Les Manuscrits Ne Brûlent Pas.

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Littérature européenne non-anglophone.

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lundi, août 3 2009

La Marche de Radetzky - Joseph Roth

Radetzkymarsch Traduction : Blanche Gidon et Alain Huriot

Doucement, avec une tendresse infinie et les grimaces ironiques, et même bouffonnes, d'un enfant qui veut dissimuler aux adultes son envie de pleurer, "La Marche de Radetzky" dit adieu à l'Empire des Habsbourg, à ses ors et à sa splendeur autant qu'à ses fonctionnaires un peu trop bornés et à ses incapables. L'ouvrage a cette senteur chaude et parfumée des dimanche matins de notre enfance, quand le soleil brillait sans se préoccuper de la couche d'ozone, quand les cloches sonnaient en prélude à la traditionnelle réunion familiale et quand, enfin, tout était simple ou, tout au moins, le paraissait. La saveur d'un passé qui ne se posait pas de questions et qui ne reviendra plus jamais - mais qui, parce qu'il nous a jadis protégés de ses ailes, nous a rendus plus forts.

Pourtant, de tout ce que j'avais lu ce sur livre, j'en avais conclu qu'il s'agissait d'une charge grinçante et amère lancée à l'assaut d'une double-monarchie sclérosée et depuis longtemps anachronique. En certains lieux, virtuels ou non, Joseph Roth est en effet présenté comme un grand contempteur de l'Autriche-Hongrie, un révolté libertaire, une espèce de Don Quichotte en guerre contre l'impérialisme colonialiste des Habsbourg.

De deux choses l'une : ou bien ceux qui prétendent pareille chose n'ont jamais lu le roman, ou bien, pour une raison inconnue, ils déforment à plaisir son propos.

Certes, à travers l'ascension de la famille Trotta, de la bataille de Solferino durant laquelle le grand-père sauve la vie de François-Joseph Ier, jusqu'à la mise en bière du vieil Empereur en 1916, au beau milieu de la Grande guerre, Joseph Roth ne se fait pas faute de pointer du doigt l'immobilisme suicidaire de la société et de l'Etat autrichiens, engoncés dans un centralisme militaire et un système de castes aux relents moyenâgeux. Il souligne également combien le multi-ethnisme de l'Empire, en s'ouvrant aux idées nationalistes qui annonçaient le XXème siècle, a, plus que tout autre facteur, contribué à sa perte.

Mais avec quelle tendresse, avec quelle indulgence un peu amusée ne s'attarde-t-il pas, en parallèle, à nous dépeindre l'intégrité foncière de ces Trotta qui furent si nombreux dans l'Empire et qui parvinrent si longtemps à le maintenir au premier rang de l'Europe ! Du grand-père qui hait le mensonge au petit-fils qui se fait tuer par devoir, en allant chercher de l'eau pour ses camarades, en passant par le fils, préfet strict et discipliné qui n'a jamais pu réaliser son rêve, servir dans la cavalerie, Joseph Roth fait de ces archétypes les gardiens vigilants et héroïques d'une société en laquelle, malgré ses inégalités, ils continuent à croire, et plus encore les gardiens de l'Histoire de leur pays dans ce qu'elle a de plus grand et de plus noble.

Joseph Roth, qui dut assister, impuissant, à la montée en force du nazisme, a peut-être eu la tentation de considérer comme inutiles les touchants efforts de ses personnages pour conserver leur intégrité morale au milieu d'un monde en décomposition. Et pourtant, sa "Marche de Radeztky", en dépit de son désenchantement et de son infinie nostalgie, n'est pas un chant du cygne : c'est celui d'un phoenix. ;o)

lundi, janvier 19 2009

Le Mystère de la Crypte Ensorcelée - Eduardo Mendoza

El Misterio de la Cripta Embrujada Traduction : Anabel Herbout & Edgardo Cozarinsky

A travers cette intrigue policière résolument tournée vers l'absurde, Mendoza entend dresser un tableau aussi vivant que possible de l'Espagne faisant ses premiers pas dans l'après-franquisme. Au premier rang des cibles visées, comme si souvent chez les Espagnols, lesquels ont tant souffert de l'Inquisition et de la toute-puissance de l'Eglise catholique en leur pays : le clergé, nonnes et religieux confondus, évidemment prêts à tout pour conserver leur pouvoir.

En dépit de tous mes efforts - et j'en ai fait - je n'ai pu accrocher à ce roman relativement court (180 pages chez Points format Poche), et ceci en dépit de l'un des styles plus plus soignés qu'il m'ait été donné de lire. Le style constitue d'ailleurs selon moi le problème de base : en effet, ainsi qu'il l'affirme à maintes reprises, le narrateur n'a suivi que des études très sporadiques. Ce qui ne l'empêche pas d'user d'un langage particulièrement choisi, à la limite de la préciosité. Bon, évidemment, on pourrait voir en lui un autodidacte mais là aussi, quelque chose bloque.

Or, si le lecteur ne croit pas au narrateur du récit ...

Pourtant, cette intrigue basée sur la disparition, puis la réapparition mystérieuses de deux jeunes pensionnaires, à plusieurs années de distance, dans la même institution religieuse madrilène, a de quoi séduire. Surtout ceux qui apprécient l'humour absurde et matois. Dommage, vraiment, qu'on ait parfois l'impression que l'auteur s'écoute écrire. ;o)

mardi, novembre 25 2008

La Peau - Curzio Malaparte

La Pelle Traduction : René Novella

Moins dense que le magistral "Kaputt", dédié à la fin d'une certaine Europe, "La Peau" traite du débarquement de l'armée américaine en Italie, opération qui débuta pendant l'été 1943 avec la libération de la Sicile. Mais c'est à Naples - Naples exangue, Naples affamé, Naples livré aux vainqueurs - que Malaparte nous entraîne dès les premières pages, à la suite de soldats américains, Blancs et Noirs, découvrant un monde où, pour eux, tout est mystère.

Mystère l'indifférence avec laquelle cette toute jeune fille dévoile sa virginité devant une assemblée de militaires que son père (ou son oncle) a rassemblés dans sa chambre. Mystère que les naines si laides du Pendano di Santa Barbara qui trouvent cependant très vite preneur dans le monde de la prostitution. Mystère - encore plus tragique peut-être - que ces mères immondes qui vendent leurs petits garçons et leurs petites filles aux soldats marocains venus avec les troupes du commandant Lyautey. Mystère que la torpeur assouvie du Vésuve, véritable dieu antique vers qui monte le petit peuple, bannières religieuses et curés en tête, pour lui offrir présents et animaux sacrifiés.

Mystère et horreur du "Vent Noir", ce vent de Mort qui rappelle à l'écrivain le spectacle de juifs crucifiés par les Nazis en Pologne. Mystère et horreur pour la fin du chien de Malaparte - âmes sensibles, passez votre chemin comme je l'ai fait.

Humour, noir bien sûr, lors du dîner du général Cork, quand une certaine puérilité made in USA, qui prend tout au pied de la lettre, se trouve confrontée aux réalités d'un peuple plusieurs fois centenaire. Ou encore lors du "Triomphe de Clorinde", où l'auteur restitue à sa manière incomparable la fraternité naturelle unissant la haute noblesse et la plèbe napolitaine.

Mais aussi des moments lourds, glauques, malsains, à la limite du fantastique, comme la cérémonie uraniste à laquelle assistent Malaparte et un ami américain. Ou encore le tribunal imaginaire des Foetus où l'écrivain déprimé croit voir s'agiter et parler un Mussolini que, finalement, il absout.

Car la lucidité de Malaparte est aussi fidèle au rendez-vous lorsqu'il clame son mépris pour "les héros du lendemain", ceux qui ne se seront jamais battus, ceux qui auront fait le dos rond sous l'Occupant mais qui, bien à l'abri derrière les Shermans américains, s'auto-proclameront seuls vainqueurs - et seuls vrais patriotes.

