Les Manuscrits Ne Brûlent Pas.

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Littérature d'Amérique centrale et d'Amérique du sud.

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lundi, octobre 27 2008

Le Baiser de la Femme Araignée - Manuel Puig

El Beso de la Mujer Araña Traduction : Albert Bensoussan

Au coeur de l'Argentine de Videla, une cellule dans une prison de Buenos-Aires. S'y trouvent réunis un détenu politique, Valentin Arregui, chef d'un groupe d'opposants au régime qui, jusque là et malgré les tortures subies, n'a laissé passer aucune information véritable, et Luis Alberto Molina, homosexuel condamné pour détournement de mineur.

Les deux hommes - Molina est légèrement plus âgé qu'Arregui - ont fini par sympathiser. Plus chanceux qu'Arregui, Molina a encore sa mère qui, de temps à autre, lui envoie ou lui apporte des colis de nourriture dont il fait profiter son camarade de cellule. Et puis, Molina a tout de même des chances de sortir un jour ou l'autre de prison. Son avocat, on l'apprend d'ailleurs au début du roman, a bon espoir.

Chaque soir, avant de s'endormir, Molina a pris l'habitude de raconter à Arregui les films dont il a gardé le meilleur souvenir. Ce qui permet à Manuel Puig d'ouvrir son livre avec un récit magistral de "La Féline" de Jacques Tourneur. Joyaux du fantastique ou oeuvres de propagande, tout est bon en effet à Molina le cinéphile pour distraire celui qu'il nomme par son prénom, Valentin, alors que, on s'en aperçoit à la fin, ce dernier ne l'appellera jamais que par son nom de famille.

Il est vrai que, en espagnol, le "a" est une lettre féminine et que, peu à peu, au fur et à mesure que s'écoulent les jours d'enfermement et que Molina se met en quatre pour son voisin de cellule à la santé semble-t-il plus fragile, les rapports qui existaient entre les deux hommes subissent une douce mais irréversible mutation.

Peu importe si Molina est en fait un "mouton" contraint par l'administration pénitentiaire de tenter d'obtenir des renseignements décisifs en contrepartie de sa propre libération. Alors même qu'il en prend conscience, le lecteur sait que Molina ne trahira jamais Valentin.

Car le lecteur est aussi présent dans la cellule lorsque Molina incite Valentin à laisser de côté la nourriture de la prison (droguée de façon à le rendre malade et à affaiblir sa résistance) pour lui préférer celle qu'il parvient à obtenir du directeur sous couvert d'un colis que lui aurait envoyé sa mère.

Bien avant que Valentin s'en aperçoive, le lecteur a compris que Molina, qui se définit lui-même comme une femme, est tombé plus ou moins amoureux d'Arregui. Molina, en dépit du surnom de "femme-araignée" que lui donne par jeu son compagnon de cellule, n'a rien de la vamp : c'est une femme qui donne tout - y compris, pour finir, sa vie.

Manuel Puig ne recourt jamais à une analyse des pensées de ses personnages. Quand celles-ci surviennent, elles s'avancent en flot pressé et ressemblent plus à des images mentales, brutes de décoffrage, qu'à des réflexions muettes et profondes à la Marcel Proust.

A l'exception de deux entrevues avec le directeur de la prison et du rapport final sur la mort de Molina, "Le Baiser de la Femme-Araignée" est un immense dialogue entre les deux voisins de cellule et c'est par la subtilité et le naturel exceptionnels de ce dialogue que le lecteur prend pied peu à peu dans le mental des deux hommes.

Le procédé paraîtra peut-être déroutant à certains mais l'impression générale qui en ressort, c'est surtout l'admiration pour la maîtrise et la pudeur avec lesquelles Manuel Puig conduit son intrigue et ses personnages jusqu'à leur fin tragique mais inévitable. Il n'y a ici aucune trace de vulgarité ou de grossièreté et, lorsque le roman se clôt sur la mort d'Arregui, on a surtout la sensation d'avoir lu une belle, une grande histoire d'amour et d'amitié. ;o)

dimanche, juillet 29 2007

Monsieur le Président - Miguel Angel Asturias (Guatémala).

El Señor Presidente Traduction : Georges Pillement & Dourita Nouhaud

On ne sort pas indemme de ce roman où la cruauté et une fatalité implacable s'acharnent sur l'intégralité des personnages et dans des proportions qui rappellent tout ce que vous avez jamais pu lire sur les tortures pratiquées par les régimes totalitaires.

Guatémaltèque, Asturias nous dépeint évidemment une dictature latino-américaine vendue aux USA et, par conséquent, conservatrice dans l'âme. Mais ce que n'avait pas prévu cet écrivain qui reçut le Prix Lénine de la Paix en 1966, c'est que la puissance de son évocation est telle qu'elle en arrive à bannir les frontières et que, en dépit du contexte géographique, son "Monsieur le Président" finit par symboliser la Dictature à l'échelle universelle.

Quiconque a lu le "1984" d'Orwell ne pourra s'empêcher d'effectuer le parallèle entre le roman futuriste et essentiellement dirigé contre la dictature stalinienne du Britannique et celui, presque intemporel et dirigé contre une tyrannie pro-capitaliste, d'Asturias. Mais là où Orwell expliquait l'emprise de Big Brother sur son peuple par sa présence permanente, via la télévision et les dispositifs de surveillance, dans le foyer de chacun, Asturias imagine un Président qui voit tout, entend tout, devine tout et finit toujours par tout savoir tout simplement parce qu'il est le Mal incarné.

