Quand Antoine s'emmêle

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mardi, février 2 2010

"La Tortue", in Le Chien Vert de Guy Sembic

Le conte est construit à partir d'une anecdote d'enfance : le narrateur qui, peu à peu, parvient à apprivoiser une tortue récalcitrante et particulièrement repliée sur elle-même. Le mélange de poésie, de tendresse et de précision zoologique font en partie la réussite de ce texte. Mais qu'est-ce qui produit l'effet principal sur le lecteur, à savoir la magie de ressentir une osmose avec le narrateur et cette tortue, CONTRE l'agressivité des hommes ? Parce ce que nous avons tous ressenti cela : que la communication que l'on peut avoir parfois avec un animal est autrement plus réconfortante et chaleureuse que celle que l'on peut avoir avec un être humain ; peut-être aussi parce que l'on s'identifie à la fragilité de l'animal. En tout cas, cette communication, nous fait comprendre Guy Sembic, est plus réelle dans la mesure où elle se suffit à elle-même, comme par exemple celle entre un homme et un chien ; alors que, dans le commerce avec l'être humain, ce dernier "perçoit la relation non pas comme un être vivant mais comme le vecteur de sa pensée et de ses aspirations, le fil conducteur de son énergie, de son orgueuil, de ses projections entre lui-même et tout ce qu'il veut atteindre". Cette fable est un petit chef-d'oeuvre, dans la mesure où elle nous fait comprendre une triste vérité sur l'homme, non pas en nous édifiant, en nous expliquant, mais à travers l'émotion et le ressenti de chacun d'entre nous.

mardi, janvier 19 2010

Embarquement indirect - Mary J'Dan

J'ai aimé le livre ; on y retrouve la même aisance (travaillée) dans l'écriture que pour "Les voleurs d'anges", et l'intrigue est parfaitement maîtrisée. Quant au contenu, il est une ré-exploration d'un thème séculaire : celui de la vie après la mort. Ce thème est l'un des plus fondamentaux de l'existence humaine, et ce livre prend donc une dimension mythique, surtout que la ville de Crista est une version très originale du purgatoire. Les questions que l'on se pose sont nombreuses ; en particulier, celle-ci : pourquoi les "morts" ont-ils droit à une nouvelle vie sur Crista, sans se souvenir de leur existence terrestre, alors qu'une fois partis pour leur ultime voyage (après Crista, donc) ils ne se souviennent même plus de cette dernière ? Pourquoi l'au-delà fonctionne-t-il ainsi, en somme ? En tous les cas, il y a au moins une évidence : ce livre fait partie d'une trilogie intrinsèquement liée à son auteur, comme un prolongement de la chair de sa chair. Nous ne sommes pas pressés, Mary, loin de là (et tu n'y es pas encore, grâce à Dieu !) que tu partes pour Crista, mais lorsque ce sera le cas nous penserons très fort à toi et pendant longtemps, gràce à cette trilogie faite de poésie et d'espoir. Car, que les choses se passent comme tu le dis ou non après la mort, le plus important n'est-il pas d'avoir envisagé ce rêve, et de nous l'avoir fait partager ? Pardon d'avoir lu ce livre bien tard, Mary. J'ai oublié de dire que je l'ai lu en version papier, qui est une belle réussite particulièrement "fignolée" ; je le dis pour ceux qui éventuellement hésiteraient à franchir le pas.

Vers la lumière... - Mary J'Dan

J'ai un peu hésité avant de lire cet ouvrage : les autobiographies souvent me font peur, je m'attends à quelque chose de long, à un interminable discours sur soi avec peu de passages intéressants. Lorsque je me suis décidé à le lire, c'est-à-dire avant-hier, j'ai découvert ici un ouvrage aéré, court, qui plonge à l'essentiel à travers des chapitres écrits sobrement et non sans poésie. Une autobiographie mentale, où l'auteur met son coeur à nu mais de manière à faire réfléchir son lecteur sur différents sujets, par petites touches impressionnistes. On y découvre les blessures de Mary J'Dan, celles qui ont motivé chez elle une nécessité d'écrire, un besoin de se constituer une carapace. Apparemment Mary a hésité à publier cet ouvrage, pour plusieurs raisons ; l'une d'entre elles, en tout cas, n'était pas valable : aucune platitude dans cet ouvrage qui ne peut pas laisser indifférent. J'ai envie de dire plus : "Vers la lumière" me paraît constituer ce que l'on appelle un texte source, une enquête intime qui au contraire éclaire les autres livres de Mary, un peu comme Paul Auster avec son "Invention de la solitude". "Vers la lumière" n'est pas un livre à part dans la production de Mary, il en fait partie comme un pendant nécessaire aux fictions imaginées par ailleurs. L'ensemble me paraît constituer désormais une oeuvre complète, véritable reflet mythologique de la personnalité de l'auteur.

lundi, janvier 18 2010

Quand Mam Goz s'en mêle - Pierre-Alain Gasse

J'ai une prédilection pour la littérature policière dite "de détection", dans le genre Sherlock Holmes, où le lecteur est immergé d'emblée dans une histoire dont même le cadre n'est pas réaliste. Ici, on est vraiment dans le polar : le réalisme dans la description des méthodes et organismes policiers est cliniquement respecté. En revanche, le loufoque caractérise l'intrigue, l'humour tient une place prépondérante et l'on ne s'ennuie pas : le personnage de cette petite vieille est une création réussie, que n'aurait pas reniée Pascal Dessaint lui-même. La narration est alerte, presque trop par moment peut-être, mais je ne m'en suis pas plaint dans la mesure où je suis un adepte des histoires racontées en appuyant sur les bons boutons (la fameuse menuiserie de Garcia Marquez), sans détails superflus. Un bon divertissement, donc, à lire d'un trait.

mardi, janvier 12 2010

"M. Cayeux", in Le Chien Vert de Guy Sembic

"M. Cayeux", c'est l'anecdote autobiographique par excellence, une petite pierre au grand édifice du vécu que fabrique Guy Sembic au fil de son oeuvre. Un homme particulier, ce M.Cayeux, que les Sembic seuls auront connu sous un jour lumineux ; un homme contradictoire, imbibé de boisson aux yeux de tous, porteur de gravâts vaillant et infatigable pour la famille Sembic. Un hommage tout en humanité, sobre, avec une pointe d'humour.