Un livre plus amer, moins trépidant que le merveilleux "Kaputtt." Mais un livre presque aussi puissant où l'on retrouve avec bonheur le style coloré et ample d'un écrivain visionnaire. ;o)

samedi, novembre 8 2008

Mephisto - Klaus Mann

Mephisto Traduction : Louise Servicen

Le seul reproche que l'on pourrait faire à "Mephisto", c'est un début un poil trop lent même si la scène d'ouverture se situe à une réception donnée par Goering et son épouse, c'est-à-dire alors que Hendrik Höfgen est déjà devenu l'acteur du IIIème Reich.

D'un autre côté, cette lenteur s'allie bien avec ses débuts provinciaux et cette sensation d'enlisement dans la petite-bourgeoisie de province - son milieu natal - qui l'étouffe à un point tel qu'il est prêt à faire n'importe quoi pour prouver au monde qu'il s'en est sorti.

Le premier acte par lequel le futur comédien marque sa volonté d'en finir avec son enfance minable, c'est son changement de prénom. Il troque donc un "Heinz" tout ce qu'il y a de plus banal pour le très raffiné Hendrik, méprisant au passage la forme "Henrik" qui avait convenu à un Ibsen mais qu'il jugeait pour sa part trop plébéienne.

Maintenant, a-t-il du talent ? Oui, c'est indéniable. Ses pires ennemis eux-mêmes - et il s'en fait pas mal - ne le lui dénient pas. Sur scène, Hendrik Höfgen est un grand, voire un très grand. Seul bémol - qui ne retentit qu'à la fin, après la représentation d'"Hamlet" : il n'a pas cette grâce innée qui permet au comédien d' "être" tout et n'importe qui. Sa personnification du prince de Danemark est bonne, certes mais elle ne transcende rien : pour une fois, Hendrik Höfgen n'habite pas son personnage, Hamlet le fuit et le nargue car Hamlet n'est pas, ne sera jamais du côté des vainqueurs.

Autant qu'un réquisitoire implacable contre la lâcheté et le carriérisme, le "Mephisto" de Klaus Mann est aussi l'histoire d'une fascination amoureuse, celle que l'auteur éprouvait pour l'acteur Gustaf Gründsgen. Car, derrière "Mephisto", c'est bien son ancien amant que Mann met en scène. Il nous conte sa sexualité trouble, orientée vers le sado-masochisme, son impuissance vis à vis des femmes qui, pour lui, symbolisaient la Mère, sa soif d'arriver tout au haut de l'affiche, son désir de puissance et de reconnaissance, ses petites manies, son opportunisme sans vergogne et toutes ses traîtrises : envers ses camarades de scène, envers ses amis, envers son épouse légitime et même, par la réplique finale, celles, encore à venir, envers ses maîtres du moment.

Hendrik Höfgen est comme ça : une belle machine sans âme, simplement préoccupée d'elle-même, encore d'elle-même et toujours d'elle-même.

En toile de fond, les dernières années de la République de Weimar et l'arrivée au pouvoir des Nazis. De la démocratie corrompue qui agonise jusqu'à la dictature arrogante qui va prendre sa suite, Höfgen oscille entre des professions de foi plutôt à gauche et l'amitié du maréchal Goering qui le présentera au Führer. Mais le pire, c'est que, foncièrement, il n'a d'opinion sincère que sur lui-même. Les tourments politiques et sociaux, en fait, il s'en contrefiche - à condition toutefois qu'ils ne nuisent pas à son ascension sociale. C'est parce qu'il se sent menacé dans son confort - matériel et moral - que Höfgen se donne aux Nazis, non parce qu'il partage leurs idées sur la race ou le communisme. Cet homme qui, sur scène, est un sublime "Méphisto", se révèle, dans la vie, un petit bonhomme égocentrique qui traverse l'une des plus grandes tempêtes de l'Histoire sans pratiquement en avoir conscience.

Précis, littéraire et pourtant simple, parfois brillant, le style de Klaus Mann n'a pas, pour les digressions, l'amour qui caractérise celui de son père. Ses personnages sont moins "kolossaux" mais gagnent en complexité même si, bien entendu, le romancier se refuse à rendre subtils l'infernal trio des dirigeants nazis. Cà et là cependant, il nous laisse entendre que Goering (jamais appelé par son nom dans le roman mais toujours désigné sous le terme "l'Obèse" comme Goebbels est "le Boiteux") est bien plus intelligent et même bien plus ouvert qu'il ne veut le paraître.

Enfin, ce témoin privilégié rétablit l'Histoire en toute innocence, bien avant qu'elle ne soit réécrite. Il nous donne en effet du peuple allemand aux prises avec le Nazisme un portrait dépourvu de tout manichéisme. Après avoir lu "Méphisto", on comprend mieux pourquoi, après la guerre, la RFA fit grise mine devant les ouvrages de Klaus Mann : ce qu'il dépeignait ne correspondait pas tout à fait à ce que les vainqueurs voulaient imposer comme seule et unique vision de l'Allemagne hitlérienne. S'il n'y avait que cela dans Méphisto", ce roman vaudrait déjà d'être lu. Mais on y trouve aussi le talent d'écorché vif et l'humanité d'un écrivain qui mérite au moins autant que son père d'être cité avec honneur dans l'Histoire de la Littérature mondiale. Lisez, vous ne serez pas déçu. ;o)

vendredi, août 29 2008

La Nostalgie des Dragons - Demosthène Kourtovik (Grèce)

Hī nostalgía t̂ōn drákōn : mythistórīma Traduction : Caroline Nicolas

Roman extrêmement décevant, "La Nostalgie des Dragons" ne présente, n'en déplaise aux rédacteurs des quatrièmes de couverture, aucune ressemblance avec les ouvrages d'Umberto Eco. Certes, nous apprenons quelques petites choses, ici et là, sur la Préhistoire mais rien d'extraordinairement renversant. Qui pis est, l'intrigue, mal bâtie, boite très bas et, pour tenter de masquer ses faiblesses, l'auteur accumule (dès la seconde moitié du roman) des coups de théâtre qui n'en sont pas.

Une momie préhistorique a été mystérieusement dérobée dans les caves du musée d'Athènes où elle était conservée. Pourquoi, d'ailleurs, était-elle dans ces caves et pas bien en vue et joliment illuminée dans les rayons du musée, telle est la question que les autorités culturelles, puis les forces de l'ordre ne cessent plus, depuis cette disparition, de poser au professeur Ion Dragonas, conservateur du musée dévalisé.

Il semblerait en effet que la momie en question était bien plus vieille qu'on ne l'avait observé. Ce qui lui conférait une valeur exceptionnelle et aurait dû, justement, lui donner accès aux niches les plus glorieuses du musée. Dans ces conditions, comment expliquer sa mise au rancart et sa disparition ? Dragonas ne serait-il pas complice des voleurs ? Pourquoi le vol n'a-t-il pas été revendiqué ? Pourquoi ...

Etc.

Pour prouver sa non-implication dans l'affaire mais aussi pour récupérer ce trésor sans prix qu'est la momie, Dragonas entame une sorte de tour d'Europe de tous les scientifiques et de tous les lieux ayant eu un rapport avec l'objet du délit. La police grecque lui a imposé d'office un "ange gardien", la commissaire Andromaque Koutroubas, avec laquelle il entretient des rapports d'abord très houleux, puis quasi amoureux.

Et l'on voyage, l'on voyage. La momie et ses ravisseurs sont devant nous mais toujours derrière une porte que nous avons à peine le temps de voir se refermer en claquant qu'il faut déjà repartir. La frustration grimpe, grimpe ...

Mais quand l'auteur nous expose les raisons (?) ayant motivé le vol de la momie, elles apparaissent très brouillonnes et, à vrai dire, on n'y comprent pas grand chose. On s'y retrouverait mieux dans le Labyrinthe du Minotaure.

Un livre qui ne laisse pas un souvenir impérissable et à la réputation pour moi usurpée. ;o(

jeudi, août 28 2008

Les Seigneurs du Thé - Hella S. Haasse (Pays-Bas)

Heren van de Thee Traduction : Anne-Marie de Both-Diez

Un roman dense qui m'a surprise sur bien des plans.

