Les Manuscrits Ne Brûlent Pas.

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Policiers, romans noirs & C°.

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vendredi, août 29 2008

Mort d'un Pantin - Caroline Graham

Jaquette non répertoriée

Death of a Hollow Man Traduction : Thierry Sandaldjian

Je dois être devenue accro à l'univers de Caroline Graham : c'est en effet la première fois que je vois réunis autant de machiavélisme et de cadavres dans un petit village anglais - petit village qui change cependant selon les romans, bien sûr. Graham, c'est de l'Agatha Christie avec une pointe de Thomas Harris sauce anglaise. ;o)

"Mort d'un Pantin" est le deuxième opus des aventures de l'inspecteur Barnaby et de son assistant, le sergent Troy, rouquin machiste de la plus belle eau. Pourtant, quand débute le roman, Barnaby est en vacances et regarde sa femme, Joyce, s'activer pour la troupe de comédiens amateurs où elle assume à la fois la responsabilité d'un petit rôle et celle de la confection des costumes.

Au programme de la troupe Latimer, cette fois-ci : "Amadeus", de Peter Shaffer, où l'on voit Salieri se trancher la gorge face au public. Le rôle est tenu par Esslyn Carmichael, expert-comptable de son état et comédien amateur lors de ses loisirs. Carmichael a divorcé de Rosa pour se remarier avec une jeunette de ving ans moins jeune que lui et qu'il a mise enceinte : la blonde et sensuelle Kitty. C'est un homme autoritaire, coureur et volontiers cabotin. Mais, sur scène, il possède une aura indéniable et une technique quasi parfaite.

Il commence pourtant à se faire du souci carb la troupe accueille depuis peu le jeune Nicholas Bradley/b, dont l'ambition est de rejoindre un jour la Royal Shakespeare Company à Londres.

Crainte bien vaine car le metteur en scène, Harold Winstanley, tient à son "grand premier rôle." Drôle de cabot, lui aussi, cet Harold : méprisant, "se la jouant", prêt à piquer toutes les bonnes idées de son assistante, la timide Deirdre Tibbs, ou encore celles du responsable des éclairages : Tim Young, bisexuel vivant en couple avec Avery Phillips, le décorateur.

Dans un climat de tensions assez prononcées, arrive le jour de la première. Pourquoi les jumeaux Everard choisissent-ils ce moment pour révéler à Carmichael que sa femme a une liaison ? ... Par pur amusement, sans doute car ces deux-là brillent par leur malveillance. Qui pis est, Esslyn s'imagine à tort que son rival n'est autre que Nicholas et tente de lui faire un mauvais parti alors que tous deux se trouvent seuls en scène.

Tentative qu'il ne réitérera pas car, lors de la fameuse scène de la mort de Salieri, ble rasoir devant faire illusion a été débarrassé du scotch qui le rendait inoffensif ...

Un roman quatre étoiles, croyez-moi. ;o)

vendredi, juillet 18 2008

L'Evangile du Bourreau - Gueorgui & Arkadi Alexandrovitch Vaïner

_Evanguelie ot Palatcha__ --Traduction : Pierre Léon__

Bon, je n'irai pas par quatre chemins : si les USA ont Ellroy, la Russie, elle, possède les frères Vaïner. Et croyez-moi, j'assume pleinement ce que j'écris.

Tout d'abord, un narrateur qu'on n'est pas près d'oublier tant il symbolise toute l'horreur - et toute l'ambiguïté - du Mal : Pavel Egorovitch Khvatkine. En toile de fond, l'URSS de Staline et une analyse politique et morale qui trouve le moyen de tenir le lecteur en haleine pendant sept-cent-soixante-dix pages en Folio Poche. Et par là-dessus, ingrédient suprême, ce souffle, cette ampleur,cette folie qui n'appartiennent qu'à la littérature russe.

Au début, je redoutais un peu que, en raison de leurs origines juives, les frères Vaïner ne suivissent la mode universelle actuelle : à savoir se poser en juges d'un peuple et culpabiliser celui-ci à outrance. iMea maxima culpa /i: pas plus qu'ils ne veulent renoncer à leur judéité, les deux romanciers n'entendent renier leur héritage russe. Les frères Vaïner sont juifs ET russes ou russes ET juifs, l'ordre importe peu : le "ET" par contre est essentiel.

Certes, ils ont choisi de démonter l'affaire des Blouses blanches, à laquelle seule mit fin la mort (l'assassinat ?) de Staline. Ils le font d'ailleurs avec une virtuosité, une maîtrise ! ... L'autre jour, à propos de "L'Historienne et Drakula", j'évoquais la difficulté, pour un auteur, de dominer la pratique du "retour en arrière" et du récit parallèle. J'ajouterai que Mme Kostova pourrait demander des leçons aux frères Vaïner : ce qu'ils font, c'est du grand, du très grand art !

Pour vous aider à vous repérer (un peu) dans cette épopée noircissime, en voici la trame centrale :

Devenu un honnête professeur de Droit rangé des voitures sous Brejnev, l'ancien lieutenant-colonel du MGB, Pavel Egorovitch Khvatine, qui fut la "tête pensante" du montage de l'affaire des Blouses blanches, se voit, un soir de beuverie, rattrapé par son passé. Un individu démoniaque - il m'a fait penser au "Maître et Marguerite" de Boulgakov - l'interpelle en lui disant qu'il est "le Machiniste, le gardien des fourneaux de l'Enfer" et qu'il vient lui réclamer des comptes.

Forcément, notre Pavel Egorovitch, qui est pourtant doté d'une nature tout à fait exceptionnelle de professionnel de l'assassinat, est un peu ébranlé. Et, entre deux bouteilles de vodka, les souvenirs reviennent : la Loubianka et ses bureaux, le knout, les tortures, les huiles du parti, le doute et la suspicion incessants, même et d'abord chez les bourreaux, l'ombre éternellement planante du Saint-Patron, l'amour de Pavel pour Rimma, la fille d'un scientifique juif arrêté pour complot, la naissance de leur fille, Maïka, la haine que celle-ci a développée envers son père - il aime tant à être haï, Pavel Egorovitch ... - et maintenant ce Magnus Truc-Machin-Chouette, ce Juif-Allemand de l'Ouest qui veut épouser Maïka et qui vient aussi réclamer des comptes pour un obscur rabbin jadis assassiné à la Loubianka - "comme tant d'autres", fait remarquer Pavel Egorovitch qui a, au début, bien du mal, à se rappeler cette silhouette-là ...

Depuis Ellroy, je le répète, je n'avais pas vu, dans le genre polar socio-politique, une telle réussite. C'est noir, mais d'un noir somptueux, l'intrigue est encore complexifiée par les retours en arrière mais c'est si bien construit que le lecteur ne s'y perd pas un seul instant, la leçon d'Histoire est superbe et sa conclusion, d'une humanité et d'un cynisme qui suffiraient à prouver, s'il en était encore besoin, l'intelligence aiguë de ses créateurs, l'humour est cruel, noirissime, russe, la chute, on n'en voudrait pas d'autre ... Quant à Pavel Egorovitch ...