"Les sarkaliomariens", in Le Chien Vert de Guy Sembic

Il ne s'agit pas à proprement parler d'un conte, puisqu'il n'y a pas vraiment d'intrigue. Je ne donnerai pas ici la signification cachée de "sarkaliomarien", il suffit de comprendre que tout cela est très politique. Guy Sembic est un rebelle humaniste, très engagé contre le président Sarkosy, et l'intérêt du texte est surtout de voir comment l'écriture peut servir d'exutoire. "Les Sarkaliomariens" est un texte satirique, et très visuel dans son traitement (toute la critique du régime sarkosien se fait à travers l'image d'un oiseau gigantesque et symbolique). Comment résumer en quelques lignes ce que l'on pense d'une politique dans sa globalité ? Voilà la question à laquelle répond Guy Sembic, et si les opposants à Sarkosy voulaient fabriquer des affiches de propagandes ils utiliseraient certainement ce texte comme point de départ. Enfin, "Les sarkaliomariens" sert aussi à donner une légitimité à l'expression sur le web, comme un acte de résistance sous-jacent.

Les amis de Guy Sembic : site pour la postérité de l'oeuvre de Guy Sembic

On entend souvent, dans les émissions littéraires à la télévision, cette question posée aux écrivains d’aujourd’hui : “Qu’est-ce qui vous a inspiré ce livre ?”. Et la réponse est, le plus souvent, du genre : « Eh bien, mon expérience à Femme actuelle fait que je connais les femmes de notre époque. Je raconte dans mon livre l’histoire d’une de ces femmes, qui est un peu moi et surtout tout le monde, notamment ses difficultés avec les hommes ha ! ha ! (rire général et complice dans l’assemblée) ». C’est normal, ces écrivains appartiennent à la jet-set de l’intelligentsia parisienne (c’est-à-dire qu’ils viennent du journalisme, ou encore du cinéma), et qu’ils se mettent à l’écriture pour gagner de l’argent autrement, ou pour renforcer leur statut au sein de cette même intelligentsia. Souvent ces écrivains ont un minimum de style, et un peu d’imagination, suffisamment en tout cas pour pouvoir s’amuser à écrire. D’autres écrivains, plus rares, souhaiteraient sans doute un peu plus de reconnaissance, ou même vivre de leur travail littéraire, mais ils écrivent surtout parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, sous peine de sombrer dans la folie. Ce sont les véritables écrivains. Ceux-là changent la vision que l’on peut avoir de la vie, ils ne font pas que raconter de jolies histoires, ils étalent un peu de leurs tripes à chaque trait de plume, toujours avec une grande cohérence entre chaque texte.

Guy Sembic appartient à cette catégorie.

S’il fallait tenter d’expliquer le talent de Guy Sembic, il faudrait commencer sans doute par son tempérament, sa personnalité. Lorsqu’on le rencontre, on découvre d’abord un personnage atypique (tant par son physique que par sa façon de s’exprimer), et qui à sa manière peut être volubile. Mais derrière cette apparence (pourtant « vraie ») se cache aussi une véritable introversion, une pudeur qui l’empêche de dire certaines choses au moyen d’une communication normale avec autrui. Guy Sembic est caractérisé par une hypersensibilité au monde, à la société, à l’homme en général ; un accumulateur d’émotions, de révolte, d’humanité exacerbée, de rancœur vis-à-vis de la méchanceté, de la bêtise et des injustices, qui doivent être expulsées d’une manière ou d’une autre, comme dans ce jeu de société où les enfants doivent gaver de hamburgers un jouet en forme de cochon jusqu’à ce que dernier explose et rejette brutalement tout ce qu’il a ingurgité. L’écriture de Guy Sembic est libératrice, violente, avec, parfois même, une dimension scatologique dans la provocation (il se qualifie lui-même de « Pirate »).

L’autre caractéristique de l’œuvre de Guy Sembic serait à coup sûr la tentation autobiographique. Le Clézio a souvent dit qu’il écrit en même temps qu’il vit et de la même manière, Guy Sembic écrit comme il respire, comme s’il ressentait le besoin de laisser trace des événements de sa vie, du fil de ses pensées, de « se » mettre par écrit en permanence, non pas par un narcissisme exacerbé mais comme un couple d’adolescents qui grattent les arbres au couteau pour y inscrire à jamais la preuve de leur amour, ou comme un homme préhistorique qui peint les parois de sa caverne : pour laisser des prolongements de lui-même qui donneraient un sens à sa vie.

Guy Sembic est d’abord l’auteur d’innombrables textes courts, comme un adolescent (encore) taguant les murs de sa ville pour dire merde à la société qui serait nanti en outre d’un vrai fond de culture doublé d’un talent poétique inné. Voilà pourquoi il est un écrivain du web (le blog, par exemple, est pour lui un support particulièrement approprié). Il faut lire ses textes comme autant de reflets impressionnistes de sa personnalité : si vous ne connaissez pas encore Guy Sembic, peu à peu, au fil de vos lectures, le personnage se constituera devant vos yeux, comme un puzzle plein de couleurs et de cohérence.