Tout d'abord le style. Je sais qu'on compare Haasse à Yourcenar et peut-être est-ce sensible lorsqu'on peut la lire dans sa langue maternelle - ce qui est loin d'être mon cas. Mais Yourcenar atteint à une perfection, à une flamme glacée que, malgré mes efforts, je n'ai pas trouvé ici.

Haasse peint à touches précises et presque naturalistes. On la soupçonne de se référer à un dossier de préparation comparable aux petits carnets dont Zola étayait chaque volume de ses "Rougon." Tout est donc détaillé mais tout aussi est égalisé, nivelé même, pourrait-on dire. C'est à une analyse d'entomologiste sur la famille Kerkhoven que nous invite la romancière néerlandaise, passant très logiquement d'une vue d'ensemble de la fourmilière des grands colons néerlandais jusqu'au zoom de plus en plus rapproché sur certains éléments (le couple Rudolf/Jenny) avant de replacer finalement leur histoire au sein de la fourmilière qui, entretemps, a vieilli et évolué.

Au début, ça déstabilise un peu et on a l'impression (fausse) de se trouver en présence d'un roman construit de façon très banale, avec des personnages et une intrigue qui ne sortent guère de l'ordinaire.

Et puis, le livre refermé, on se rend compte que, sans hausser le ton, sans forcer le trait, presque sans y toucher, Hella S. Haasse a abordé et travaillé des thèmes on ne peut plus complexes : la société coloniale néerlandaise bien sûr et son rapport avec les autochtones et leurs propres structures culturelles et plus encore le statut de la femme au XIXème siècle. Pas tant celui de la femme indonésienne - qui est pourtant discrètement évoqué - que celui de la femme occidentale, ici personnifiée essentiellement par le triste destin de Jenny Roosegarde Kerkhoven (et de sa mère).

Haasse va plus loin encore en opposant un égocentrisme masculin animé des meilleures intentions (celui de Rudolf, si obsédé par l'idée de prouver à ses parents qu'il est le meilleur, le plus droit, le PLUS, qu'il lui est impossible de se rendre compte de tout ce qui ne va pas dans son couple) à l'amertume de la résignation féminine.

"Les Seigneurs du Thé" est donc un livre à découvrir en sachant qu'on met le pied dans l'univers d'un écrivain atypique, un univers feutré et retenu en apparence, où il n'y a pas un mot qui crie sur le papier plus fort que l'autre, et qui, pourtant, se révèle porteur d'une incroyable vie intérieure, fiévreuse et implacable. ;o)

dimanche, juin 1 2008

Le Brave Soldat Chveïk - Jaroslav Hašek (Tchécoslovaquie)

Dobrý voják Švejk Traduction : Henry Horejsi

Rarement auteur aura si bien mérité le qualificatif de "pince-sans-rire." Car l'humour, chez Hašek, n'est ni lourdaud, ni grossier, ni même vraiment apparent. A l'image de son héros, ce brave homme de Chveïk, que les premières pages du roman cueillent le lendemain de l'attentat commis à Sarajevo contre l'archiduc-héritier d'Autriche-Hongrie, il avance bien tranquillement, s'arrête pour admirer les beautés du paysage, discute éventuellement le bout de gras et passe son temps à faire des "déclarations respectueuses" aux gradés qui défilent.

Il est si fin en fait qu'il contraint souvent le lecteur à suspendre sa lecture et à se relire afin de mieux le saisir.

Anarchiste, il n'épargne rien ni personne et surtout pas l'armée. Mais c'est quand il s'attaque à la religion, avec l'inénarrable personnage du Feldkurat (= aumonier) dont Chveïk est un temps l'ordonnance empressée, qu'il atteint, à mon sens, à ses plus hauts sommets, un Everest d'absurdité matoise et cynique qui aurait émerveillé Jarry.

Tout l'art de Hašek tient d'ailleurs en l'habileté avec laquelle il brosse le portrait de Chveïk, sur lequel ni ses chefs, ni ses lecteurs ne parviennent vraiment à se faire une opinion tranchée.

Chveïk est-il un benêt, un peu simplet sur les bords, qui dit et fait des choses énormes d'audace et d'insolence sans se rendre compte des dangers que cela lui fait courir ?

Ou bien est-il un phénomène de ruse et d'opportunisme qui, sachant parfaitement qu'il ne pourra échapper au conflit qui va endeuiller l'Europe entière, décide de courber les épaules, de faire le dos le plus rond possible et de mettre à profit la sottise et la rigidité d'esprit de l'administration autro-hongroise ?

A moins que Chveïk ne soit fou, purement et simplement. Mais, sur ce point-là non plus, les personnages qui l'entourent comme les lecteurs qui lisent leurs aventures ne parviennent pas à trancher.

Au-delà du mystère de la personnalité chvéïkienne, demeure un livre unique - je n'en ai jamais lu de semblable - d'une gaieté insolite, où la tragédie de la Grande guerre se dissout peu à peu dans l'absurdité des raisonnements de ceux qui la déclarèrent, et qui porte témoignage des trésors de philosophie, d'humour et de cynisme dont le peuple tchèque dut faire montre pour survivre aux longues années de colonisation qu'il traversa. ;o)

vendredi, février 1 2008

Le Petit Monde de Don Camillo - Giovanni Guareschi (Italie)

Il Mondo Piccolo de Don Camillo Traduction : Gennie Luccioni

Difficile, en 2008 - et surtout avec pareille couverture - de pénétrer, même pour la première fois, dans "Le Petit Monde de Don Camillo" sans évoquer instantanément Fernandel dans le rôle auprès d'un Gino Cervi plus vrai que nature en Peppone. Pourtant, si l'on ne se soumet pas à cet exercice, on perdra de vue que, dès sa parution en 1948, ce petit recueil de saynettes mettant en scène les deux célèbres opposants connut un très grand succès. Partant, on passera sur les qualités intrinsèquement littéraires de l'oeuvre de Guareschi. Et ce serait dommage, croyez-moi.

Pourtant, ce n'est pas le style qui compte ici. Guareschi a la phrase concise et un peu sèche du journaliste rôdé. Mais son sens de l'humour, sa générosité et son humanité lui permettent, à travers des personnages en principe italiens, de créer des archétypes qui peuvent prétendre à l'universel.

Don Camillo, le curé anti-conformiste, est une espèce de géant "aux poings terribles". Ensoutané de noir, selon l'usage, il n'hésite à retrousser ses manches pas plus pour creuser, maçonner, nourrir des vaches affamées par un piquet de grève ... que pour brandir son fusil (ou une mitraillette) ou se jeter en pleine bagarre.

De l'aspect physique de Peppone, on retient surtout son foulard rouge, insigne de ses conviction politiques et presque de ses fonctions puisqu'il vient d'être élu maire de son petit village. Au "civil", il est garagiste.

Autour d'eux, les villageois, les "Rouges" qui, en cet Après-guerre, tiennent le haut du pavé, et les "Cléricaux", qui entendent bien recouvrer le pouvoir tôt ou tard. Ajoutez à cela que les épouses des premiers veulent toujours faire baptiser leurs enfants et qu'il arrive aux filles des seconds de tomber amoureuses de fils des "Rouges."

De temps en temps, le fleuve pique sa colère et déborde. Ou alors, ce sont les propriétaires fonciers qui refusent de mieux payer leurs ouvriers agricoles. A moins qu'une poule ne ponde, dans le poulailler du presbytère, un oeuf portant en relief une croix finement ciselée ou que Peppone, paniqué à l'idée de voir mourir le plus jeune de ses enfants, ne vienne en catimini déposer un cierge devant l'autel de la Vierge.

On admirera au passage la vivacité des dialogues et l'authenticité des émotions exprimées. Pas une seule fois, Guareschi, au demeurant bon dessinateur, ne cède ici au plaisir de la caricature.