... Il entre de plein pied au Panthéon des Affreux du Polar - et de la Littérature. Beau et en même temps répugnant, implacable et pourtant capable - une seule fois mais tout de même - d'un geste qui aurait pu lui coûter sa carrière et sa vie (un geste qu'il n'explique pas d'ailleurs et dont il ne parlera jamais à la principale intéressée dans l'affaire), ange déchu et serpent, Pavel Egorovitch charme et épouvante le lecteur.

Est-il le Mal absolu ? Laissons lui les (presque) derniers mots de l'histoire :

... ... Avant même que les cartes fussent distribuées, j'avais déjà tous les atouts en main. Parce que je serai toujours utile à quelqu'un. Aux communistes, aux capitalistes, aux antisémites, aux sionistes. Au KGB, à la CIA, aux Etats-Unis, à l'URSS, hier comme demain.

Un grand roman, je vous dis ! ;o)

mardi, juillet 15 2008

Meurtres à Badger's Drift - Caroline Graham

The Killings of Badger's Drift Traduction : Silvia Sueli Milanezi

Née le 17 juillet 1931 dans le Warwickshire, Caroline Graham appartient à l'espèce des romancières anglaises pures et dures, de celles qui nous ont concocté et nous concoctent toujours de solides intrigues poliicières, plus ou moins sanglantes selon la génération à laquelle elles appartiennent.

De cette romancière, créatrice de la fameuse série "Inspecteur Barnaby", je dirai que, en partant d'une recette basique, le petit village anglais si cher à Agatha Christie et à Patricia Wentworth, elle a créé un plat savoureux, riche en meurtres plus sanglants que chez ses illustres aînées.

Autre ingrédient de choix - qui n'apparaît pas dans les épisodes de la série, plus modérés : un ou deux personnages qui, sans tenir le rôle du meurtrier, se révèlent singulièrement déplaisants et presque iborderline/i. Ce délire glauque, cette méchanceté sadique, ni Christie, ni Wentworth n'y auraient songé. Graham, elle, s'en sert pour conférer une touche d'authenticité supplémentaire à ses intrigues.

Ainsi, dans "Meurtres à ..." qui constitue d'ailleurs le premier roman des aventures de Barnaby, c'est à Mrs Rainbird et à son fils, Dennis, que revient cet honneur douteux mais nécessaire. Tout ce que leur relation comporte de malsain est peu à peu révélé à un lecteur de plus en plus mal à l'aise, avant de culminer dans une fin de chapitre - celle du quatrième - qui ne laisse plus aucun doute à l'imagination.

De toutes façons, les crimes qui donnent son titre au roman sont tous en relation avec des sentiments singulièrement glauques. Aussi, pour ne pas vous révéler ce qui les motive, ne vous donnerai-je que le tout début de l'intrigue.

Emily Simpson, une paisible vieille demoiselle, ancienne institutrice à Badger's Drift, est retrouvée morte dans sa cuisine. Le médecin du coin signe le permis d'inhumer sans se poser trop de questions. Mais la meilleure amie de la disparue, Miss Bellringer, décide de faire part de ses soupçons au poste de police de la ville voisine. L'enquête, menée par l'Inspecteur Barnaby et le sergent Troy, est lancée.

Elle s'achèvera trois cents pages plus loin, sans que le lecteur se soit ennuyé un seul instant. Peut-être le puriste jugera-t-il certaines ficelles un peu grosses ou convenues mais après tout, nous sommes en vacances et un bon policier qui ne casse pas trop la tête et possède un style convenable et une atmosphère trouble, toute suintante de méchanceté rentrée, est idéal pour cette période de l'année. ;o)

dimanche, juin 1 2008

Le Rêve des Chevaux Brisés - William Bayer

The Dream of the Broken Horses Traduction : Gérard de Chergé

Tout apprenti-romancier devrait lire ce livre qui, par la rigueur de sa construction et la profondeur de ses analyses des personnages et des situations, atteint pratiquement à la perfection, une perfection que, jusqu'ici et dans le genre "polar", je n'ai rencontrée que chez Ellroy ou Lehane.

Si l'on excepte le flou qui entoure jusqu'à la fin le destin tragique de la petite Belle Fulraine, rien, dans ce livre, ne laisse à son lecteur une impression d'inachevé. (Encore peut-on penser que ce flou fait écho à l'épouvantable incertitude qui est trop souvent le lot des parents dont les enfants ont été enlevés et qui ne reparaissent jamais.) Tous les détails ont été peaufinés avec des tendresses d'horloger travaillant à une machine infernale. Les contradictions des caractères sont exposées, puis démontées et remontées avec une passion d'entomologiste. Enfin, contrairement à ce qu'il arrive trop souvent dans ce genre d'intrigue, la fin ne déçoit pas et les mobiles du meurtrier restent crédibles.

Avec tout cela, il ne faut pas s'étonner si l'ambiance de cette tranquille petite ville du Midwest, avec ses notables et ses moins notables, leurs secrets, leurs réussites et leurs échecs, est formidablement rendue. En prime, toute une palanquée de personnages dits "secondaires" qui auraient fait merveille dans l'un des grands films noirs des années quarante. Sans doute était-ce l'un des buts recherchés par Bayer puisque lui-même établit des parallèles entre le bar où se déroulent un bon nombre de scènes - l'omniprésent Chez Waldo - et le club dirigé par Bogart dans Casablanca (Chez Rick, si mes souvenirs sont exacts.)

Mention toute spéciale au personnage du psy qui tente de soigner Barbara et qui, peu à peu, grisé par l'idée qu'il tient un cas digne de "L'homme aux loups" de Freud, va dériver complètement.

Et puis, quelle maîtrise des flash-backs ! ...

L'intrigue déroule ses spirales empoisonnées autour du meurtre de Barbara Fulraine, épouse en instance de divorce du magnat des aciéries locales, et de son amant, Tom Jessup, qui était l'un des professeurs de leurs deux garçons, Mark et Robin. Les deux amants ont été criblés de balles, dans la chambre 101 d'un hôtel miteux local. Au-dehors, l'après-midi était splendide et chaud.

David Weiss, qui n'est autre que le fils de l'ancien psychanalyste de Barbara, a l'occasion de revenir sur les lieux en qualité d'illustrateur pour un procès à huis-clos, le procès Forrest. Et, fatalement, tout cela remue pas mal de souvenirs en lui, d'autant que son père s'est suicidé peu après l'affaire Fulraine qui, vous vous en doutez, n'a jamais été résolue.

Décidé à obtenir au moins quelques réponses, même s'il doit pour cela remuer la boue, Weiss s'enfonce dans sa propre enquête ...