Guy Sembic est l’auteur d’un seul roman : « Au pays des Guignols gris », une somme de poésie, de philosophie, de géographie (l’homme est un connaisseur intime de celle qu’il appelle notre « Téterre », à travers les livres mais aussi par de véritables voyages sur le terrain, de la Guyane au pôle Nord), d’aspects autobiographiques doublés de science-fiction, et d’un essai philosophico-scatolo-poétique : « Grand Hôtel du Merdier », considéré par certains comme son chef-d’œuvre.

Le site des « Amis de Guy Sembic » est né simplement de la lecture passionnée de cette œuvre atypique, et espère maintenant participer à la découverte d’un auteur authentique et sans compromission.

mardi, septembre 29 2009

Art poétique, art de vivre

ART POETIQUE, ART DE VIVRE



Pourquoi écrire ? Le monde (en particulier contemporain), l’homme, la vie, sont des monstres d’agressivité, d’incohérence et de médiocrité. Cela entraîne chez moi des difficultés existentielles (j’ai du mal à me représenter le puzzle de mon identité), et une certaine inadaptation (je ne parviens pas à me contenter des mœurs affligeantes de notre époque). L’écriture me permet de ME SIMPLIFIER LA VIE (en cristallisant les éléments de mon identité psychique en un tout cohérent auquel je peux ensuite m’identifier ; en caricaturant la réalité ; en fustigeant l’esprit de sérieux, la bêtise et l’infatuation qui sont le propre de l’homme). J’écris pour me fabriquer un tombeau, pour m’amuser à m’inventer des doubles métaphysiques qui partagent avec moi les mêmes angoisses, les mêmes révoltes existentielles : UN REFLET MYTHIQUE DE MA PERSONNALITE, à la façon romantique ou esthète. « Wang-Fô aimait l’image des choses, et non les choses elles-mêmes » (M.Yourcenar, in Comment Wang-Fô fut sauvé).

Dans la vie (philosophie) : Attitude hédoniste, comme une sorte de fuite, de repli sur soi face aux conformismes médiocres et agressifs de notre société. Il s’agit, concrètement, de profiter le plus possible des miens, des plaisirs simples, et de m’entourer au maximum d’art et de divertissements. « J’adore les plaisirs simples, dit Lord Henry. Ils forment le dernier refuge des âmes complexes » (Oscar Wilde, in Le portrait de Dorian Gray). J’ai eu aussi la chance de pouvoir faire de mon travail un « non travail », c’est-à-dire un plaisir constructif : la pizzeria est l’un de mes jouets (activité artisanale, liée à l’art culinaire donc à la poétisation d’un besoin fondamental ; exercée en toute liberté). Je suis, ensuite, d’abord et avant tout un esthète (puisque seul l’art peut permettre de donner une certaine cohérence à ce que nous sommes) : il s’agit, concrètement, d’avoir toujours en vue l’élaboration de mon tombeau littéraire (construire et figer une version artistique de mon individualité), que je publie par ailleurs sur internet (ce monde parallèle qui permet d’exister au-delà de l’existence physique). La cellule familiale, le tombeau sur internet, la pizzeria : telles sont les trois bulles dans lesquelles je vis, et à travers lesquelles je peux imaginer ce que je suis (et encore plus ce que je vais laisser derrière moi). Ma devise : Rigueur, Plaisir, Postérité.

Pourquoi le conte ? L’art, selon moi, doit d’abord être simplificateur (du monde, de la vie, de l’homme, de moi-même), et « poétisateur » ; conception opposée au roman (qui prétend, en général, représenter le monde dans toute sa complexité et sa vulgarité, ce qui n’est pas une démarche artistique), mais qui se rapprocherait du conte (j’entends par là toute construction de l’imaginaire, ce que Borges appellerait « rêve dirigé » ou « fiction » : il peut donc tout aussi bien s’agir de littérature que de bandes dessinées, de films, de dessins animés, de jeux vidéos, etc.). Avec ses dimensions initiatiques, son dépouillement, la vision simplifiée, poétisée, essentielle, qu’il donne de la vie, son rapport au jeu et à l’enfance, la satisfaction qu’il apporte au psychisme des hommes, le conte correspond à mes aspirations les plus intimes ; il est aussi le meilleur moyen de donner un sens à l’existence, en la cristallisant et en nous rappelant toujours les mythes fondateurs. Un conte, c’est comme une pizza : c’est rond, parfaitement achevé, les ingrédients qui le constituent doivent être placés au bon endroit, bien dosés, avec harmonie, dans le but de satisfaire le psychisme des hommes. « Tous les enfants sont des artistes ; le problème, c’est de rester artiste en devenant grand » (Pablo Picasso). « Au reste, l’artifice paraissait à Des Esseintes la marque distinctive du génie de l’homme » (Huysmans, in A rebours).

« Originalité » de mes contes : Mélange d’écriture à la fois onirique (entre réel et symbolique, pour simplifier l’homme), et délirante (la dérision et le rire simplifient la vision que l’on peut avoir des choses en leur donnant moins d’importance) ; intrigue divertissante (côté ludique qui simplifie la vie), intellectualisme (ma vision des choses est omniprésente, sous différentes facettes), dépouillement radical (simplifier le monde). Tentative de conciliation entre intellectualité et divertissement.