Avec de tels avantages, on comprend qu'il était fatal que le cinéma s'intéressât très vite à ce petit monde niché dans la plaine émilienne, près du Pô. ;o)

La Promesse - Friedrich Dürrenmatt (Suisse)

Das Versprechen Traduction : Armel Guerne

Dès le départ, il faut noter que ce court roman - 155 pages au Livre de Poche - est sous-titré : "Requiem pour le roman policier." C'est en effet l'une de ces intrigues classiques qui foisonnent dans la littérature policière que Dürrenmatt prend ici pour thème : un crime est commis, on ne parvient pas à découvrir le meurtrier mais un policier brillant renonce à une mutation qui ne lui apportait que des avantages pour continuer l'enquête. Révoqué par ses supérieurs, il poursuit sa quête tout seul. Il attend, il attend, il attend mais quand la vérité - qu'il avait flairée bien avant les autres - se fait enfin jour, il y a beau temps que, obsédé par sa théorie, il a sombré dans l'alcoolisme et le dérangement mental.

Je ne sais pas si ça vous arrive aussi mais parfois, lorsque je lis les déductions impeccables de Sherlock Holmes, un diablotin railleur me souffle des idées du style : "Oui, mais si tel indice, si subtil qu'il soit, avait été glissé là à dessein par le meurtrier ..." ou encore : "Et si cela pouvait être interprété plutôt de cette seconde manière ..." Je l'avoue sans honte : le déroulement logique et quasi scientifique qui caractérise les méthodes de beaucoup de détectives de papier a toujours donné des petits boutons au côté résolument littéraire de mon imaginaire.

Pour avoir écrit "La Promesse", Dürrenmatt a dû croiser un démon similaire car son texte dynamite joyeusement tous les clichés de l'enquête à la Holmes ou à la Queen. Mais là où son plaisir se mue en cruauté, c'est quand la fin nous apprend que le malheureux policier avait raison sur toute la ligne : les faits s'étaient bel et bien déroulés tel qu'il l'avait primitivement pensé.

Simplement, il n'avait pas prévu le grain de sable qui empêcha le tueur de rééditer son acte criminel ...

Paradoxalement, cette "Promesse", que j'ai lue avec une grande curiosité, m'incitera certainement à me procurer un de ces jours un autre roman "policier" de Dürrenmatt. ;o=

jeudi, janvier 17 2008

Seul dans Berlin - Hans Fallada (Allemagne)

Jeder stirbt für sich allein Traduction : A. Virelle et A. Vandevoorde

"Seul dans Berlin" s'ouvre dans cette ville, alors que l'Allemagne nazie célèbre l'heureuse issue de la campagne de France, et s'achève six ans plus tard, durant l'été 1946, dans la campagne brandebourgeoise. Personnage commun aux deux époques : Emil Borkhausen, l'un de ces parasites qui, sous n'importe quel régime politique, trouvent le moyen de prospérer aux dépens d'autrui.

A Berlin, Borkhausen, bien qu'il dût, comme tout le monde, faire profil bas devant la morgue de ses voisins, les Persicke, dont tous les membres profitaient honteusement de leurs relations au sein du Parti nazi, détenait encore un certain pouvoir. Le pouvoir de la petite frappe, du petit indic qui louvoie entre les gros poissons pour leur ramener du fretin, petit ou grand. Emil vivait aussi sur le dos de sa femme, n'hésitant nullement à profiter des avantages que lui procuraient ses amants. Enfin, il lui arrivait de s'en prendre à leurs enfants, tout particulièrement à leur fils de treize ans, Kuno-Dieter, ainsi prénommé parce que, de l'aveu même de Mme Borkhausen, l'enfant était en fait le fils d'un aristocrate qui avait eu une fantaisie pour elle.

C'est ainsi que Borkhausen, mettant à profit le climat de terreur quotidienne et de méfiance mutuelle qui règne dans la société allemande depuis la prise de pouvoir par Hitler, cherche à dévaliser l'appartement abandonné par Frau Rosenthal, se met en quatre pour Baldur Persicke, un répugnant adolescent de 16 ans appartenant aux Jeunesses Hitlériennes, fait l'indic pour le commissaire Escherich, fait du chantage à Frau Hete et cause la perte de son ancien acolyte, Enno Kluge.

Dans l'immeuble de la rue Jablonsky où gravite tout ce petit monde, certains parce qu'ils y vivent, d'autres parce que les y amènent leurs obligations professionnelles, il n'y a guère que Otto Quangel et sa femme, Anna, pour ne pas se commettre avec Emil. Les Quangel viennent de perdre leur fils, tué lors de la campagne de France et cette mort va certainement les inciter à se replier encore un peu plus sur eux-mêmes.

De temps en temps pourtant, on les voit sortir, bras-dessus, bras-dessous, pour une petite promenade ... En les voyant passer, personne ne les soupçonnerait - non, pas même Baldur ou Emil - de disséminer régulièrement des cartes postales appelant les Allemands à la résistance dans des cages d'escalier choisies au hasard ...

Il faudra de longs mois au commissaire Escherich avant de parvenir à démasquer Quangel. Encore le moment où celui-ci choisit de se laisser prendre ressemble-t-il plus au premier pas vers une mort souhaitée qu'à un acte maladroit.

Le plus triste, comme le constatera le commissaire, c'est que les pauvres cartes du couple Quangel ne paraissent pas avoir servi à grand chose. Les deux tiers ont été directement remises à la police par des citoyens que la seule idée de les avoir touchées et lues menait au bord de la panique. Le tiers restant ... Qu'est-il advenu du tiers restant ? ...

Quangel et sa femme sont évidemment condamnés, lui à la peine capitale, elle à la prison à vie. /bSéparée de son mari, Anna sombre dans une folie douce qui prendra fin quelques années plus tard, sous les bombardements. Les rares fréquentations des Quangel sont, elles aussi, arrêtées, torturées et, pour certaines, exécutées. bLe commissaire Escherich lui-même, à qui toute l'affaire a ouvert les yeux sur les pratiques du pouvoir en place, se suicide. Et, de combat en défaite, l'Allemagne nazie finit par s'écrouler.

Et c'est là que nous retrouvons Emil Borkhausen, hâve, déguenillé mais toujours aussi ignoble, bien décidé à se faire entretenir cette fois-ci par son fils, Kuno, lequel s'était enfui de Berlin après avoir reçu une énième correction des mains de son père pour l'Etat-Civil. Grâce à on ne sait trop quels renseignements, Borkhausen a appris que l'enfant avait été recueilli par Eva Kluge, l'ancienne factrice de la rue Jablonski, qui avait trouvé refuge à la campagne après que la Gestapo se fût intéressée à Enno, son ex-mari. Il a remonté la piste et, en ce jour de l'été 1946, il se dresse devant la charrette dans laquelle Kuno a pris place pour aller se ravaitailler à la ville.

... La petite scène entre le père et le fils constitue le seul moment de joie véritable de ce roman au style nerveux, encore souligné par l'emploi systématique du présent de l'indicatif, qui fourmille de notations précises sur la vie à Berlin chez M. et Mme Tout-le-Monde pendant l'Age d'Or du nazisme et porte témoignage de toute une époque. En filigrane, la grande question que se pose Hans Fallada : pourquoi la résistance ne s'est-elle pas organisée en Allemagne sur une échelle comparable à celle des autres pays ? Sans le dire expressément, le romancier met d'abord en cause la discipline germanique et le rapport très puissant qui unit l'Allemand au pouvoir, quel qu'il soit. En dernière position seulement, vient cette tare qui afflige Borkhausen mais qui n'est pas représentative du peuple allemand en particulier : la lâcheté, le désir de survivre aux dépens des autres.

Un roman qui ressemble à son personnage principal, Otto Quangel ou encore (et ce n'est pas si paradoxal que ça en a l'air car les deux hommes ont bien des points communs et finissent par s'estimer l'un l'autre) au commissaire Escherich : tranquille, déterminé, mesuré, minutieux et ... impitoyable. L'hommage également d'un citoyen allemand et d'un écrivain de talent à ceux de son peuple qui, malgré tout, eurent le cran de s'opposer aux Nazis. Ne passez pas à côté. ;o)

jeudi, décembre 20 2007

L'Histoire des Rêves Danois - Peter Hoeg (Danemark)

Forestilling om det Tyvende Arhundrede Traduction : Frédéric Durand

Ce roman, qui marqua les débuts en littérature de Peter Hoeg, valut à ce dernier de se voir surnommer "le Jules Vernes danois moderne." N'ayant que très peu lu Jules Vernes, je ne saurais dire si cette comparaison est juste. Ayant en revanche lu "Cent Ans de Solitude", de Gabriel Garcia Marquez, je puis assurer qu'il existe bien des points de ressemblance enter le roman du Danois et celui du Blivien.