Le reste, je ne vous le raconterai pas. Procurez-vous "Le Rêve des Chevaux Brisés" et venez nous dire ici si vous partagez mon enthousiasme - ce que je vous souhaite. Et merci à Gémini, de Nota Bene, qui m'a suggéré cette lecture. ;o)

L'Affaire Jane Eyre - Jasper Fforde

The Eyre Affair Traduction : Roxane Azimi

Avant de commencer, j'ai creusé mes tranchées et vérifié mes paratonnerres. Il le fallait, vu l'engouement suscité d'ordinaire par ce livre ... qui m'a laissée de marbre. ;o<

Pourtant, au départ, il avait tout pour me plaire. L'action se déroule dans un monde où la littérature est traitée avec le plus grand respect, le niveau culturel est particulièrement élevé, les personnages des livres peuvent en sortir ou se voir enlevés de leurs pages bien-aimées par de sinistres individus qui rappellent beaucoup les "maîtres du Mal" chers au roman populaire, des brigades policières s'occupent personnellement de tout ce qui risque de nuire aux livres et à leurs univers, de surcroît, Fforde a choisi le vaste champ de l'uchronie pour faire évoluer son intrigue. Ajoutez à cela qu'on y croise vampires et loups-garous, donc : beaucoup de plaisir en perspective.

Ben oui, mais ça n'a pas accroché.

Tout d'abord, j'ai trouvé l'héroïne, Thursday Next, d'une froideur et d'un sérieux insupportables. D'accord, elle a fait la guerre de Crimée - dans ce monde particulier, ce conflit dure depuis plus d'un siècle et il y a encore un tsar en Russie - elle y a perdu son frère et ses amis mais ... Impossible de compatir.

Les autres personnages sont du même tonneau: on dirait des poupées vides. Le seul qui pourrait tirer son épingle du jeu, c'est le père de Thursday qui est en bisbille avec les Brigades temporelles et qui apparaît et disparaît avec une rapidité et une désinvolture qui rappellent la famille de sorciers de Samantha dans la célèbre série télévisée. C'est d'ailleurs là que le bât blesse car Fforde abuse de cet aspect "entrevues-éclair."

Le Méchant, Achéron Styx, a, comme vous pouvez vous en rendre compte, un nom prometteur. Mais c'est une caricature, qui pis est sans profondeur.

Bref, Jasper Fforde a pris un sacré nombre d'ingrédients pour monter sa mayonnaise. Mais, en tout, l'excès est nuisible et il a oublié qu'il faut une grande maîtrise pour manier autant d'éléments. L'écrivain a beaucoup d'imagination mais tout reste plat, désespérément plat - et le style sec de l'ensemble n'arrange rien.

Mon reproche principal portera sur l'humour*. Il fait désespérément défaut à l'ouvrage. Ce qui est d'autant plus malheureux qu'il aurait pu faire passer beaucoup de choses, et sans doute effacé tout ce que les personnages ont de guindé. Thursday ne se lâche jamais, ses compères non plus, ce mélange de policier et de conte fantastique assaisonné de S.F. a tout du tigre de papier.

Et, bien entendu, on ne peut s'empêcher de songer à ce que Terry Pratchett a fait avec son Disque-Monde. Car c'est bien le même principe. Mais chez Fforde, tout est brouillon et lourd tandis que Pratchett, royal, s'envole. ;o)

  • : j'ai lu çà et là, dans les blogs, que d'autres avaient beaucoup ri ... Comme quoi ... De toutes façons, il faut de tout pour faire un monde. ;o)

vendredi, mai 16 2008

Les Courriers de la Mort - Pierre Magnan

Depuis "Le Sang des Atrides", Pierre Magnan développe une oeuvre régionaliste, dans la lignée - mais en beaucoup plus sombre - de Charles Exbrayat. La majeure partie de ses romans, surtout ceux qui ont pour héros le commissaire Laviolette et le juge Chabrand, se déroulent dans la région de Digne et donnent au lecteur l'occasion de découvrir les paysages et la culture des Alpes de Haute-Provence.

Magnan, c'est d'abord un style, riche, plantureux - parfois un peu trop ;o) - résolument littéraire, qui mêle avec adresse la noirceur et l'humour.Romancier-né, il a à coeur de fouiller ses personnages et, tel un Chabrol qui aurait choisi la plume au lieu de la caméra, il aime à sonder les vieilles histoires de famille au coeur de la province profonde.

Une autre caractéristique de cet auteur, c'est le climat étrange, décalé, limite fantastique, qu'il sait créer. Et le plus bizarre, c'est que ce fantastique n'a rien de méditerranéen : enfin, moi, en tous cas, il m'évoque toujours les brumes du Nord.

"Les Courriers de la Mort" se situe dans la région dignoise. Tout commence dans le cimetière d'un petit village où un autochtone qui a obtenu l'autorisation de creuser sa tombe personnelle pourvu qu'il s'occupe en parallèle de veiller sur le bien-être de ses futurs voisins voit un jour une lettre tomber dans la boîte accolée - pour des raisons que Magnan n'explique d'ailleurs pas - à la grille du cimetière. Chez notre fossoyeur, la curiosité prend vite le dessus sur l'espèce de malaise qu'il avait ressenti à entendre du bruit du côté de la fameuse boîte. Il regarde l'adresse - une habitante de Digne - et puis, après un moment d'hésitation, il court à la poste et expédie le courrier, après l'avoir timbré.

Or, la destinataire du courrier finit très vite, assassinée sous l'oeil du lecteur par une silhouette lourdaude au masque étrange ...

Le meurtrier use d'un procédé similaire à celui déjà employé par son homologue dans "Le Sang des Atrides" et on peut le reprocher à l'auteur. Mais, pour peu qu'il accepte de jouer le début dès le premier chapitre, le lecteur retrouve avec plaisir Chabrand et Laviolette (désormais en retraite auprès de ses chats errants), aux prises avec un meurtrier retors et déterminé.

Toutefois, si vous ne connaissez encore ni l'un, ni l'autre, préférez "Le Sang des Atrides" ou encore "Le Tombeau d'Hélios.";o)

vendredi, avril 25 2008

Avant le Gel - Henning Mankell (Suède)

Innan Frosten Traduction : Anna Gibson

Avez-vous vu un passionné s'attaquer à l'un de ces puzzles monumentaux qui en désespèrent plus d'un ? Eh ! bien, quand on lit "Avant le Gel", on se dit que, pour l'écrire, Henning Mankell a dû procéder de manière similaire. C'est dire qu'une lenteur quasi jubilatoire et l'amour de la précision ont présidé à la rédaction de ce livre.

Le prologue nous dépeint la fuite du seul survivant de la secte fondée - et exterminée - par Jim Jones au Guyana. C'est assez court mais l'exaltation religieuse désespérée qui anime le personnage vous met d'emblée mal à l'aise.

Puis on se retrouve en Suède, plus précisément en Scanie, région élue par Mankell, dans la ville de Malmö, où Linda, la fille de Kurt Wallander, s'apprête à rejoindre son affectation, dans le même commissariat que son père. Ayant, semble-t-il, définitivement rompu les ponts avec sa mère, Mona, désormais remariée et qui sombre dans l'alcool, la jeune femme, en attente d'un logement valable, vit pour l'instant chez son père. Ce qui n'est pas toujours facile, pour l'un comme pour l'autre, bien que - ou parce que - ces deux-là se ressemblent en fait terriblement.

