larmes, apitoiements et grands serments, Charles quitte Saumur pour s'embarquer. Eugénie retourne à son train-train qui, le 1er janvier 1820, se voit très gravement troublé par l'explosion de fureur du père Grandet, découvrant que les cadeaux faits à sa fille ont disparu.

Comme la jeune fille refuse d'expliquer l'usage qu'elle en a fait, Grandet l'enferme dans sa chambre avec interdiction d'en sortir. Eugénie tient bon mais sa mère, minée par le chagrin et la vie qu'elle mène depuis si longtemps, tombe malade. Elle trouve cependant la force de laisser sa fortune personnelle à la seule Eugénie. Ce que voyant, le père Grandet préfère se réconcilier avec sa fille. Au reste, il parviendra, deux ans plus tard, à la faire renoncer à son héritage ...

Le temps passe, nous sommes en 1822, année de la mort de Mme Grandet. Eugénie demeure aux côtés de son père qui, sentant lui-même arrriver la Camarde, se décide à mettre sa fille au courant de ses affaires. Ne ratez pas la scène de l'agonie de Félix Grandet : sans jeu de mots, elle vaut son pesant d'or.

Pendant huit ans - le père Grandet meurt en 1827 - Eugénie n'a pas reçu un seul signe de Charles. Mais quand elle entre en possession de la fortune de son père, il se manifeste enfin. C'est hélas ! pour lui avouer qu'il a fait un mariage d'argent. Eugénie se résigne alors à conclure de son côté un mariage blanc avec Cruchot de Bonfons, beaucoup plus âgé qu'elle.

Devenue veuve, elle reviendra vivre dans l'ancienne maison paternelle où elle reprendra le train-train de jadis, seule avec les fantômes de ses espoirs perdus.

Il est difficile de faire plus triste. Difficile aussi d'égaler Balzac dans sa peinture de cette vie morne, étouffante, abrutissante où les rares moments de bonheur ne semblent surgir que pour mieux se faire regretter de ceux qu'ils illuminent trop fugitivement. La fièvre des avares est ici examinée, disséquée, passée au crible du microscope littéraire avec une minutie et une vérité qui laisseront toujours pantois ceux qui, dans leur famille ou leur entourage, ont connu des avatars du père Grandet. Les caractères secondaires sont peints avec autant de force que les rôles-clefs et le style se libère des lourdeurs habituelles.

Mais le tour de force de Balzac, dans ce roman, c'est peut-être d'inciter son lecteur à se poser la question suivante : et si, malgré tout ce qu'on peut lui reprocher - et on peut beaucoup - le père Grandet n'avait pas eu raison quant à la véritable nature de son neveu ? ... ;o)

vendredi, juillet 20 2007

Au Bonheur des Dames - Emile Zola.

A nous qui vivons à l'époque des achats et de la vente en ligne, "Au Bonheur des Dames" risque de faire bientôt figure de témoignage sur la naissance d'un monde désormais pris de vitesse par la technologie : celui des grands magasins.

C'est en effet l'histoire de cette révolution économique que Zola nous conte avec celle du "Bonheur des Dames", cette boutique plutôt obscure et tranquille que la mort de Mme Hédouin a laissée en héritage à Octave Mouret. Déjà que, du vivant de sa femme, Octave y avait introduit beaucoup d'innovations et en avait doublé le chiffre d'affaires, depuis qu'il est veuf, il est passé à la vitesse supérieure. Son "Bonheur" enfle et éclate de bonne santé, se nourrissant, tel un vampire, aux dépens des petits commerces qui l'entourent : chapellerie, ganterie, etc, etc ...

Ne lui résistent plus dans le quartier que deux irréductibles : Baudu, le drapier du "Vieil Elboeuf" et Bourras, le vieux et colérique marchand de cannes et de parapluies. Mais des sommets où il s'est solidement installé, séduisant les hommes par la pluie d'or qu'il leur fait miroiter et les femmes par les seules qualités de son physique et de son tempérament d'amant, Mouret ricane sous cape : il sait que, un jour où l'autre, la déchéance viendra, pour Baudu comme pour Bourras.

Grâce à l'appui de sa maîtresse, Mme Desforges, il parvient à étendre ses locaux de telle manière que les deux malheureux se trouvent littéralement écrasés par le "Bonheur." Et puis, douillettement installé dans ses affaires florissantes, soutenu par son entregent et son incontestable talent de ce que l'on ne nomme pas encore un bussiness-man, il attend.