L'un et l'autre ont en effet cherché, à travers leurs deux ouvrages, à fixer, par la magie de l'écriture, la vie et le destin de leur pays et de leur peuple pendant une durée bien déterminée. Ce qui change d'un livre à l'autre, c'est ce que chacun des auteurs doit à sa culture personnelle : les solitudes glacées, les jours trop brefs, les racines solides avec la vieille Europe pour l'un et, pour l'autre, les légendes ancestrales, les touffeurs humides et les mille et une explosions d'une natiion en quête de son identité.

Comme Garcia Marquez, Peter Hoeg recourt à des personnages aussi atypiques qu'improbables. Les rôles principaux sont presque tous liés par le sang et la famille qu'ils constituent est à l'image du Danemark, de la fin du XIXème siècle aux années 90 du XXème.

Dans cette fresque haute en couleurs, se croisent et s'entrecroisent donc un aristocrate qui entend arrêter le Temps ; le fils de son intendant qui deviendra un spéculateur richissime avant de fuir en Allemagne à l'aube de la Seconde guerre mondiale ; la petite-fille de la propriétaire d'un grand journal qui, elle aussi, connaîtra beaucoup de problèmes avec le Temps ; un pasteur illuminé, persuadé que sa fille est la nouvelle incarnation du Messie ; le fils d'un voleur légendaire et toute une foule de personnages, tous aux prises non seulement avec leur propre conception du Temps mais aussi, l'on s'en doute, avec les événements qui ponctuent ce Temps - et l'Histoire du Danemark.

A la différence de "Cent Ans de Solitude", "L'Histoire des Rêves Danois" est proprement irracontable. Le style, retranscrit dans une traduction en tous points émérites, est incroyablement littéraire et dense. Bien qu'il soit susceptible de ne pas plaire à tout le monde, il accompagne à merveille cette histoire qui mêle réalisme et onirisme, réflexion sociale et poésie, lucidité et absurdité, cynisme et tendresse.

Un livre remarquable mais à ne lire que si l'on est certain de pouvoir prendre tout son temps pour ce faire. ;o)

mardi, octobre 2 2007

Obéir - Leena Lander (Finlande).

Käsky Traduction : Anne Colin du Terrail

Pendant la guerre civile qui opposa, après la Grande guerre, les bolcheviques et les Blancs finnois, une jeune femme aux sympathies "rouges", Miina, se retrouve prisonnière des Blancs. Si elle n'échappe pas au viol, elle parvient à éviter la mort grâce à l'intercession d'un jäger blanc, Aaro Harjula. Celui-ci l'emmène dans un ancien asile psychiatrique, transformé en maison de détention sous le patronnage du juge Emil Hallenberg, lequel, avant-guerre, était également écrivain. S'ensuit une curieuse et longue opposition entre les trois personnages, avec de nombreux retours en arrière pour chacun d'entre eux, tous les trois cherchant en fait à se retrouver eux-mêmes.

Selon moi, ce livre exigeant mérite une seconde lecture car, pour peu qu'on n'ait pas l'esprit tout à fait disponible - ce qui, j'en ai bien peur fut mon cas - on risque fort de s'y embrouiller très vite. Car tout, ici, est dans le souvenir, dans le reflet, dans le non-dit voire dans l'invention ou le mensonge pur et simple. En outre, les trois personnages principaux sont rongés par un mal-être profond (le jäger un peu moins que les deux autres cependant, il paraît plus stable) qui, en les déstabilisant, déstabilise également le lecteur, si attentif qu'il puisse être.

Il s'agit d'un roman contemplatif, introverti. L'action n'y est que prétexte à la confrontation de trois entités au parcours et aux choix tout à fait opposés et eux-mêmes contradictoires. Et cela est donc susceptible de brouiller les cartes du lecteur.

Malgré cela, j'ai apprécié "Obéir" et je le relirai certainement pour voir si cette première impression, somme toute positive sans être enthousiaste, subsistera. ;o)

samedi, septembre 29 2007

Smilla & l'Amour de la Neige - Peter Høeg.

Froken Smillas Fornemmelse For Sne Traduction : Alain Gnaedig & Martine Selvadjian

Moi qui suis née sur le littoral atlantique, et comme tous mes compatriotes, je déteste la neige qui n'est à mes yeux qu'une bouillasse infâme, toujours prête à vous faire déraper sournoisement au détour d'un trottoir sur quelque plaque de verglas habilement dissimulée. Pourtant, la Scandinavie m'a toujours fait rêver et avec "Smilla ...", Peter Høeg a accompli un miracle que je croyais impossible : me faire aimer la neige.

Pourtant, au départ, c'est l'intrigue qui m'avait attirée : quelques jours avant Noël, Esajas, un petit garçon de six ans, se tue accidentellement en tombant du toit de l'immeuble où il habite avec sa mère, une alcoolique. Une voisine, Smilla, qui avait lié des liens d'amitié avec lui, décide de faire rouvrir une enquête vite close : elle sait en effet que l'enfant, qui souffrait d'un vertige pathologique, ne serait jamais monté sur le toit de son plein gré. De plus, Smilla, dont la mère était une Inuit, connaît suffisamment la neige et l'art de la chasse sur la banquise pour ne pas lire aisément l'anormalité dans les traces laissées par Esajas sur le toit ...

A partir de là, se développe une envoûtante et complexe histoire qui mêle avec une rare efficacité les critiques sur la façon dont le Danemark mena la colonisation du Groenland, l'analyse des difficultés qui existent à se tenir entre deux cultures (la danoise et l'inuit), l'éternel problème des relations entre les sexes et bien d'autres choses encore. Ce livre est aussi un hymne authentique à la Neige, non pas celle, immuable, froide, désespérante, qui entoure la "Reine des Neiges" d'Andersen, mais la vraie neige, celle qui vit, qui bouge, qui parle même.

Plus de 500 pages de bonheur, ça ne se refuse pas. C'est paru dans la collection "Points" - en collection de poche, donc. Si vous connaissez la Scandinavie ou si elle vous attire, si vous aimez également les livres qui vont un peu plus loin que leur quatrième de couverture, vous aimerez "Smilla ..." Et si, pour vous, la Scandinavie est une région froide et sans âme, essayez tout de même de lire ce livre qui pourrait bien vous faire changer d'avis. ;o)

mercredi, septembre 19 2007

Kaputt - Curzio Malaparte.

Kaputt Traduction : Juliette Bertrand

Mort à 59 ans, en 1957, Malaparte n'a connu ni Fellini, ni Francis Ford Coppola. Pourtant, quand on lit cet incroyable voyage au coeur de la Seconde guerre mondiale effectué par un Italien d'origine allemande, c'est bien à ces deux cinéastes que l'on songe - et à tout ce qu'ils auraient pu en tirer.

Il y a là-dedans le baroque flamboyant d'un Fellini, son onirisme aussi et la cruauté aveugle et incroyablement sereine dont Coppola a tissé son "Apocalypse Now." "Apocalyptique" est d'ailleurs un adjectif qui convient à merveille à "Kaputt", surtout si on lui adjoint celui de "souterrain."

Roman ou chronique ? On suspecte bien Malaparte d'avoir peaufiné certains échanges, d'avoir ciselé nombre de détails. Mais le fond n'en sonne pas moins authentique, de cette authenticité qui est le propre du témoin oculaire.

Scindé en six parties, chacune placée sous le patronage d'une espèce animale : "Les chevaux - Les rats - Les chiens - Les oiseaux - Les rennes - Les mouches", "Kaputt" regorge d'images-choc peintes d'un pinceau magistral et auprès desquelles les photos les plus réalistes d'une certaine presse actuelle n'ont plus qu'à retourner dans le néant d'où elles n'auraient jamais dû sortir.