Œuvre : La sagesse des Fouch (conte libertin), Marionnettes (conte policier), La vie extraordinaire d’Adam Borvis (conte métaphysique), un Art poétique, art de vivre. Textes publiés sur Alexandrie Online et archivés par Internet Archive (lancer la recherche « Jerome Nodenot » sans mettre les accents).

Internet : De la même façon qu’une œuvre artistique est le seul lieu où l’on puisse donner de la cohérence à notre identité, internet est le seul lieu inventé par l’homme qui puisse concentrer l’ensemble de la mémoire humaine en un point unique de consultation. Borges, dans son conte L’Aleph, imagine un point (ou plutôt une petite sphère) à travers lequel on peut voir en s’en approchant le monde dans sa globalité et dans ses moindres détails ; le monde dans ce qu’il a de meilleur et de pire ; eh bien, internet, c’est l’aleph borgien réalisé.

Territoire culturel : Oscar Wilde, Boris Vian, Jorge Luis Borges, les conteurs en général, Les aventures de Tintin, les Simpson, le cinéma de Spielberg, les chansons de Gainsbourg, la peinture de Fernando Botero.

jeudi, mars 26 2009

Prix littéraire le plus démocratique jamais organisé : le Prix Alexandrie 2009 !

Si vous vous sentez l'âme d'un critique littéraire, vous avez la possibilité (vous, qui que vous soyez) de participer au Prix Alexandrie 2009. Pour cela, il suffit de s'inscrire (c'est gratuit) sur le site "Alexandrie Online", de lire des ouvrages inédits publiés gratuitement, de les commenter, et de voter pour ceux que vous souhaitez défendre. Voici le texte officiel de lancement :

"Pour sa quatrième édition, et la première fois sous cette forme, les membres du site d'Alexandrie Online vont avoir le privilège de décerner trois prix littéraires dans les catégories « Romans », « Nouvelles » et « Libres » couronnant les ouvrages de la bibliothèque d'Alexandrie publiés entre le 1er novembre 2007 et le 31 décembre 2008...

Le Prix Alexandrie 2009, diffère des années précédentes, d'une part parce qu'il est désormais décerné à 100% par les membres d'Alexandrie (pré-sélection comprise) et d'autre part parce qu'il jouit d'un nouveau système de vote beaucoup plus représentatif. La participation au Prix Alexandrie est libre, simple et plus démocratique que jamais.

Un petit pas (de plus) pour toute la communauté Alexandrine mais surtout un grand pas dans la jungle des prix littéraires en ligne dans laquelle Alexandrie fait toujours office de pionnier et de précurseur !

La phase de pré-sélection s'étalera sur un mois à partir du vendredi 20 mars 2009, puis du 20 avril au 20 mai 2009 pour la sélection finale.

Vous pouvez dors-et-déjà découvrir les ouvrages en lice de ce nouveau millésime afin de télécharger ceux que vous n'avez pas encore lu..."

lundi, janvier 26 2009

"Têtes à claques", de Francis Scott Fitzgerald

Fitzgerald écrivait des nouvelles pour gagner sa vie, et parfois on s'en rend compte quand on le lit : certains de ses textes ne sont pas hyper travaillés, comme par exemple "Têtes à claques". Mais quand même, quel régal par ailleurs (je rappelle que cette histoire a reçu un prix de l'humour) !

Pour comprendre, il faut bien se représenter ce Stuart, le héros : un petit homme frêle, timide, mal à l'aise en société, célibataire bien sûr, effacé, voire inexistant, qui mène une petite vie triste, routinière et sans esclandre. Et puis cet homme, un jour, va au théâtre comme à son habitude (l'après-midi parce qu'il travaille de nuit dans un bar comme caissier), et là, il "pète les plombs" et gifle en pleine tête une dame qui discute avec sa voisine, l'empêchant d'entendre les comédiens.

Stuart passe au tribunal, et après s'être péniblement (très péniblement) expliqué sur son geste, il est relaxé par le juge qui a très bien compris que cette dame était cette "tête à claques" que nous connaissons tous, imbue d'elle-même, bourgeoise, à qui tout est dû, pénible en toute circonstance.

Il y a un côté "super-héros" chez Stuart, nous nous identifions à lui, nous aimerions tous aussi en distribuer quelques-unes de temps en temps, manière de jouer les justiciers.




A la fin de la nouvelle, Stuart giflera une autre personne (il devient une sorte de spécialiste), ce qui en fin de compte le fera encore passer pour un héros.

Ce que j'adore dans cette histoire, c'est le côté hyperbolique de l'intrigue, qui démontre que le loufoque peut tout aussi bien dire la réalité que n'importe quel réalisme social ou psychologique.

A découvrir dans le recueil de nouvelles de Fitzgerald intitulé "Love Boat" en édition de poche.