Le Destin va s'amuser à lui tendre un piège en lui jetant dans les bras - et dans le coeur, ce qui est plus grave pour un homme de cette trempe - la nièce de Baudu, Denise, qui, fraîchement débarquée de Normandie à la mort de ses parents et ayant dans ses bagages ses deux frères, plus jeunes qu'elle, a vraiment besoin de travailler. Son oncle Baudu ne pouvant évidemment pas l'embaucher, la voilà contrainte de quémander un poste en face, au "Bonheur." On y prend cette vendeuse d'apparence falote et effacée, qui ne paie guère de mine, uniquement sur ordre du patron, lequel tente ainsi un geste envers Baudu. Mais les débuts de la pauvre Denise sont très durs.

Ce qui fournit à Zola l'occasion de nous brosser un portrait saisissant de ce qui était la vie des employés de magasin de l'époque : toujours debout et forcés de sourire et de subir toutes les avanies infligés par les clientes ; trottant des heures à travers les dédales du "Bonheur" pour accompagner un tel ou une telle et ses achats ; mal logés, à peine mieux nourris mais vêtus de soie et d'élégance car il fallait paraître.

A l'exemple du Paradou de "La Faute de l'Abbé Mouret", le "Bonheur" a tout d'une gigantesque plante semi-exotique et plus ou moins malveillante, qui pousse ses racines aux quatre coins du quartier en étouffant au passage ces végétaux malingres que sont les petits commerces. Zola le fait aussi parfois machine, machine aveugle et épouvantable qui broie sous ses pistons tous ceux qui ne peuvent la suivre dans sa marche vers le progrès et le succès. Bref, "Au Bonheur des Dames" a quelque chose de Protée.

En dépit de tout, de la mort de Geneviève, la cousine de Denise, qui se laisse aller complètement lorsque son fiancé la quitte pour s'amouracher d'une vendeuse du "Bonheur", de la ruine de Baudu et de Bourras, bref de tous ceux que le grand magasin triomphant foule aux pieds de sa réussite sans précédent, ce roman, moins caricatural, moins féroce sans doute que le très voltairien "Pot-Bouille", se détache comme le plus doux et le plus optimiste dans la série des Rougon-Macquart. Pour une fois notamment, l'intrigue amoureuse centrale, celle de Mouret et de Denise, se termine bien et l'on peut y voir, en quelque sorte, la victoire d'une certaine Bonté sur l'Egoïsme affairiste.

On peut évidemment lire ce volume sans se soucier de "Pot-Bouille" mais le puriste préférera tout de même, je le pense, ne pas se passer de ce dernier. ;o)

jeudi, juillet 19 2007

Akhénaton, le Dieu Maudit - Gilbert Sinoué.

"Akhénaton, le Dieu maudit" n'est pas, à proprement parler, un biographie d'Aménophis IV. Si vraiment vous en voulez une, voyez par exemple l'ouvrage consacré par Philip Vandenberg à son épouse, Néfertiti.

Il s'agit plutôt, sous couvert d'examiner l'authenticité de la correspondance échangée par deux anciens familiers du Pharaon, Anoukis (qui fut l'un des amants) et Keper, de regrouper et de résumer le plus impartialement possible toutes les théories sérieuses qui ont été émises à son sujet.

La chose n'était pas aisée et c'est tout à l'honneur de Gilbert Sinoué de s'en être sorti de façon aussi remarquable et aussi sobre. Car, en ce qui concerne le précurseur du monothéisme, on a dit tout et son contraire.

Toutes les grandes figures de l'époque défilent, présentées tour à tour par deux hommes qui n'ont pas fatalement à leur sujet la même vision : Aménophis III, le père d'Akhénaton et son épouse, la reine Tiyi, Néfertiti bien sûr mais aussi la mystérieuse Kya, la seule concubine de l'Hérétique qui lui aurait donné un fils, le futur Toutankhaton (si l'on récuse, bien sûr, l'hypothèse qui fait de celui-ci le frère d'Akhénaton ou encore le fils qu'il aurait eu d'une union incestueuse avec Tiyi), les filles du couple d'Armana, Horemheb, grand officier de l'Hérétique qui s'acharnera pourtant après sa mort à nier qu'il ait jamais existé, et bien d'autres ...

Certains - dont je suis, je l'avoue - trouveront tout cela un peu trop rapide 300 pages en Folio pour évoquer Akhénaton et sa vie, c'est très peu. Mais Sinoué s'est très bien documenté et sans doute a-t-il eu peur d'en faire trop et, ce faisant, de rompre son voeu d'objectivité.