Des chevaux russes que le gel brutal d'un lac a emprisonnés dans la Mort alors qu'ils le traversaient ; l'extraordinaire portrait de Hans Franck, gouverneur général de Pologne, et de son épouse, recevant Malaparte à souper ; le cruel destin des chiens russes porteurs de mines et lancés à l'assaut des panzers allemands ; cette petite merveille de construction qu'est le chapitre nommé "Le Panier d'Huîtres" et qui révèle, sous l'humanité apparente de leur chef, l'impitoyable violence des oustachis croates ; le choc produit par la "chute" de la pêche au saumon du général von Heunert et le sens allégorique recelé par toute l'histoire ; la Cour des Miracles napolitaine qui se met en marche sous les bombardements dans l'avant-dernier chapitre ...

... et, à côté de cela, le récit du "Fusil fou", tout en tendresse et en ironie, qui parvient à faire sourire le lecteur, ou encore - mais là, on ne sourit pas, on ne peut que laisser monter le désespoir - le destin des jeunes Juives de Soroca et, bien sûr, pour les amateurs, le portrait au vitriol de la "cour" du comte Ciano, à Rome, le tout éclairé ou plutôt aveuglé par la glaciale lumière des latitudes polaires avant de sombrer dans celle, grouillante et sauvage, de Naples détruit, rasé, abruti sous les bombes ...

... font de "Kaputt" un livre unique, exceptionnel, d'une puissance d'évocation rarement égalée, qui empoigne le lecteur et ne le lâche pas d'une seule page, privilège littéraire réservé aux grands écrivains. Après l'avoir lu, on ne se demande pas ce que Malaparte a pu arranger à sa sauce, on reste le souffle coupé, dans la certitude absolue d'avoir plongé dans le Temps à ses côtés et d'avoir réellement vécu en sa compagnie l'immense, cruelle et cependant allègre tragédie de "Kaputt."

jeudi, août 16 2007

La Montagne Magique - Thomas Mann (Allemagne).

Der Zauberberg Traduction : Maurice Betz

Si l'on fait abstraction des longueurs de ce livre, longueurs essentiellement consacrées aux discussions philosophiques entre Settembrini, le laïc anti-clérical, disciple des Lumières, et Naphta, juif si bien converti au catholicisme qu'il en est devenu jésuite,

Si l'on fait aussi abstraction d'un certain style plus proche du XIXème siècle que du nôtre,

On ne peut nier que "La Montagne magique" est un grand livre.

Tout commence par une visite que Hans Castorp, jeune Hambourgeois fortuné qui se destine au métier d'ingénieur, rend à Davos, en Suisse, à son cousin, Joachim Ziemssen, retenu au sanatorium par sa tuberculose et les conseils du Dr Behrens, lequel gère l'établissement avec le Dr Krokovski.

Parti pour n'y rester que trois semaines, le temps d'égayer un peu Joachim qui n'accepte sa cure que dans l'espoir de pouvoir rejoindre au plus tôt son régiment, Hans Castorp va prendre si bien goût à la vie minutée, paisible, protégée que l'on mène là-haut qu'il finira par y demeurer 7 ans en s'appuyant sur une "tâche humide" révélée par la radio de ses poumons.

En dépit des apparences, "La Montagne magique" est un véritable roman initiatique. Si Castorp arrive insoucient à Davos, il n'en repartira que pour aller au combat dans les tranchées de la Grande guerre. Entretemps, il aura singulièrement élargi sa vision d'esprit, surtout grâce à M. Settembrini, l'un des personnages les plus puissants de l'ouvrage, qui lui servira plus ou moins sur place de "père de substitution" - Castorp est orphelin et a été élevé par son grand-père, puis par son oncle.

Il sera aussi tombé amoureux de Mme Chauchat, étrange et féline représentante du sexe faible qui met à profit la maladie dont elle se sait atteinte pour mener la vie qu'elle entend loin de son mari. C'est elle qui ramènera au sanatorium le riche Hollandais Peeperkorn dont le suicide constitue l'un des sommets du roman.

Enfin et surtout, il aura appréhendé la Mort. Dès le départ, on lui apprend que l'ancien occupant de la chambre qui lui a été réservée vient de décéder. Puis, il comprend que, quatre fois par jour, au cours des somptueux repas pris par les pensionnaires, la Mort vient partager leur pain, invisible et patiente. Parfois, un pensionnaire semble s'effacer peu à peu jusqu'au jour où il ne vient plus s'asseoir à la table : la tuberculose l'a emportée.

__De temps à autre, c'est vrai, un pensionnaire s'en va, réputé guéri. Hélas ! quelques mois plus tard, on le voit réapparaître, pour une nouvelle cure. Tel sera le cas de Joachim qui, parti tout joyeux pour participer aux grandes manoeuvres et ceci en dépit de l'avis du Dr Behrens, reviendra mourir au sanatorium "en soldat et en brave" ainsi que le dit Mann. La lente désagrégation du malheureux et sa fin comptent à mon sens parmi les moments les plus difficilement oubliables de l'ouvrage.__

Evidemment, le roman est un "pavé" : 818 pages au Livre de Poche et beaucoup s'ennuieront aux digressions philosophiques de Hans Castorp et de Settembrini, puis de Settembrini, Naphta et Hans Castorp. Il n'en reste pas moins vrai que la richesse de "La Montage magique" est telle qu'on ne peut l'abandonner dans un état d'esprit similaire à celui dans lequel on l'avait commencé. Quelque part, dès lors qu'il décide de le lire jusqu'au bout. le lecteur s'embarque lui aussi dans sa propre quête.

N'est-ce pas là, je vous le demande, la marque d'un grand roman - et d'un grand romancier ? ;o)

mercredi, août 15 2007

Les Métamorphoses - Ovide.

Metamorphosis Traduction : Georges Lafaye

"Les Métamorphoses" est évidemment écrit en vers latins et les quinze livres qu'il recèle constituent en fait un long poème dont certains d'entre nous ont évidemment étudié des passages au collège et au lycée.

La traduction le transforme en prose mais attention, pas n'importe quelle prose ! Bien sûr, il y a toujours matière à discuter sur les traductions - surtout latines, ajouterai-je. Mais celle de Georges Lafaye pour Folio Classique me convient quant à moi tout à fait.

L'argument du livre-poème tient dans son titre : les métamorphoses que, pour les punir ou les sauver, les déesses et dieux de l'Olympe font subir à certains mortels. Derrière, se profilent la création du monde et les siècles qu'il a traversés jusqu'à Octave-Auguste, fils adoptif de César dont il vengea d'ailleurs la mort. C'est aussi une ode aux grands mythes grecs et, par la filiation avec Enée, à la fondation de Rome.

"Oh ! Que ce doit être barbant à lire !" diront certains, pas encore dégagés sans doute de leur passé scolaire plus ou moins douloureux.

Eh ! bien ! non, "Les Métamorphoses", c'est un ouvrage si passionnant que, du coup, le lecteur se voit tenté de se replonger dans la geste homérique et de renouer avec ce pan si vaste de la culture occidentale que trop de personnes veulent, de nos jours, oublier et ramener dans l'ombre.

En outre, il y a des passages proprement superbes comme - un parmi d'autres - le discours qu'Orphée adresse aux dieux des Enfers afin de les convaincre de lui rendre Eurydice :

" ... ... O divinités de ce monde souterrain où retombent toutes les créatures mortelles de notre espèce, s'il est possible, si vous permettez que, laissant là les détours d'un langage artificieux, je dise la vérité, je ne suis pas descendu en ces lieux pour voir le ténébreux Tartare, ni pour enchaîner, par ses trois gorges hérissées de serpents, le monstre qu'enfanta Méduse ; je suis venu chercher ici mon épouse ; une vipère, qu'elle avait foulée du pied, lui a injecté son venin et l'a fait périr à la fleur de l'âge. J'ai voulu pouvoir supporter mon malheur et je l'ai tenté, je ne le nierai pas ; l'Amour a triomphé. C'est un dieu bien connu dans les régions supérieures ; l'est-il de même ici ? Je ne sais ; pourtant je suppose qu'ici aussi, il a sa place et, si l'antique enlèvement dont on parle n'est pas une fable, vous aussi (Hadès et Perséphone), vous avez été unis par l'Amour. Par ces lieux pleins d'épouvante, par cet immense Chaos, par ce vaste et silencieux royaume, je vous en conjure, défaites la trame, trop tôt terminée du Destin d'Eurydice. Il n'est rien qui ne vous soit dû ; après une courte halte, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous nous hâtons vers le même séjour. C'est ici que nous tendons tous ; ici est notre dernière demeure ; c'est vous qui régnez le plus longtemps sur le genre humain. Elle aussi quand, mûre pour la tombe, elle aura accompli une existence d'une juste mesure, elle sera soumise à vos lois ; je ne demande pas un don, mais un usufruit. Si les destins me refusent cette faveur pour mon épouse, je suis résolu à ne point revenir sur mes pas ; réjouissez-vous de nous voir succomber tous les deux. ... ..."