vendredi, janvier 9 2009

"Barbara", de Julie Vonnet

L'intrigue est cinématographique, me semble-t-il : tout commence au moment des funérailles de Barbara, et nous en suivons le déroulement, entrecoupé de flash-back qui approfondissent la psychologie des personnages (en particulier celle de la défunte, évidemment). Que dire de Barbara ? Elle apparaît comme plus que complexe (même la narratrice, qui se prétend son double, ne parvient pas à expliquer son suicide), pas forcément sympathique de prime abord et très égoïste (elle laisse par exemple derrière elle un mari éploré et une petite fille) ; ses comportements n'ont aucune logique, à tel point que je me suis demandé si tout cela n'était pas tiré par les cheveux. Et puis, je me suis dis aussi que Barbara, quelque part, nous ressemble à tous, dans la mesure où notre vie psychique est souvent en décalage avec ce que nous montrons à notre entourage ; le cas de Barbara est extrême, peut-être plus symbolique que réaliste, mais nous avons tous du Barbara en nous. Barbara est une musicienne de grand talent, une vraie artiste (c'est-à-dire qu'elle aime organiser les choses de façon harmonieuse) ; elle rêvait de composer un opéra, d'une oeuvre unique à laquelle elle pourrait enfin s'identifier. Et puis il y a le suicide, les funérailles entièrement organisées par Barbara elle-même. Ce texte aurait pu s'intituler "Le tombeau de Barbara", et le vrai malaise ressenti par le lecteur provient de ceci : il nous semble qu'une fois morte, nous comprenons enfin Barbara, comme si elle était parvenue alors, grâce à sa mort, à un véritable accomplissement. Et nous nous posons du coup quelques grandes questions existentielles, qui font avancer chez nous la conscience que l'on peut avoir de nous-même et de la vie. L'auteur a donc réussi son coup, puisqu'il s'agit là sans doute de l'objectif suprême quand on prétend faire de la littérature.

A lire en téléchargement gratuit sur Alexandrie Online.

mercredi, décembre 17 2008

Le succès du "Voyage dans le passé" de Stefan Sweig

Comme beaucoup, je m'interroge sur l'un des grands succès de la dernière rentrée littéraire : "Voyage dans le passé", nouvelle posthume de Stefan Sweig (publiée 60 ans après sa mort !). Je m'émerveille seulement de voir les commentateurs se casser la tête à essayer d'expliquer ce succès ; je précise que Grasset publie la nouvelle en édition bilingue (traduction d'abord, suivie de la version originale en allemand) !

Des arguments sont avancés : Sweig est un classique, et le lecteur est sûr de la valeur de ce qu'il achète ; Sweig, en ces temps d'incertitude et d'angoisse, a eu une vie en phase avec nos problèmes identitaires ; "le suicide de l'Europe", etc. Bref, rien de bien percutant.

Pour ma part, je n'en sais pas davantage, évidemment. Le fait que Sweig soit un classique (déjà beaucoup lu par ailleurs), doit contribuer au succès, c'est certain, d'autant plus que les ventes s'élèvent à 60000 exemplaires (c'est-à-dire qu'en fin de compte les livres ne se vendent pas considérablement ces derniers temps, me semble-t-il). Mais, une autre raison ne pourrait-elle pas être celle-ci : que le rythme des longues nouvelles ("Voyage dans le passé" compte environ 100 pages avec peu de mots sur chaque page) correspondrait à une certaine vérité ontologique de l'acte de lecture ? Peut-être que cette forme est un compromis excellent entre les nouvelles actuelles (trop courtes pour être véritablement attachantes, à peu d'exceptions près) et le genre proprement romanesque (trop long, souvent inintéressant, inadapté à l'époque) ? Si les éditeurs avaient un peu de jugeotte, ils pourraient en tous les cas réfléchir à la question. Une chose est sûre : les nouvelles longues n'existent plus depuis longtemps, du moins en France, alors que si je me prends en exemple (et il n'y a pas de raison que je sois le seul), il s'agit là certainement de la forme qui m'attire le plus comme lecteur. Je prêche donc d'abord pour ma paroisse.

mardi, décembre 16 2008

Le Clézio défend la littérature universelle dans son discours de Suède : et si Elvira avait raison ?

Quand Le Clézio défend la littérature universelle, bien sûr (chacun l'aura noté) il parle de l'alphabétisation des peuples, qu'il faudrait que les éditeurs permettent l'accès au livre à des civilisations qui en sont privées. Tout écrivain cherche à toucher l'ensemble des êtres humains, il voudrait changer le monde quand il n'ai lu, en fin de compte, que par une partie infime de la population mondiale. Mais ce discours peut aller beaucoup plus loin que ce simple (j'ai envie de dire banal) souhait à la portée uniquement politique.

Le Clézio fait allusion à une expérience vécue en Amérique centrale, dans une forêt (le lieu est important), alors qu'il tentait de vivre auprès d'une société que j'imagine primitive (comme on dit), et en particulier à une rencontre, celle d'Elvira, une conteuse (une vraie) qui a su l'ensorceler avec ses histoires, voire même à lui apprendre ce qu'est la Beauté. Son discours de Suède lui est dédié, en tout premier lieu. Comment expliquer ce phénomène étrange ? Comment expliquer qu'une "petite" conteuse anonyme, perdue dans sa forêt, ait pu toucher à ce point un immense écrivain, mondialement reconnu, et qui aura obtenu tous les honneurs de la grande Société, celle qui décide de tout ?

Parce que la littérature universelle, c'est bien celle d'Elvira, elle est au coeur de l'homme en ce qu'il a de plus intrinsèque. Aujourd'hui, la plupart des textes produits sont purement circonstanciels, constitués d'histoires parfois outrageusement simples, parfois terriblement alambiquées, mais toujours n'impliquant que notre petit monde contemporain, dans une réflexion sociologique ou politique sans aucune distanciation, sans relief. Les contes d'Elvira sont certainement circonstanciels, mais ils ont aussi une portée universelle, comme si tout à coup on s'élevait d'un point précis de la Terre pour avoir une vision panoramique de la Terre tout entière. C'est également ce qui se passe, précisément, avec la littérature écrite par Le Clézio.