Toujours fidèle à lui-même, Wallander s'inquiète d'un appel reçu au commissariat et qui signalait des cygnes en feu sur le lac voisin. Pour lui - comme pour toute personne sensée - s'attaquer à des animaux qui n'ont strictement rien fait suppose qu'on peut passer à la vitesse supérieure, et s'attaquer à l'Homme.

De son côté, Linda, qui tourne un peu en rond dans l'attente de prendre ses marques définitives, s'inquiète de la disparition apparente de l'une de ses anciennes camarades de classe, dont elle était demeurée proche, Anna Westin. La dernière fois qu'elles s'étaient parlé, quelques jours plus tôt, Anna lui avait dit avoir croisé son père près d'un hôtel. Or, Erik Westin avait abandonné femme et enfant alors qu'Anna n'avait que cinq ou six ans.

Il est difficile de définir l'atmosphère de ce roman : à la fois étouffante et intemporelle, cotonneuse et onirique, balisée de détails très précis et en même temps très floue, en tous cas angoissante. La tension monte lentement, avec une détermination tranquille, et ce cheminement est ponctué de nouveaux animaux sacrifiés par le feu et de quelques cadavres de femmes.

Même si Mankell achève son roman sur une note d'espoir, on retrouve ici un peu de la tristesse et du désespoir écoeuré qui tissaient la toile des "Morts de la Saint-Jean." Bref, c'est du "grand" Mankell. Je le déconseillerai toutefois à ceux qui n'apprécient guère les longueurs dans les polars. En outre, si l'on veut vraiment chercher des poux à l'auteur, il y a, çà et là, quelques petites imprécisions - oui, malgré tout - et l'ambiguïté avec laquelle il considère le fanatisme religieux - en fait, on ne sait jamais s'il le tient, réellement ou non, pour une folie - peut laisser certains sur leur faim.

Mais moi, j'ai vraiment aimé. ;o)

La Voix - Arnaldur Indridason (Islande)

Röddin Traduction

Alors que, dans la bonne ville de Reykjavik, tout le monde attend le réveillon de Noël pendant lequel les plus chanceux - et les plus traditionnalistes - se cuisineront du mouton fumé, un drame éclate dans l'un des meilleurs hôtels du cru. Le portier de l'endroit qui, chaque année, tenait le rôle du Père Noël pour les enfants des clients, est retrouvé poignardé dans l'espèce de cagibi qu'il occupait au sous-sol. Le plus choquant, c'est qu'on la retrouvé assis sur son lit, à moitié nu, un préservatif (vide) sur le sexe. Seul, le bas du corps était dénudé : pour le reste, le portier arborait sa tenue de Père Noël.

Bien que leur métier leur en ait déjà fait voir, selon l'expression familière, des vertes et des pas mûres, Erlendur, Sigurdur et Elinborg restent assez perplexes devant le spectacle. Elinborg est déjà très secouée par une affaire extérieure - une histoire d'enfant probablement maltraité par son père - qui va bientôt passer en jugement. Sigurdur se demande s'il a bien fait de se marier et Erlendur est de nouveau en bisbille avec sa fille, Eva Lind.

De fil en aiguille, Erlendur, qui prend une chambre à l'hôtel pour mieux étudier le problème, va apprendre que l'ancien portier avait été, avant sa puberté, la plus belle voix d'Islande mais que, selon toute vraisemblance, cette carrière lui avait été imposée par un père décidé à vivre par procuration la célébrité dont lui-même n'avait pu jouir en son temps.

Un roman de neige et de mélancolie, un roman dédié à l'enfance volée et à la vie d'adulte gâchée que cela engendre trop souvent. Peu à peu, avec une maîtrise remarquable, Indridason développe son propre style et une atmosphère très particulière que le lecteur a plaisir à retrouver au fil de ses romans. ;o)

jeudi, avril 24 2008

La Femme en Vert - Arnaldur Indridason (Islande)

Graforpögn Traduction : Eric Boury

Ici, c'est par un bout d'os, mâchonné par un bébé lors d'une fête anniversaire donnée en l'honneur de son frère aîné, que débute l'histoire. Le fait serait peut-être passé inaperçu si un jeune étudiant en médecine n'avait accompagné son propre petit frère à cette fête. Etonné par la forme de l'objet, il le prend au bébé et, aussitôt, ses soupçons se confirment : il s'agit d'un morceau de côte, prélevée sur un squelette humain.

Il s'avère que l'os a été découvert sur un chantier voisin par le frère du bébé. L'enfant l'a ensuite laissé traîner et le bébé, qui faisait ses dents, l'a récupéré.

Prévenue, la police de Reykjavik délègue sur les lieux notre trio habituel : Erlendur Sveinsson, Sigurdur Oli et Elinborg. Or, les premières fouilles révèlent que l'individu qui gît là depuis on ne sait combien de temps était encore en vie lorsqu'il fut enterré ...

En parallèle de l'enquête policière, Indridason intercale des chapitres qui nous content l'histoire d'une enfant trouvée - à quelle date, on l'ignore pendant la plus grande partie du roman - qui, devenue jeune fille, joue de malchance en se retrouvant enceinte d'un marin par la suite porté disparu. Elle croit trouver un foyer pour elle-même et sa petite-fille, Mikkelina, lorsqu'elle épouse un ouvrier en apparence très solide et que le lecteur ne connaîtra que sous le nom de "Grimur", mais la malheureuse se trompe lourdement et, pour elle comme pour sa fille et les deux enfants qu'elle aura de cet homme, l'existence tiendra plus du cauchemar ...

Le rythme est toujours aussi soutenu, mais sans précipitation et Indridason déroule avec naturel les méandres d'une histoire plutôt complexe. J'insiste sur le mot : naturel. Il est rare d'en découvrir autant dans un roman, policier ou non. Et l'on se dit que, pour atteindre à un tel résultat, l'auteur a dû bigrement travailler son texte. D'autant que rien, aucun détail, aucun développement, ne semble avoir été laissé au hasard.

Quant aux personnages, ils sont tous à l'image de l'intrigue. Mention spéciale peut-être à Grimur, dont on ne saura jamais pourquoi ni comment il était devenu un monstre. On le hait et en même temps, surtout au final, on le plaint. Le tout sans tomber dans le mélo.

Arnaldur Indridason est vraiment un sacré bon romancier. ;o)

mercredi, avril 16 2008

Danse avec l'Ange - Ake Edvardson (Suède)

Dans med en ängel Traduction : Anna Gibson

Le thème de ce roman policier se veut extrêmement alléchant : un jeune Suédois est assassiné, de manière particulièrement sadique, dans sa chambre d'hôtel. Les voisins n'ont rien entendu, n'ont rien vu. Pourtant, il y a du sang partout et, selon les indications relevées, il y a gros à parier que le ou les assassins ont filmé la scène.

Peu de temps après, un jeune Anglais est assassiné dans les mêmes conditions, mais à Goteborg, la ville où travaille le commissaire Erik Winter.