Quant à l'épilogue qu'il a donné à son livre, il m'a beaucoup - et agréablement - surprise en raison du ton cinglant ici affiché envers le monothéisme sous toutes ses formes. Voici d'ailleurs ci-dessous la fin de l'ouvrage :

... Plus jamais de monothéisme. Plus jamais. Ses adeptes avaient trop de sang sur les mains. Beaucoup trop de sang.

Il est vrai que, né au pays qui vit la première tentative d'instauration du monothéisme sous Akhénaton et qui, au XXème siècle, a donné naissance à Hassan-el-Banna, le "père" des Frères musulmans, Gilbert Sinoué sait parfaitement de quoi il parle.

mercredi, juillet 18 2007

Bouvard & Pécuchet - Gustave Flaubert.

Si, au lieu de brader "Mme Bovary" à des élèves de 3ème ou de Seconde qui n'y comprennent que peu de choses tant leur expérience personnelle se trouve à dix mille lieues des tourments d'une provinciale mal mariée du XIXème siècle, on leur offrait des "Morceaux choisis" de "Bouvard & Pécuchet", peut-être le malentendu qui s'établit en général très vite entre les élèves et Gustave Flaubert n'existerait-il pas. (Il faudrait, notez bien, que les enseignants y mettent aussi du leur, et voilà qui est plus hasardeux ...)

Car l'oeuvre inachevée de Flaubert est un monument pince-sans-rire dressé à la bêtise monomaniaque élevée au rang de l'art par deux anti-héros dont on se demande bien souvent si leurs excentricités ne vont pas finir par les faire sombrer dans la folie pure et simple.

Pourtant, à bien regarder ce livre extraordinaire, c'est autour de Bouvard et Pécuchet plus que dans leurs agissements personnels que se déploie, dans toute sa gloire, la beaufitude bourgeoise et bien-pensante. Au sein de la province normande où ils sont allés chercher repos et plénitude, nos deux personnages principaux ne sont entourés que d'aigris et d'envieux qui, lorsqu'ils s'aperçoivent de l'originalité des deux compères, s'empressent d'unir leurs efforts pour les blâmer, les décrier et les moquer de toutes les façons possibles et imaginables. Une certaine Mme Brodin ira même jusqu'à attiser la nature très charnelle de Bouvard afin d'obtenir de lui un prix risible pour l'une de ses propriétés qu'elle convoite.

Le monde paysan et ouvrier n'est pas mieux traité par un Flaubert qui, bien que né à Rouen, ne se faisait visiblement aucune illusion quant à l'avidité naturelle de ses compatriotes. Les événements de 1848, les petites et grandes lâchetés des notables sont passés au crible. Avec une lucidité rare et à l'opposé absolu du Hugo des "Misérables", Flaubert campe enfin des enfants de forçat absolument irrécupérables que Bouvard & Pécuchet, en philanthropes aussi émus que naïfs, tentent en vain d'élever hors de la fange où ils sont nés.

Bref, ce livre est d'une cruauté inouïe envers la Nature humaine à laquelle il ne laisse aucune rémission possible. Et malgré tout, devant ce défilé écrit de silhouettes à la Daumier, le lecteur s'amuse de bout en bout, partagé entre les rires que lui inspirent les déconfitures successives des pauvres Bouvard et Pécuchet et la tendresse que, peu à peu, l'originalité foncière de ces deux caractères finit par lui inspirer.

Certes, on ne rit pas aux éclats - quoique, parfois ... Et l'on est ici bien plus proche de l'humour anglais que des éclats rabelaisiens. N'empêche : ce roman se lit sans efforts en une seule journée et, quand on le referme, on se demande si, finalement, dans sa jeunesse, on n'est pas passé à côté du vrai Gustave Flaubert.

A lire absolument ...

mardi, juillet 17 2007

La Peau de Chagrin - Honoré de Balzac.

"La Peau de Chagrin" se fondant sur une intrigue fantastique, je croyais pouvoir y retrouver le Balzac que j'avais aimé dans "La Rabouilleuse." Mais non : ce n'est pas encore pour cette fois !

L'action se répartit en trois parties. Dans la première, un jeune inconnu sort d'une salle de jeux parisienne où il vient de perdre son dernier louis et se dirige vers les quais où il croise bien des misères. Désireux de se suicider, il entend cependant le faire discrètement, quand la nuit sera tombée. Désoeuvré, il entre dans un magasin d'antiquités où un vieillard qui semble surgir de nulle part lui propose un bien curieux talisman, une peau de chagrin raide et durcie sur laquelle, en un triangle inversé, est contenue une inscription promettant la réalisation de tous ses voeux à celui qui acceptera que, lors de l'ultime rétrécissement de la peau, la Mort vienne aussi le prendre.