Ce que j'essaye de dire, c'est que, si les écrivains aujourd'hui ne parviennent plus à toucher le plus grand nombre, ce n'est peut-être pas uniquement à cause des médias : c'est peut-être parce qu'ils sont trop inintéressants, trop longs, trop lourds, pas assez universels en toute simplicité ; parce que la littérature, dans son histoire, à un moment donné aurait pris un tournant malencontreux.

J'ai fait un rêve cette nuit, après avoir lu le discours de Le Clézio (et le fait d'avoir beaucoup lu "Les testaments trahis" de Kundera a peut-être contribué à ce rêve) : après Rabelais, après le Quichotte, la littérature prend une tout autre tournure, le réalisme n'a jamais existé, ni Balzac, ni Flaubert, ni personne (y compris Proust), au profit d'une littérature plus légère, moins sérieuse, plus ludique, et au début du XXIème siècle les contes, les nouvelles sont le grand genre du moment (et l'ont toujours été), le roman est un genre pratiquement inexistant, réservé à une élite ; dans le métro, sur la plage, pendant la pause déjeuner, dans les embouteillages, partout et toujours, des millions de Français passent le temps en lisant des histoires courtes et efficaces, qui leur révèlent tout en les amusant la véritable essence de l'homme et leur permet de réfléchir à leur destinée, à ce qui les constitue en dehors de toute contingence. Le Clézio est prix Nobel (en particulier grâce à la qualité de ses contes et nouvelles), il parle d'Elvira dans son discours et tout le monde comprend ce qu'il veut dire, tout le monde comprend pourquoi il est évident qu'Elvira a raison. Je me suis réveillé ce matin de très mauvaise humeur.

samedi, décembre 6 2008

"Comment Wang-Fô fut sauvé", de Marguerite Yourcenar

Wang-Fô est un artiste-peintre vagabond, accompagné par son disciple Ling. Il se loge où il peut et se nourrit en échange de ses toiles. Il se désintéresse des choses matérielles, aimant "l'image des choses et non les choses elles-mêmes". Il a acquis une grande réputation grâce à la magie de son travail pictural. Lorsque la femme de Ling se pend, il la peint une dernière fois, parce qu'il trouve très esthétique la couleur des morts. Lorsque Ling est décapité, il est malheureux mais il remarque immédiatement la beauté d'une tache de sang. L'empereur s'empare de lui, parce qu'il a été élevé enfermé dans son palais et n'a découvert le monde qu'à travers les tableaux de Wang-Fô, avant de déchanter lorsqu'il est confronté à la réalité de son royaume. Il veut se venger, mais Wang-Fô sera sauvé par sa peinture. La peinture est pour Wang-Fô une manière de s'approprier le monde en le transformant, comme un exorcisme. Bachelard a montré que l'art, la beauté, sont indispensables à la vie psychique, pour nous qui recevons les oeuvres, comme pour les artistes qui les imaginent. Mais comment expliquer cela ? Qu'est-ce que la beauté, comment la définir ? Je pense pour ma part que la création artistique répond à un besoin de "se" simplifier la vie. L'art simplifie le monde : à travers des couleurs plus vives, donc plus accessibles, le monde paraît plus simple (les enfants apprennent le rouge, le bleu, le vert, le jaune, etc. sans nuance subtile) : nous aimons les dessins animés, les bandes dessinées, parce qu'ils simplifient les couleurs ; dans la réalité même, nous nous extasions devant les cartes postales des plages de Bora Bora, parce que les couleurs y sont simples et nous rappellent celles de notre enfance. L'art simplifie la vie : la vie est un monstre de complexité, elle n'a aucun sens a priori ; eh bien, l'art a pour vocation de parler de la vie, mais en généralisant, en synthétisant, en fixant les règles ; le schéma du conte de ce point de vue est très éloquant (quête, avec des méchants, des gentils, des règles à respecter, etc.), mais toutes les littératures (sauf peut-être une partie de l'histoire du roman qui tendait plutôt à représenter le chaos) postulent aussi cette "compréhension" de la vie. Enfin, l'art simplifie l'homme : l'homme est incompréhensible, aux autres comme à lui-même ; eh bien, l'art cherche toujours à simplifier l'homme, à créer des types, à rendre les psychologies constantes, cohérentes du début à la fin, à donner des caractéristiques aux personnages faciles à retenir, d'emblée attachantes. Quel est le but de la beauté ? Selon moi, donner du sens, et simplifier : je ne peux qu'être d'accord avec Bachelard.

vendredi, novembre 21 2008

"La dame au petit chien", d'Anton Tchekhov

Résumé : "Comme deux oiseaux migrateurs enfermés dans des cages séparées... Gourov et la dame au petit chien sont faits l'un pour l'autre. Leur amour est violent, brûlant. Et pourtant si douloureux...Pourquoi a-t-elle déjà un mari ? Et lui une femme ? Pourquoi doivent-ils se cacher, vivre comme des voleurs ? Comme la vie dont ils se contentaient naguère leur semble aujourd'hui médiocre, étriquée ! Et comme ils voudraient pouvoir s'en affranchir ! Mais pourront-ils briser ces chaînes qui les retiennent ? Assumer leur bonheur ? Vivre enfin ?" (Source : "La dame au petit chien" suivi de "Récit d'un inconnu" ; Editeur : Librio).

Cette nouvelle d'à peine 20 pages met en scènes deux personnages inoubliables ; elle a été largement commentée, elle est remarquable, écrite par un nouvelliste de génie.