Evidemment, tout le monde - à commencer par le lecteur - se pose des questions : les deux jeunes gens se connaissaient-ils ? étaient-ils homosexuels ? pourquoi leur agonie a-t-elle été filmée ? etc, etc ...

Pendant ce temps, l'enquête débute et prend sa vitesse de croisière. Nous suivons les démélés téléphoniques de Winter avec sa mère (heureusement exilée à Marbella) ainsi que ses amours discrètes avec sa maîtresse - qui est aussi médecin. On le suit même à Londres où il rencontre son homologue britannique, Mc Donald.

Se produit un nouveau crime - mais, pour être franche, je ne me rappelle plus si c'est en Angleterre ou en Suède mais croyez-moi, au finish, ça n'a aucune importance ! ;o)

Au bout de 420 pages environ, arrive la fin - une fin improbable qui implique le meilleur ami de Winter (ils allaient au lycée ensemble). Il aurait monté toute l'affaire pour prouver à Winter qu'il était plus intelligent que lui. Pour des raisons inexpliquées, il "assassinait" de concert avec un second type (qui ne connaît pas Winter). Voilà, voilà. Ah ! oui ! S'il filmait, c'était sans doute pour prouver ses dires à Winter. Du moins, le lecteur en est-il réduit à le supposer parce qu'il n'aura pas vraiment d'explication là-dessus.

Bref, pour moi, "Danse avec l'Ange" constitue une magnifique promenade en bateau avec, de temps à autre, un ou deux petits arrêts - très soft - dans les milieux des peep-showsanglais et suédois. Dommage que ce soit le lecteur qui paie l'addition ... ;o)

La Cité des Jarres - Arnaldur Indridason (Islande)

Myrin Traduction : Eric Boury

Reykjavik, 2001 : le corps d'un septuagénaire, au crâne défoncé par les coups portés avec un lourd cendrier en grès, est retrouvé dans un appartement du quartier de Nordumyri. Aux côtés du corps, une feuille de papier et trois mots : "Je suis LUI."

Pour l'inspecteur Erlendur Sveinsson et son équipe, le mystère est complet. Pourtant, très vite, tout se décante et, avant toute chose, la personnalité du défunt.

Pas très sympathique - et même carrément ignoble - ce Holberg. Le disque dur de son ordinateur est plein à craquer d'enregistrements de films pornographiques particulièrement "hard" et l'on découvre bientôt que l'homme était un violeur patenté, doué d'une chance telle qu'il ne s'est jamais fait coincer.

Lentement, se fiant souvent à son instinct, Erlendur reconstitue l'ensemble de la toile qui révèle peu à peu des personnages secondaires comme Kolbrun, l'une des victimes de Holberg, et la petite fille, Audur, qui naquit de ce viol et qui mourut à quatre ans, d'une tumeur au cerveau. L'intrigue est parfaite, menée sans un seul temps mort même si l'inspecteur prend le temps de s'occuper çà et là des frasques de sa propre fille, Eva Lind. Les personnages tiennent la route mais ce sont les femmes qui, ici, ont la part belle et cette constatation incite le lecteur - et certainement la lectrice - à s'interroger sur le statut de la femme en Islande.

Rien à voir, il faut le préciser, avec l'ambiance, pessimiste et quasi sans espoir, que l'on rencontre dans le roman suédois avec, par exemple, Sjöwall & Malhöö ou encore, plus proche de nous, Menkell. Rien à voir non plus avec l'évanescence de leur compatriote, Ake Davidson. En Islande - et les lecteurs de Läxness n'en seront pas surpris - il fait peut-être nuit la moitié de l'année, il y a trop de neige et la violence prospère comme elle prospère partout sur notre planète mais pas question de courber l'échine : on continue d'avancer.

Arnaldur Indridason : un auteur à découvrir, si vous ne l'avez déjà fait - et à recommander ! ;o)

lundi, avril 14 2008

Les Fantômes du Palace - Martha Grimes

Belle Ruin Traduction : Philippe Safavi

Dans ce roman, c'est une jeune détective amateur, Emma Graham, douze ans, que met en scène Martha Grimes. Et, je l'écris comme je le pense, si l'humour (parfois forcé) reste au rendez-vous, le résultat obtenu est de très loin inférieur aux enquêtes Melrose Plant/Richard Jury.

Il est vrai que l'opinion du lecteur est faussée dès le départ par le fait que l'aventure précédente d'Emma joue un rôle - et même un très grand rôle - dans ces "Fantômes du Palace" et que, pour une raison que je ne m'explique pas, ni l'auteur (apparemment), ni l'éditeur (c'est certain) n'ont jamais présenté ce livre comme tributaire du précédent.

Du coup, que se passe-t-il ? Eh ! bien, le lecteur a l'impression de ne plus rien comprendre au milieu de tous ces fils, de tous ces noeuds que la petite Emma s'acharne à dénouer avec un certain brio mais dont plus de la moitié conserve tout leur mystère pour le non-initié.

Qui est, par exemple, cette jeune fille inconnue qu'Emma aperçoit toujours là où elle n'a que faire, à laquelle elle prête, tout au long des "Fantômes ...", une identité qui n'est pas la sienne et qui, finalement, a conservé tout son anonymat lorsqu'on referme le livre ? ...

Plus grave - à moins que l'on n'indique clairement que "Les Fantômes du Palace" fait partie d'une série à épisodes : qu'est devenu le bébé enlevé trente ans plus tôt au "Belle Rouen", hôtel tombé en décrépitude depuis lors et qui donne son titre au roman ? A-t-il été véritablement kidnappé par des inconnus ? Ses parents, qui ne pouvaient accepter sa trisomie supposée, l'ont-ils fait disparaître ? Quel rapport enfin tout cela a-t-il avec Ben Queen, héros du roman précédent ? ...

Rien, ABSOLUMENT RIEN, n'est clair et encore moins éclairci dans cette production, très décevante, de Martha Graham. Et ce ne sont pas les auto-congratulations de la très acide Emma Graham - personnage que je n'ai pas franchement trouvé si sympathique que ça avec ses certitudes d'être supérieure au reste de l'humanité - qui arrangent les choses. Pour être sincère, on s'en lasse très vite.

Bref, si j'ai lu "Les Fantômes du Palace" jusqu'au bout, c'est essentiellement parce que j'avais promis d'en faire une fiche. Voilà qui est fait. Maintenant, deux possibilités s'offrent à vous : ou bien vous zappez tout ce qui a un rapport avec Emma Graham, ou bien vous achetez les deux premiers volumes de ses aventures et vous voyez s'il y a une cohérence. ;o)

mardi, mars 25 2008

Le Rameau Brisé - Jonathan Kellerman

Through the eyes of a child Traduction : Frédéric Grellier

En dépit de une ou deux coïncidences non pas tirées par les cheveux mais si "grosses" qu'on hésite parfois à les accepter - et pourtant, dans la vie de tous les jours, il est vrai qu'on tombe souvent sur quelque chose qu'il nous serait impossible d'admettre dans une fiction - "Le Rameau brisé" n'en demeure pas moins un excellent polar.