Voici deux sites sur Ovide et son oeuvre: l'un à Créteil, l'autre à Strasbourg.

Comme le mentionne sa biographie, le poète fut exilé par celui-là même qu'il avait célébré : Auguste, qui n'était pourtant pas irréprochable question moeurs, s'offusqua de "L'Art d'Aimer." Mais en dépit de tout, Ovide et ses vers ont survécu dans le coeur des hommes. Le poète romain l'avait-il pressenti quand il écrivait, pour le final de ses "Métamorphoses":

"Et maintenant, j'ai achevé un ouvrage que ne pourront détruire ni la colère de Jupiter, ni la flamme, ni le fer, ni le temps vorace. Que le jour fatal qui n'a de droits que sur mon corps mette, quand il voudra, un terme au cours incertain de ma vie : la plus noble partie de moi-même s'élancera, immortelle, au dessus de la haute région des astres et mon nom sera impérissable. Aussi loin que la puissance romaine s'étend sur la terre domptée, les peuples me liront et, désormais fameux, pendant toute la durée des siècles, s'il y a quelque vérité dans les pressentiments des poètes, je vivrai."

jeudi, juillet 12 2007

Les Buddenbrook- Thomas Mann (Allemagne).

Buddenbrooks Traduction : Geneviève Bianquis

Premier roman de Thomas Mann, "Les Buddenbrook" conte la splendeur et la décadence d'une famille de la bonne bourgeoisie hanséatique à compter de l'an de grâce 1839 - ou 1834, j'avoue que j'ai une doute :? - date à laquelle toute la famille vient de s'installer dans cette somptueuse maison qui se verra achetée à la fin de l'ouvrage par le fils de parvenus.

A cette époque, le chef de famille se nomme Johann Buddenbrook et tous les espoirs lui semblent permis. Il a quatre enfants : Thomas, dit Tom, Christian, Antonie dite Toni et Clara. Le titre de consul écherra d'ailleurs à Tom, qui reprendra aussi l'affaire familiale. Clara, la plus jeune, épousera un pasteur luthérien qui lui survivra et auquel elle lèguera sa part de la fortune familiale. Christian quant à lui ne fera pas grand chose de son existence et Toni ...

La souriante et fière Toni, pour qui le nom de Buddenbrook vaut titulature de prince, se mariera deux fois - et ses deux unions seront malheureuses. Son premier époux, Grünlich, ne prétend à sa main que dans l'espoir que la fortune qu'elle lui apporte fera patienter ses créanciers. Ce qui sera d'ailleurs le cas pendant huit ans. Puis les choses suivront leur cours et Johann Buddenbrook viendra lui-même chercher sa fille et sa petite-fille pour les ramener chez lui. Il laissera son gendre à sa faillite et, vu la personnalité détestable de celui-ci, le lecteur ne peut lui donner tort.

Le remariage de Toni avec le Munichois Permaneder, homme brave mais on ne peut plus rustre, ne lui apportera pas plus de joies. Comprenant un soir qu'il la trompe avec leur domestique, elle fait ses malles et repart dare-dare pour Lübeck, ville natale des Buddenbrook.

Telles sont quelques uns des événements majeurs de ce roman qui se lira facilement si l'on aime à la fois les grandes histoires familiales et les romans-pavés. Mann n'y atteint pas - première oeuvre oblige - à la perfection qui sera la sienne dans "La Montagne Magique" ou dans "La Mort à Venise" mais ses personnages, surtout Johann Buddenbrook et ses deux enfants, Tom et Toni, ont déjà une carrure qui annonce celle d'un Hans Kastorp.

Ajoutons que le roman restitue les péripéties sociales - la révolution de 1848 et l'émergence de la Prusse, entre autres - qui marquèrent le XIXème siècle de l'autre côté du Rhin. ;o)

mercredi, juillet 11 2007

La Douce Empoisonneuse - Arto Paasilinna. (Finlande)

Suloinen myrkynkeittäjä Traduction : Anne Colin du Terrail.

Tout écrivain a sa façon bien à lui de raconter une histoire horrible. Prenez James Ellroy par exemple. Avec lui, c'est du costaud, de l'ignoble, voire du carrément intolérable. Rien n'est épargné au lecteur mais le génie de l'homme est si grand que jamais il ne tombe dans la facilité, encore moins dans la complaisance.

Avec "La Douce Empoisonneuse", Arto Paasilinna, l'un des auteurs finlandais les plus connus, nous raconte aussi tout plein de choses horribles telles les violences exercées par un trio de jeunes délinquants à l'encontre de plus faibles qu'eux (en l'occurrence la tante de l'un des membres dudit trio, le chat de cette dame et deux ou trois autres personnes ...). Mais il le fait d'un ton si raisonnable, si calme, en prenant si soigneusement du recul que le lecteur, indigné puis aussi avide de vengeance que la malheureuse héroïne, la colonelle Linnea Ravaska, n'ambitionne plus qu'une chose : achever ce parcours du combattant pour voir le Mal enfin humilié et mis à mort.

Arto Paasilinna a d'ailleurs des raffinements de sadique pour exécuter un à un les membres du trio infernal. Car c'est bien lui, l'auteur, qui s'en charge puisque le poison préparé à l'origine par la colonelle pour mettre fin à ses jours n'est dispensé aux trois monstres que par le plus pur hasard. Dans les trois meurtres, la veuve du colonel Ravaska ne fait figure que de catalyseur. Un catalyseur d'une innocence et d'une vulnérabilité rares puisqu'elle la première étonnée du tour pris par les événements.

Bref - à peine un peu plus de 250 pages chez Folio - et jubilatoire, volontiers pince-sans-rire mais jamais loufoque, ce petit roman se lit vite et avec plaisir. L'humour qui le sous-tend a un parfum doux-amer et j'y ai noté quelques trouvailles tout à fait sidérantes. Ainsi, le neveu-délinquant de la colonelle, qui lui pique régulièrement le montant de sa modeste pension, vote à droite et se veut partisan de la peine de mort. Pour les peines de prison, son raisonnement est très particulier :

(...) Il aurait été plus équitable, selon Kake, d'indexer la durée des peines pour crimes de sang sur le nombre d'années de vie qu'il restait au défunt. Autrement dit, si l'on mettait fin aux jours d'un bébé qui aurait pu vivre encore soixante-dix ans, une condamnation à dix ans de taule, si ce n'est plus, paraissait raisonnable. Si on zigouillait un vieux birbe par contre, une amende aurait dû suffire car le dommage n'était pas bien grand.

Kauko Nyyssönen développa son idée. L'assassinat d'un malade incurable au seuil de la mort devait être considéré comme un délit mineur, alors que trucider une personne en parfaite santé devait bien sûr valoir la prison. Hélas ! pour l'instant, le Code pénal ne considérait pas l'âge ou le délabrement de l'état de santé de la victime, si avancés soient-ils, comme une circonstance atténuante. Il y avait là en soi, et surtout dans le cas de Linnea Ravaska (sa tante), une regrettable anomalie, une injustice criante. De ce point de vue aussi, il se sentait laissé pour compte ... (...)