J'aimerais seulement m'arrêter sur le passage où les amants écoutent la mer : "Ce bruit-là avait résonné en bas quand il n'y avait encore ni Yalta ni Oréanda, il résonnait encore, et il résonnera toujours, aussi indifférent et sourd, quand nous ne serons plus là. Dans cette constance, dans cette indifférence complète à la vie et à la mort de chacun d'entre nous, se dissimule peut-être le gage de notre salut éternel, du mouvement continu de la vie sur terre, de la perfection continue. Assis près d'une jeune femme qui, à l'aube, semblait si belle, apaisé et ensorcelé par ce décor fantastique : la mer, la montagne , les nuages, le ciel immense, Gourov pensait que, en somme, si l'on y prête attention, tout est sublime dans ce monde, tout sauf ce que nous pensons et ce que nous faisons quand nous oublions les buts suprêmes de l'être et notre propre dignité d'hommes".

On y a perçu évidemment une image de l'absurdité de la vie, mais surtout, selon moi, Gourov ressent la poésie de l'instant comme une authenticité qui s'oppose à l'artificialité des conventions dans lesquelles l'être humain a la capacité de s'enfermer. Car là réside le malheur, évidemment, de Gourov et de la dame au petit chien : ils vivent un amour authentique et doivent se cacher pour le faire, à cause de la société qui les rejetteraient sinon comme des pestiférés et en ferait des parias, alors que c'est elle qui a tort, et eux raison. Il me semble qu'il s'agit là d'une contradiction de la condition humaine : un individu est obligé (et souhaite, par de nombreux côtés !) vivre en société, mais toujours avec plus ou moins la conséquence que la société (fondée sur des valeurs culturelles, des lois, des codes, etc.) l'inhibe et l'empêche de s'individualiser vraiment. Bien sûr, il s'agit dans la nouvelle d'une critique de la société russe de l'époque ; mais tous les écrivains, de tout temps, n'importe où, ont toujours lutté contre le manque de liberté ou l'artificialité de la société dans laquelle ils vivaient. Voilà pourquoi il y aura toujours des écrivains : parce qu'il y aura toujours des sociétés, tant que l'homme n'aura pas disparu.

mardi, novembre 11 2008

"Le journal d'un fou", de Nicolas Gogol

J'ai étudié ce texte, je me souviens, lorsque j'étais à la fac. Le prof y voyait beaucoup de passages hilarants, et la plupart du temps, nous, les étudiants, nous trouvions cet humour moins efficace. Je me l'explique aujourd'hui par le trouble que l'on ressent en lisant "Le journal d'un fou", et les nouvelles de Gogol en général.

"Le journal d'un fou" répertorie les pensées d'un petit fonctionnaire, Poprichtchine, vivant sous le régime tsariste. Nous y découvrons une peinture acerbe de l'administration russe de cette époque, avec réalisme (types assez balzaciens, d'une grande vérité), et un personnage (le narrateur, donc) frustré, jaloux, qui voudrait bien s'élever beaucoup dans la hiérarchie sociale, replié sur lui-même, un peu méchant et plutôt antipathique, aspirant à un Idéal inaccessible.

"Le journal d'un fou", c'est donc d'abord une nouvelle sociologique, psychologique : c'est du moins la première impression que l'on a quand on débute la lecture. Mais très vite, la narration bascule dans le loufoque, l'absurde. Il est question de chiens qui parlent, qui s'écrivent des lettres ; le narrateur devient roi d'Espagne (dans son imagination délirante, bien sûr) ; un événement doit bientôt se produire : la Terre va s'asseoir sur la lune ! A la fin, les autorités sont obligées de lui verser de l'eau froide sur la tête pour le calmer.

L'originalité de Gogol, et ce qui déconcerte le lecteur, c'est toujours ce côté hybride, mélangeant cadre réaliste et imagination débridée, fantastique aussi quelquefois. Il faut y voir, sans doute, une réponse "romantique" à l'écrasement d'une vie trop piètre, et finalement, Gogol est un conteur hors pair. Il faut le lire dans un esprit de non sérieux, comme un vrai raconteur d'histoires qui peut aussi avoir un effet cathartique sur le lecteur.

mercredi, novembre 5 2008

"Le Père Brown", inventé par Chesterton

Borges, dans son petit essai sur Chesterton, nous dit : "Edgar Allan Poe a écrit des contes d'horreur fantastique ou de bizarrerie pures ; Edgar Allan Poe a inventé le conte policier. Autre fait, non moins incontestable : il n'a jamais combiné les deux genres ... Par contre, Chesterton a prodigué, avec passion et bonheur, ce genre de tours de force".

Le Père Brown est l'un des avatars les plus réussis de l'Auguste Dupin de Poe ; pas aussi célèbre dans la durée que Sherlock Holmes, mais très connu tout de même. Il appartient, non pas au polar (que j'apprécie moyennement), mais à la littérature de détection, dont l'une des caractéristiques principales est de ne pas faire dans le vraisemblable : un prêtre qui joue au détective dans de très nombreuses histoires, c'est impossible dans la réalité (tout comme Hercule Poirot ou Sherlock Holmes, d'ailleurs). Les intrigues sont toutes construites sur un schéma identique : le Père Brown se trouve toujours par hasard à un endroit ou quelque chose de surnaturel se passe, dont tout le monde a peur et qui est plutôt démoniaque ; à la fin, le Père Brown mène l'enquête et apporte la solution, bien plus raisonnable qu'on l'imaginait au départ.