Kellerman en tire toutes les ficelles avec une maestria incomparable, conduisant son lecteur de surprise en surprise sans lui laisser un seul instant pour réfléchir ou pour s'étonner - sauf peut-être à la toute extrême fin où les événements s'enchaînent à une telle vitesse que, malgré tout, on voit (à moins qu'il ne s'agisse d'une illusion ?) la ficelle.

Bien que ce soit lui qui, comme d'habitude, vient demander l'aide de son ami, le Dr Delaware, l'inspecteur Sturgis est assez vite mis sur la touche par des supérieurs hiérarchiques qui s'avisent un peu tard du guêpier dans lequel sa perspicacité pourrait entraîner un certain nombre de notables distingués. Qu'à cela ne tienne bien sûr, en vacances de commande au Mexique, Milo n'en perd pas moins l'affaire de vue.

Cette affaire, elle a commencé d'une façon assez inattendue, par le double meurtre d'un psychiatre, Morton Handler, et de sa maîtresse, Elena Gutierrez, dans le bureau même du praticien. Seul témoin du carnage - car c'en est un, je vous épargne les détails : Melody Quinn, la fille de la gardienne de la luxueuse résidence où exerçait Handler.

L'enfant affirmant de bonne foi ne rien se rappeler du tout - ou alors, une mêlée très vague - Sturgis et ses chefs estiment qu'une ou deux séances d'hypnose pourraient peut-être leur permettre d'y voir plus clair.

Cela fonctionne si bien que la mère de Melody - une mère plutôt bizarre qui confié la santé de son enfant à un psy adepte des amphétamines et des traitements médicamenteux douteux - estime les séances trop violentes pour sa fille et, soutenu par le psy en question, le Dr Towle, refuse de poursuivre plus loin.

Mais bien des choses qu'il a pu observer, tant chez Mrs Quinn que chez Towle lui-même, ont éveillé la curiosité de Delaware. De plus, il est clair que l'équilibre de Melody est en jeu ...

Sous l'intrigue policière qui met en jeu une petite confrérie de pédophiles, Kellerman pose la question des méfaits accomplis par la richesse (tout d'abord sur ceux qui la possèdent) et nous brosse un portrait ahurissant d'une Amérique où tous les milieux sans exception remettent à des psys pas toujours très nets la responsabilité de régler les problèmes, grands et petits, de leurs rejetons.

On en frissonne d'autant plus que, de nos jours, cette mode déplorable a gagné l'Europe.

A lire bien tranquillement - pour ne perdre aucun fil de l'écheveau - un jour d'angoisses - les polars, ça apaise. ;o)

mardi, mars 11 2008

La Trilogie Lloyd Hopkins : La Colline aux Suicidés - James Ellroy

Suicide Hill Traduction : Fred Michalski

Dernier volume de la trilogie consacrée à Lloyd le Dingue, cette "Colline aux Suicidés" fait référence à une colline située dans la banlieue de L.A. et où, dans les années 60, les jeunes motards avaient pris l'habitude de se fixer des rendez-vous cinglés, dans le genre de celui qui permet à James Dean, dans "La Fureur de Vivre", de faire la preuve de son courage - et de sa folie suicidaire.

Seulement, dans le livre d'Ellroy, les motos doivent franchir un profond fossé donnant en chute libre sur les égouts de la ville. Certains y sont morts (la tradition voulait qu'on prît la précaution d'y jeter au préalable de chaque duel maints objets coupants et tranchants, style crocs de boucher ou baïonnettes) et ceux qui en ont réchappé n'ont plus jamais été les mêmes, d'autant que, dans cette marée putride, se confondent nombre de produits chimiques hautement toxiques. Qui pis est : il arrivait à beaucoup de ces jeunes "durs" de tomber quatre ou cinq fois dans le fossé !

A un bout du décor, Ellroy nous plante le sergent Lloyd Hopkins, toujours aussi tête brûlée et aussi adepte de pureté, que ses supérieurs hiérarchiques rêvent de mettre à la retraite anticipée en s'appuyant sur le faux témoignage qu'il a donné pour sauver la vie de Goff et de sa maîtresse, dans "A cause de la Nuit." Quand débute le roman, un expert psychiatrique vient de déclarer Hopkins inapte à poursuivre ses fonctions.

A l'autre bout, un trio de malfrats comme seul Ellroy sait les composer : Duane Rice, qui ne rêve que de retrouver la femme qu'il aime (et qui ne l'aime pas, mais il ne le sait pas encore), Bobby Garcia, un ancien boxeur complètement fêlé qui rêve de meurtres et de viols et Joe, son frère, un "éternel second", que leur enfance commune auprès d'un père violent semble avoir lié à tout jamais à Bobby.

Il y a aussi Meyers, un gardien de prison pour détenus souffrant de troubles psychiatriques, qui ne vaut pas mieux que ceux qu'il garde et qui finira trois balles dans le dos, sur le sol d'une banque, pour des raisons que je vous laisse à découvrir. Kopek, le G-man avec lequel Hopkins se retrouve en train d'enquêter sur le premier braquage commis par le Trio infernal. Et bien sûr le vieil ennemi de Lloyd, son supérieur hiérarchique Fred Gaffeney.

Et toujours, toujours, le spectre de la Rédemption, inlassablement poursuivi par l'un comme par l'autre ... L'atteindront-ils jamais ?

Des trois volumes de la saga Hopkins, j'ai un faible pour "Lune Sanglante" et c'est peut-être pour cela que je juge cette "Colline aux suicidés" un peu plus faible que d'habitude. Je me suis d'ailleurs laissé dire que la saga Hopkins, initialement prévue avec cinq titres, commençait à peser à son auteur justement à partir de ce tome. Et, à mon avis, ça se sent ...) Il existe d'ailleurs un quatrième manuscrit contant les aventures de ce "flic sans loi" mais Ellroy l'abandonna en cours de route pour se consacrer au "Dahlia Noir", son obsession.

L'intrigue n'en demeure pas moins passionnante. Cependant, __si vous voulez juger sur pièce - ce qui serait la meilleure solution - lisez les trois volumes dans l'ordre. ;o)

La Trilogie Lloyd Hopkins : A Cause de la Nuit - James Ellroy

Because the Night Traduction : Freddy Michalski

"A cause de la nuit" m'a presque aussi choquée que "Le Dahlia noir" bien qu'il soit radicalement différent. Peut-être est-ce en raison du hobby bien particulier du père de Havilland ...

Mais ce qui m'emporte, une nouvelle fois, chez Ellroy, ce sont la délicatesse et la tendresse avec laquelle il se penche, malgré tout, sur les plaies intimes de ses criminels. Sans son père, Havilland serait-il devenu "le Voyageur de la Nuit" ?

L'ennui, c'est qu'on peut aussi présenter le problème de la façon suivante : malgré son père, Havilland aurait-il pu ne pas devenir "le Voyageur de la Nuit" ?