Evidemment - on l'apprend un peu plus tard - la mère de Kake, qui n'était autre que la soeur du colonel Ravaska, souffrait de troubles de la personnalité. N'empêche que, lorsque son fils finit par rencontrer sa Némésis, le lecteur (comme la colonelle, sa tante, qui l'avait pourtant élevé) se sent comme qui dirait l'âme plus légère. ;o)

Maintenant, "La Douce Empoisonneuse" n'est sans doute pas le chef-d'oeuvre de son auteur. Mais il donne en tous cas le désir d'en connaître un peu plus sur la bibliographie d'Arto Paasilinna.

mardi, juillet 10 2007

La Cloche d'Islande - Halldór Kiljan Laxness (Islande).

Íslandsklukkan Traduction : Régis Boyer

En 1955, l'auteur de ce livre, Halldór Kiljan Laxness, recevait le Prix Nobel de Littérature pour "avoir ressuscité l'ancienne tradition narrative islandaise."

Né en 1902 dans le milieu paysan, à Laxness qui, plus tard, lui servira de pseudonyme, Halldór Gudjonsson arrête ses études avant d'avoir obtenu son baccalauréat. Mais cela fait déjà un certain temps qu'il écrit. Rebelle-né, il s'insurge contre la religion d'Etat - le prostestantisme luthérien - et ira jusqu'à se convertir au catholicisme en 1923. Il abjurera d'ailleurs un peu plus tard mais il faut dire à sa décharge qu'il est aussi, en Islande, le traducteur de Voltaire. ;o)

C'est un grand voyageur : Paris d'abord où il approche le mouvement Dada et les Surréalistes ; les USA et surtout la Californie ensuite (à Hollywood, ses scénarii ne sont d'ailleurs pas passés à la postérité) ; le Canada ; l'URSS qui le verra adhérer à l'idéologie communiste jusqu'en 1956 où, une fois de plus, il rompt avec éclat. A la fin de sa vie - il vécut très vieux, centenaire à deux ans près - revenu dans son pays natal, il se tourna vers les systèmes philosophiques orientaux, notamment le Taoisme.

Et puis, bien sûr, il écrit. "La Cloche d'Islande" passe pour son chef-d'oeuvre. Je ne saurais le dire puisque c'est le premier ouvrage de Laxness que je lis mais une chose est sûre : cet étrange roman est une espèce de météorite, la trace et la résurrection d'un passé qui a permis au peuple islandais de survivre à l'occupation danoise et de finir par en triompher.

Certes, on peut le résumer mais en aucun cas, on ne saurait donner au lecteur une idée exacte de son style, épique, foisonnant, une espèce de chaînon manquant entre la littérature moyen-âgeuse et la littérature moderne : c'est un peu comme si, en s'appuyant sur le passé littéraire de son peuple, issu de l'oralité la plus pure et retranscit dans les sagas, Laxness avait façonné une chanson de geste moderne où tiendrait toute l'Histoire de son pays.

La construction répartit l'action en trois parties :

1) la première, "La Cloche d'Islande", a pour personnage principal un paysan pauvre mais matois, nommé Jon Hreggvidsson. Ses aventures sont un mélange de Rabelais et de Swift. Jon est ce que l'on peut appeler un mauvais sujet mais, s'il passe beaucoup de temps à voler, c'est qu'il est pauvre, que les Danois ont interdit aux Islandais de commercer avec tout autre pays que le Danemark et que la vie est, comme d'habitude, particulièrement pénible aux humbles. Jon dérobe un bout de corde - cette corde soutenant la fameuse cloche qui, selon la légende, existait bien avant que l'Homme abordât en Islande - afin de s'en faire une ligne. Comme, quoique pauvre, il se veut libre, il se permet aussi quelques plaisanteries malvenues envers le roi du Danemark. A partir de là, il se retrouve flagellé, en prison et bientôt condamné à la pendaison. Mais la fille du gouverneur s'interpose et le fait évader, le chargeant au passage d'une mission pour son amant, Arnas Arnaeus, Islandais émigré au Danemark ...

2) dans la deuxième partie, "La Vierge Claire", c'est Snaefrid qui accède au rôle principal. Seize années se sont écoulées depuis qu'elle a confié son message à Jon. Elle a épousé sans amour un junker fort porté sur l'eau de vie, Magnus de Braedratunga. Le couple est sans enfants mais, en raison des habitudes de dilapidation et de boisson du mari, est pratiquement ruiné. Bientôt, ils seront expulsés de leur domaine. Mais il y a plus grave : le père de Snaefrid, le gouverneur, est menacé de déchéance pour certains jugements - dont celui de Jon Hreggvidsson - qui ont été prononcés sous son administration. Arnas Arnaeus revient en effet au pays pour en juger, mandaté par le roi du Danemark ...

3) la troisième et dernière partie - la plus brève : 18 chapitres pour 20 dans chacun des volets précédents - "L'Incendie de Copenhague", on voit Snaefrid, qui a renoué commerce amoureux avec Arnas, mener une lutte longue, difficile et dangereuse pour que lui soit restitué le domaine que possédait son mari, dont elle est désormais veuve.

Avec ces trois points, on n'aura dessiné que le squelette de cette épopée, mais au moins pourront-ils servir de points de repère au lecteur, un peu dépaysé sans doute par les noms islandais mais aussi par le matériau lui-même et la façon dont Laxness l'a forgé, de cette épopée irracontable et prodigieuse où se nichent toute l'âme d'un pays et le souvenir inoublié des guerriers nordiques et celtes - eh ! oui ! celtes, la chose est prouvée et ce n'est pas un hasard si, lorsqu'il se convertit au catholicisme, Laxness choisit "Kiljan" comme second prénom - qui, les premiers, peuplèrent l'Islande.

A lire à haute voix, pour ne pas trop s'y perdre et goûter toute l'art du conteur (traduit par Régis Boyer, un inconditionnel) ainsi que son amour, immense et je suis tentée d'écrire indicible, pour son pays, l'Islande.

samedi, juillet 7 2007

Le Maître du Jugement Dernier - Leo Perütz (Autriche).

Der Master des Jungstens Tages Traduction : Hugo Richter.

Disons-le tout de suite : je n'ai pas du tout aimé. Je veux parler ici du style qui est feuilletonnesque. Or, le feuilleton me donne en général de petits boutons.

Pourtant, le récit est superbement construit : dès lors qu'on est parvenu à la fin du récit, on se rend compte de l'habileté de l'écrivain.

Je ne donnerai ici que la base de l'intrigue : accompagné de son ami, le docteur Gorski, le narrateur, le baron von Yosh, se rend chez les Bischoff pour y participer à un petit concert entre amis. Eugène Bischoff est un comédien célèbre et sa femme, Dina - on l'apprend un peu plus tard - a été, avant son mariage, la maîtresse de von Yosh.

Après l'arrivée de Valdemar Solglub, un ami des Bischoff, qui perturbe un peu le concert privé, la conversation dévie sur un suicide accompli dans d'étranges circonstances et qu'Eugène conte avec un tel talent que l'atmosphère en devient vite étouffante. Le comédien s'interroge sur les motifs qui ont poussé la victime à se donner la mort. Et puis, brusquement, il demande à ses amis de l'excuser un instant et gagne son bureau.

Il n'en ressortira pas. Quelques minutes plus tard : deux coups de feu, Eugène Bischoff s'est suicidé lui aussi.

Tout le roman est vu par les yeux de von Yosh et, à la fin, on se demande s'il a réellement bien vu. Il y a plusieurs interprétations possibles - procédé que reprendra Perütz dans d'autres romans. Le problème - enfin, pour moi - c'est que l'impression de confusion est si bien rendue que je ne savais plus où j'en étais. Voilà pourquoi j'ai trouvé ce roman ardu, très ardu à lire, et que je ne sais toujours pas qui a fait quoi dans "Le Maître du Jugement Dernier" et encore moins si celui-ci est un roman policier, un roman fantastique ou un composé des deux. Je me dis aussi que, n'ayant pas l'esprit très matheux, il y a des chances pour que je sois imperméable au raisonnement de Perütz.

Je vais donc ranger ce roman et le relire dans quelque temps. D'ici là, si vous-même en prenez connaissance, n'hésitez pas à poster sur la question. ;o)

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