Sans qu'aucune opération strictement financière ne soit intervenue, le jeune homme se retrouve dehors, avec la peau de chagrin, brusquement et inexplicablement devenue aussi souple qu'un chiffon, au fond de sa poche. Sur le trottoir passent justement trois de ses amis, qui le cherchaient pour le conduire au souper donné par le banquier Taillefer en l'honneur d'un investissement qu'il vient de faire dans un journal. On apprend alors que le jeune inconnu s'appelle Raphaël de Valentin.

Chez Taillefer, le souper sombre très vite dans l'alcool et l'orgie. Balzac restitue des dialogues d'hommes complètement ivres et gagnés par une incohérence absolue. Raphaël et l'un de ses amis, Emile, discutent avec deux prostituées, Aquilina et Euphrasia et c'est pour l'auteur l'occasion d'exposer ses propres idées - au demeurant très justes - sur la place laissée aux femmes par la société de 1830. Puis, Emile demande à Raphaël de leur expliquer pourquoi il voulait se suicider.

Commence alors une seconde partie consacrée à l'enfance et à l'adolescence de Raphaël, partagée entre une mère adorée mais morte trop tôt et un père distant, froid et qui rêve de revivre sa propre vie en imposant un destin d'homme politique au jeune homme. Mais le père décède, les créanciers mangent l'héritage et Raphaël se retrouve à Paris où il tombe amoureux de Pauline, la fille de sa logeuse.

Il fait aussi la connaissance d'Eugène de Rastignac, jeune fêtard qui lui présente la comtesse Féodora, très mystérieuse beauté dont Raphaël devient aussi complètement fou. Hélas ! Sa passion n'est récompensée que par une froideur quasi polaire qui le plonge au désespoir et l'incite à accumuler dettes et folies.

Le récit se termine sur le souhait, formulé in petto par Raphaël, de se voir une grosse fortune. De fait, le lendemain, il hérite d'un oncle. Mais quand il sort la peau de chagrin pour la regarder, celle-ci a rétréci.

La troisème partie découvre le jeune homme pour ainsi dire terré dans le luxueux hôtel particulier qu'il vient de s'acheter et où il tente de se faire oublier par le Destin. Mais quand Parroquet, son ancien professeur, vient lui demander de l'aider à trouver un nouvel emploi, Raphaël, sans réfléchir, forme un nouveau voeu et la peau de chagrin en rétrécit d'autant.

Le même soir, aux Italiens, il rencontre Pauline. Les deux jeunes gens tombent dans les bras l'un de l'autre et, avec une exaltation typiquement balzacienne, s'assurent mutuellement de leur volonté de se marier. La peau de chagrin ... etc ...

Fou de détresse, Valentin la jette dans un puits. Mais les domestiques l'y récupèrent. Le jeune homme, en désespoir de cause, s'adresse même aux scientifiques de l'époque pour tenter d'enrayer le rétrécissement de la peau diabolique. En vain, bien sûr. Il décide de tout dire à Pauline et la jeune fille, comprenant que le désir de Valentin envers elle risque fort de le tuer, songe à se suicider. Mais Raphaël la poursuit, l'empêche de se suicider et meurt enfin à ses côtés.

Beaucoup de descriptions - celles du magasin d'antiquités par exemple - sont vraiment superbes : on ne les lit pas, on est dans le magasin, aux côtés de Balzac et de son héros. En revanche, le style ... Le style est feuilletonnesque ; à certains moments, on croit lire du Ponson du Terrail. Grandiloquence, élans "sublimes", romantisme véritablement échevelé, tout y est. Sans oublier certains dialogues où - comme dans les feuilletons de l'époque et pour des raisons financières évidentes - il n'y a qu'un seul mot par ligne (mais un mot égalait une ligne ... ;o))

Quant aux personnages ... Eh ! bien, ils sont un peu trop romanesques pour mon goût, je l'admets.

Cependant, chez Balzac, en ce qui me concerne, c'est toujours sur le style que je bute avant tout. Les ridicules que j'y vois me font oublier la puissance et la beauté des idées qui s'y pressent. Je dois faire un effort pour continuer à les percevoir. Bref, c'est épuisant.

Mais ce qui me fait le plus enrager, c'est que je sais qu'il existe au moins un roman de Balzac où il n'a pas usé de tous ces procédés très XIXème. Or, s'il y en a un, on peut penser qu'il y en a peut-être un second, un troisième ... etc ... Quand les rencontrerai-je ? ...

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