Ce qui nous renvoie à ces "mauvais instincts" que Ellroy a confessé lui-même et qu'il a transcendés (et continue à transcender encore) dans ses écrits. A rapprocher de la fameuse et éternelle question : "Agatha Christie et les "reines du crime" sont-elles des assassins potentiels, c'est-à-dire des assassins qui caressent toujours l'idée de tuer, parfois plus par jeu intellectuel que pour l'argent ou le sexe ?"

En fait, le roman noir, le roman policier, le roman d'énigme dévide à l'infini, et sous une forme passionnante, la grande question du Bien et du Mal. Et il faut que cette question nous touche bien intimement pour que nous soyons si friands de cette sorte de littérature ... ;o)

vendredi, mars 7 2008

La Trilogie Lloyd Hopkins : Lune Sanglante - James Ellroy

Blood on the Moon Traduction : Fred Michalski

Je n'ai pas été déçue. Il y a de l'épique chez Ellroy et un sens de la rédemption qui doit, à mon avis, provenir de ses origines personnelles : irlandaises ou écossaises.

Ses héros qui sont aussi des anti-héros ont toujours quelque chose de mystique et de crucifié - même un Peter Bondurant dans "American Tabloid." Ainsi, son Lloyd Hopkins, dont on apprendra seulement à la fin de "Lune Sanglante" le drame qui, dans l'enfance, l'a amené à se transformer en une espèce de Super Flic dédaigneux de sa hiérarchie.

Parce que le petit James Ellroy a lui-même connu sa part d'horreur, les personnages qu'il invente ont presque tous connu une horreur similaire durant leur propre enfance. Une horreur où se mêlent chair et violence.

Sur la chair, sur l'amour lui-même, le regard d'Ellroy est-il heureux ? Difficile de répondre à cette question. Pour lui, la femme en tous cas est TOUT. Il n'y a pas de garces authentiques chez Ellroy - contrairement au credo du roman noir. Toutes ses femmes fatales sont à la fois mère, épouse, maîtresse, amie, compagne, confidente. Et toutes y parviennent même si certaines d'entre elles paient ce multi-rôle de leur vie.

L'amour fou qu'Ellroy continue à porter à sa mère tragiquement décédée - et sans doute victime du tueur du Dahlia noir - participe beaucoup à cette aura qui nimbe tous les livres du romancier comme autant de petits mausolées qui la rendent éternelle.

C'est d'ailleurs peut-être pour cela que le style pourtant masculin d'Ellroy et son univers de mecs qui flirte souvent avec l'homosexualité et la bisexualité demeurent pourtant aisément accessibles aux femmes. Il y a une tendresse prodigieuse envers le genre humain chez Ellroy, qu'il s'acharne à dissimuler sous un cynisme parfois écoeurant et toujours très glauque, au bord du désespoir. ;o)

Un Tueur Sur La Route - James Ellroy

Silent Terror Traduction : Freddy Michalsky

L'univers d'Ellroy est noir, noir, noir ... et pourtant, l'on ferme toujours ses livres en regrettant d'en être déjà à la dernière page.

C'est ce que j'ai pensé en achevant "Un Tueur sur la Route" qui nous conte, dans un style moins "cogneur" que celui du "Grand Nulle Part", le parcours d'un tueur en série américain nommé Martin Plumkett. Pour être plus exacte, c'est Martin lui-même qui se met en scène. Il vient d'être capturé et, à l'exception d'une déclaration faite devant le tribunal, il se refuse à expliquer quoi que ce soit autrement que par écrit. Aussi entreprend-il dans sa cellule de rédiger son histoire.

L'histoire d'un enfant vraisemblablement surdoué mais privé d'amour dès sa jeunesse et qui ne s'en remettra pas. L'histoire d'un homme qui sait que ses pulsions violentes sont dûes à un accident survenu dans son enfance mais qu'il ne pourra se rappeler qu'à l'extrême fin du roman. Une histoire où les frustrations sexuelles et la déresponsabilisation des parents pèsent de façon atroce sur la destinée de leur enfant.

Ellroy, qui a avoué lui-même que, sans l'exorcisme de l'écriture, il aurait persévéré dans la délinquance aggravée, ne cherche pas à défendre son héros. Par la voix de l'enquêteur du FBI qui finit par coincer Plumkett, l'auteur nous rappelle que très peu nombreux sont en fait les enfants privés d'amour dans leur jeunesse et qui finissent dans la peau d'un tueur. Du début jusqu'à la fin, Ellroy se veut neutre et réussit d'ailleurs à nous restituer le parcours intérieur de Plumkett, tout en froideur et en non-dits, en non-touchers mêmes. Et c'est bien cet équilibre qui lui permet de nous faire entrevoir ces étincelles d'humanité qui, de temps en temps, scintillent et puis meurent en Martin, nous rappelant au passage qu'il aurait pu connaître une vie bien différente.

Face à un personnage comme Ross Anderson et, de façon générale, face à l'Américain moyen décrit par Ellroy à grands traits cruels et sarcastiques, Martin Plumkett nous apparaît cependant doté d'une intégrité enviable. Il nous fait peur - les derniers mots qu'il écrit dans son journal sont carrément terrifiants - et en parallèle, il nous touche. Et on le quitte sans avoir réussi à trancher : est-il une incarnation du Mal ou ce Mal lui a-t-il été imposé par une force supérieure, les hasards de la génétique, le comportement de ses parents, la société américaine puritaine ?

A vous de voir mais c'est un livre qu'on ne regrette pas d'avoir lu. A noter la scène où Plumkett dit son fait à Charles Manson : l'un de ces moments où le lecteur ne peut s'empêcher d'admirer sa vision de la mort. ;o)

Un site excellent sur Ellroy.

Et une interview d'Ellroy chez Fluctuat.

Le Visage de l'Ennemi - Elizabeth George

In The Presence of the Enemy Traduction : Dominique Wattwiller

Les Français n'ont pas le triste apanage de s'interroger sur les membres de leur classe politique et, autant qu'un excellent roman policier, "Le Visage de l'Ennemi" constitue une réflexion glaçante sur la nature et les motivations intimes des hommes et des femmes de pouvoir.

Dennis Luxford, rédacteur-en-chef de "La Source", tabloïd d'obédience travailliste acharné à démasquer les mille-et-un défauts des Conservateurs qui, à l'époque, tiennent encore le haut du pavé en Grande-Bretagne avec John Majors, reçoit un matin une lettre anonyme le sommant de "reconnaître publiquement son premier-né" faute de quoi il arrivera malheur à sa fille, Charlotte.

Le problème, c'est que la mère de l'enfant n'est autre qu'Evelyn Bowen, redoutable député tory devenue entretemps secrétaire d'Etat au gouvernement. Si Ms Bowen n'a jamais caché avoir eu un enfant illégitime, elle s'est toujours farouchement refusée à révéler le nom du père. Difficile en effet, pour les électeurs britanniques comme pour leurs élus et leurs éligibles, de concevoir une semaine de sexe pur entre un extrêmiste travailliste, rédacteur, qui pis est, d'un torchon à la solde des Wigs, et une extrêmiste conservatrice qui ne rêve que de durcir encore un peu plus la position du pays face à l'IRA. Surtout si la semaine en question a pris place lors d'un congrès conservateur où nos deux héros, alors plus jeunes d'une dizaine d'années, étaient journalistes pour des feuilles concurrentes.