En un mot, le Père Brown est un personnage haut en couleur qui permet à Chesterton de nous faire part de ses démons intérieurs, d'une manière schématique, symbolique et divertissante, au lieu d'entrer dans les complications lourdes du réalisme. J'aime ces procédés plus que tout autres, qui nous rendent la vie plus colorée, plus simple, l'homme plus clair, quand la littérature réaliste, psychologique, passe son temps à nous montrer l'homme et le monde dans leur chaos indéchiffrable. Il s'agit pour moi de l'art "vrai", celui qui fait intrinsèquement partie d'un besoin humain : poétiser et schématiser le monde, pour en apporter une compréhension plus facile (tout en n'étant pas faux, évidemment !).

Quand la littérature devient précise comme un jeu de société (on sait où on va, et comment y parvenir), avec des personnages typiques, hauts en couleur, comme dans une aventure de Tintin et Milou, et courte, comme le conte qu'on lit le soir, intégralement, avant de s'endormir.

Comme "L'absence de M. Glass", ou "Le duel du docteur Hirsch", deux histoires, entre autres, recueillies dans "La sagesse du Père Brown".

vendredi, octobre 31 2008

"Mondo", de JMG Le Clézio

Il s'agit de la nouvelle éponyme du recueil "Mondo et autres histoires" ; elle compte environ 70 pages. Mondo est un petit garçon sans famille, venu de nulle part, errant dans une ville dont on ne connaît pas le nom, certainement au bord de la Méditerranée. J'y ai vu pour ma part un double plus jeune de l'Adam du "Procès-verbal" (même mise à l'écart de la société, même immersion dans le monde plus global du vivant, de la nature). Mondo ne comprend pas la façon de vivre des adultes, qui délaissent l'émerveillement du monde, de la mer, qui ne savent pas pourquoi certaines bouteilles en verre sont vertes, ce qu'est, précisément, une étoile filante. Lui erre dans un autre monde, baigné de sensations, de liberté, de poétisation du moindre micro-phénomène naturel, comme les vagues qui se brisent. Mondo a aussi la capacité de faire rêver les gens, comme le vieux pêcheur qu'il rencontre, et d'autres ; parfois, un peu comme le "dessine-moi un mouton" du petit prince, il se plante devant une personne et lui demande : "est-ce que vous voulez m'adopter ?". Mais en fait il ne le veut peut-être pas vraiment, parce qu'il n'attend jamais la réponse. Mondo nous rappelle tout ce que nous avons perdu, plongés que nous sommes dans nos préoccupations d'adulte. Même l'Assistance publique ne pourra pas stopper sa soif de liberté.

mardi, octobre 21 2008

Littérature et cinéma

Je pense que la littérature et le cinéma sont deux arts très différents. Je sais bien qu'aujourd'hui la "consécration" pour un écrivain est de voir son oeuvre portée à l'écran, et qu'il faut écrire des livres qui soient susceptibles de faire un bon scénario. Pourtant, l'écriture permet d'accéder à une profondeur que n'atteindra jamais le cinéma. Quant au style, il est intraduisible par l'image. Kundera va même plus loin : il prétend qu'il faut écrire des romans qui soient impossibles à résumer, pour que surtout ils ne finissent pas sur un écran de cinéma. Il paraît que l'on a fait un film de son chef-d'oeuvre "L'insoutenable légèreté de l'être" ; eh bien, d'abord le réalisateur de ce film a fait fort, parce que j'ai vraiment du mal à imaginer ce livre porté à l'écran. Mais surtout, même sans l'avoir vu moi-même, je peux affirmer que ce texte n'a pas dû être représenté dans son infinie richesse. Non, décidément, je considère la littérature comme un art supérieur au cinéma (le pouvoir des mots peut suggérer même les plus belles images qui soient), bien que je sois un aficionado, notamment, des films qui mettent en scène la vie des écrivains ("Truman Capote", "Le facteur", entre autres).

Le prix Nobel pour Le Clézio !

Il l'a eu ! Toutes mes félicitations à Jean-Marie Gustave Le Clézio.

Il était de notoriété publique que Le Clézio était le seul écrivain français (avec Kundera) à pouvoir obtenir la consécration suprême (pauvre littérature française !) mais lorsque cela arrive, c'est autre chose : non pas une surprise, mais à coup sûr un événement majeur. J'ai regardé sa conférence de presse : il est toujours aussi perturbé par les medias ; il va pourtant être servi dans les prochains jours. Cet homme a poursuivi son petit bonhomme de chemin en dehors de tout calcul, des cénacles parisiens, ouvert au monde mais en dehors de toute superficialité, paillettes, champagne et compagnie, gesticulations médiatiques, apportant une nouvelle vision de l'homme et du monde dans une forme expérimentale qu'il s'est inventée (son oeuvre n'appartient à aucun genre). Lui qui n'a jamais trouvé une bonne raison d'entrer à l'Académie française, alors que tous les académiciens le suppliaient de le faire, il n'a pas refusé le Nobel. On comprend pourquoi : c'est un homme qui a le sens des valeurs. Seul le "Dictionnaire" pourrait le décider, je crois. Je retiendrai surtout de la conférence de presse une phrase (inspirée d'une idée, ironie du sort ou clin d'oeil, de Kundera), citée en substance : "Un écrivain n'est pas un philosophe, il n'affirme pas, c'est quelqu'un qui pose des questions". Un bel enseignement. J'ai eu la chance de croiser Le Clézio le 16 mai 2003 au théâtre Garonne à Toulouse (il avait été invité par la librairie Ombres blanches). Il a répondu aux questions avec attention et modestie, les yeux perpétuellement dans le vague (il est décidément ailleurs). Un souvenir qui prend une saveur particulière aujourd'hui. Savourons cette récompense, parce qu'il se pourrait bien que nous n'en voyions pas d'autre avant longtemps en France.

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