Dès le départ, Eve Bowen voit en cette lettre et en l'enlèvement de Charlotte la main malveillante d'un Luxford qui ne rêve, selon elle, que d'abattre sa carrière et porter à travers elle un nouveau coup au gouvernement. Pas question donc de faire appel à la Police. Il suffit d'attendre : cette canaille de Luxford se lassera avant elle.

Luxford a beau protester, rien n'y fait. Aussi se résoud-il à une intervention officieuse de Simon St-James, dont il connaît très bien le frère, David. Malgré toute la bonne volonté de celui-ci, de Deborah et d'Helen Hunt, également entraînées dans cette enquête non-officielle, l'inévitable s'accomplit ; malgré la décision de Luxford de reconnaître officiellement "son premier-né" à la une de son propre journal, le corps de la petite Charlotte est retrouvé dans une rivière du Wiltshire. Après avoir été endormie, la petite a été noyée.

Je passerai sur la seconde partie de l'histoire - le fils légitime de Luxford sera également enlevé et l'on s'apercevra peu à peu que ce n'était pas la femme politique, encore moins le gouvernement, que visait dans cette affaire le meurtrier - si ce n'est pour vous certifier qu'elle est menée tambour battant (malgré quelques petites longueurs çà et là) et que, à une première lecture, il est impossible de deviner qui est l'assassin. Je vous rassure également : si la petite Lottie, enfant non désirée et enfant mal aimée, ne ressuscitera évidemment pas, le jeune Leo aura la vie sauve - avec le sergent Barbara Havers qui aura découvert la sinistre cachette où il était enfermé.

Car ce qui demeure le plus frappant dans "Le Visage de l'Ennemi", c'est la description minutieuse et quasi clinique d'Eve Bowen dont l'égocentrisme forcené et la paranoïa politique chronique vont condamner sa fille à mort. Pas un instant - pas un seul - cette mère ne songe aux tourments que ressent l'enfant kidnappée. Pas une seule fois d'ailleurs elle ne songe aux émotions ressenties par autrui. Bien plus que l'assassin, cette femme fait peur : l'assassin en effet est fou mais Bowen, elle, est secrétaire d'Etat ...

A l'issue de l'histoire, on se demande d'ailleurs si, lorsqu'elle affirme avoir "tout perdu", elle y inclut sa fille assassinée.

Autre "mère" à qui son effarant narcissisme interdit toute compassion : celle du constable Robin Payne.

Si vous lisez "Le Visage de l'Ennemi", je serai curieuse de savoir laquelle, de ces deux femmes, vous aurez trouvé la plus monstrueuse. ;o)

Enquête dans le Brouillard - Elizabeth George

A Great Delivrance Traduction : Dominique Wattwiller

Encore une Américaine qui place l'action de ses romans policiers en Grande-Bretagne. Mais l'humour n'y a pas autant droit de cité que chez Grimes. Au contraire, l'oeuvre d'Elizabeth George est infiniment plus mélancolique.

Tout d'abord, il y a les liens sentimentaux qui unissent ses personnages, qu'il s'agisse de l'improbable inspecteur Thomas Lynley, qui arrive sur les lieux des crimes en Bentley car il possède un authentique et très ancien titre de lord, de sa maîtresse, lady Helen Hunt, elle aussi d'aristocratique naissance ou encore de bSimon St-James/b, membre éminent de la policie scientifique londonienne, qui a trouvé tout naturel d'épouser Deborah, la fille de son maître d'hôtel. (Pour être franche, dans certains épisodes, tout ça est à la limite du gnan-gnan, à mon avis.)

Dieu merci, Elizabeth George leur a adjoint le sergent Barbara Havers, une plébéienne pur-sang qui souffre d'un physique banal et de problèmes de poids et assume la garde de parents séniles. Havers étant un excellent élément malgré son caractère impossible, ses supérieurs, qui pensaient lui faire reprendre l'uniforme et la circulation, décident, dans cette "Enquête ...", de lui accorder une dernière chance en la faisant faire équipe avec Lynley.

Objectif : résoudre un crime plutôt atroce, le meurtre d'un paroissien-modèle, William Teys, retrouvé décapité dans sa grange. Auprès de lui, sa fille obèse, Roberta, et une hache. La jeune fille sanglote en affirmant que c'est elle qui a tué son père et qu'elle ne le regrette pas.

Seulement voilà, le père Hart, prêtre de la paroisse, ne semble pas croire à cette culpabilité affichée de manière pourtant si déterminée. Et il fait des pieds et des mains pour attirer l'attention de Scotland Yard.

C'est ainsi que Havers et Lynley, contraints de coopérer, vont se trouver plongés dans une enquête effectivement peu claire, de laquelle ne tardent pas à monter d'étouffants relents de pourriture : qui avait intérêt à assassiner William Teys ? celui-ci était-il réellement l'homme probe et charitable dont il donnait l'image ? pourquoi sa femme l'a-t-elle quitté un beau jour en lui abandonnant leurs deux filles ? et pourquoi sa fille aînée, Gillian, a-t-elle imité sa mère en s'enfuyant quelques années plus tard ? que dissimule la boulimie monstrueuse de Roberta ? et n'y aurait-il pas par hasard dans le paisible village du Yorkshire où se situe l'intrigue une personne qui, sans avoir encouragé le crime ni y avoir participé, en sait bien plus sur celui-ci qu'elle ne veut (ou ne peut ?) le dire ?

Un roman opaque qui tient le lecteur en haleine et laisse derrière lui une étrange saveur amère. ;o)

jeudi, mars 6 2008

87ème District : Souffler N'est Pas Jouer - Ed McBain

Lady Killer Traduction : Jacques Baudou

Tandis que la chaleur refait sa torride apparition à Isola, les inspecteurs du 87ème District sont confrontés à une lettre anonyme, apportée par un petit garçon tout aussi anonyme (en tous cas au début du roman). En lettres découpées dans des journaux du dimanche, l'inquiétante missive affirme :

"Je tuerai La Dame ce soir à 8 heures Qu'est-ce que vous pouvez faire ?"

Blague de mauvais goût ou préméditation de meurtre ?

Quoi qu'il en soit, l'histoire se lit comme une succession de voltes et de virvoltes sur des pistes à peine entrevues et qui peuvent être aussi bien vraies que fausses. Avec une adresse de prestidigitateur, l'auteur nous donne une solution un peu alambiquée mais qui demeure pourtant plausible. Ce n'est peut-être pas son meilleur ouvrage mais, comme tous ceux que je connais de lui jusqu'ici, il fait montre d'une technique et d'un sens du détail qui ne peuvent que séduire le lecteur. ;o)

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