A propos de son oeuvre, l'écrivain guatémaltèque fut le premier à évoquer le "réalisme magique"qu'il tenait à développer autant dans son style (d'un lyrisme déconcertant) que dans son univers guatémaltèque. Il le reliait non pas aux Surréalistes français - qui l'influencèrent pourtant beaucoup mais à qui il reprochait d'être trop intellectuels - mais aux origines pré-colombiennes de sa culture. De fait, "Monsieur le Président" peut se lire comme un hymne de mort, à la gloire de ces dieux qui, après avoir créé les quatre premiers hommes, furent pris de peur à l'idée que leurs créatures pourraients les supplanter. Ils les privèrent alors de certains sens et les rendirent mortels.

Il semble que la religion maya, surtout après l'arrivée des Toltèques, ait eu quelques rapports avec celle des Aztèques. Or ces derniers avaient un faible accentué pour les sacrifices humains particulièrement sanglants. En ce sens, le roman d'Asturias offre une véritable manne à cette espèce de Moloch maya que représente le Président.

L'intrigue ? ... Disons que le confident du Président, Miguel Visage-d'Ange, tombe amoureux de la fille d'un général qui doit partir en exil sur l'ordre du dictateur. A partir de là, le malheureux, qui était pourtant non seulement beau mais aussi "méchant comme Satan", se met à jouer un double-jeu qui le mènera à une fin abominable.

Le tout baigne dans une atmosphère de cauchemar, non pas un cauchemar à la Kafka, froid, net, précis et pourtant absurde mais un cauchemar réaliste, aux couleurs flamboyantes des Tropiques, où les misérables se font piétiner dans la boue et le sang et où le soleil s'éteint à jamais pour ceux qu'a condamnés la vindicte cruelle du Président.

Si vous avez l'estomac bien accroché, ce livre - qui est un grand, un très grand livre - est pour vous. Sinon, abstenez-vous. Avec sa description des mendiants de la Porte du Seigneur, la première page, au reste, vous renseignera déjà sur vos capacités à aller de l'avant. ;o)

jeudi, juillet 5 2007

La Boutique aux Miracles - Jorge Amado. ( Brésil ).

Si vous voulez lire un auteur brésilien qui a réellement quelque chose à dire et qui le dit dans un style digne des luxuriances tropicales de son pays, lisez Jorge Amado sur lesquels les sites suivants vous renseigneront mieux que je ne saurais le faire moi-même :

Site 1

Site 2

« La Boutique aux Miracles » fut, je crois, édité en 1971.

Tenda de los Milagres ''Traduction : Alice Raillard''

A sa manière baroque et lyrique de conteur-né, Amado nous y retrace l’histoire de Pedro Archanjo, humble appariteur à la Faculté de Médecine de Bahia, poète passionné par ce melting-pot unique au monde que fut son pays, fervent défenseur des pauvres et des opprimés, haute figure du candomblé et mulâtre.

Pedro Archanjo naît en 1868 et sa vie ne sera qu’une succession de combats. Combats contre lui-même tout d’abord pour s’instruire et apprendre - apprendre encore et toujours plus - et puis pour ne pas enlever à son « frère » Lidio Corro la femme qu’aime celui-ci. Avec l'âge viennent les combats publics : contre les lois qui visent à interdire la tenue des candomblés, ces cérémonies où les cultes animistes africains s’unissent aux pompes et aux ors du catholicisme, contre la misère qui n’arrête pas de rôder comme une hyène parmi le peuple brésilien, contre la volonté d’apartheid qui commence à se répandre dans le pays à l’aube de la Seconde guerre mondiale …

Quand Archanjo decède d’une crise cardiaque en 1943 et comme nul n'est prophète en son pays, les quatre ouvrages qu’il a écrits sont retombés dans l’oubli. Mais, en 1968, voilà que débarque à Bahia un Prix Nobel made in USA, James D. Levenson lequel lance sans le savoir le pavé dans la mare en affirmant publiquement que les écrits qui ont eu le plus d’influence sur les siens ne sont autres que ceux de l’ancien appariteur brésilien.

Chez les journalistes et les notables bahianais, la stupeur est totale. Mais ils ne veulent ni ne peuvent révéler à l’Américain qu’ils ignorent tout – ou presque – de Pedro Archanjo et de son œuvre. Et la course commence : hommes de presse, hommes de sciences, hommes de lettres, snobs tous azimuts, tout le monde se rue sur la mémoire de Pedro Archanjo.

Tant bien que mal, tout ce beau monde se décide à rendre un hommage mérité et mémorable à celui qui, s’il avait vécu, aurait alors fêté son siècle d’existence. Mais, pour ce faire, il faut bien entendu obtenir un maximum de renseignements sur cette gloire inconnue – et surtout trier ceux que l’on pourra utiliser …

Ça pourrait être horriblement triste mais Amado adoucit le ton par son humour – bien que celui-ci soit souvent féroce. Les chapitres font alterner les deux intrigues : le grand branle-bas de 1968, cette course-poursuite au Pedro Archanjo politiquement correct et la relation de la vie de Pedro Archanjo, tel qu’il fut – c’est à dire tout le contraire du « politiquement correct. » Les personnages sont brossés à grands traits colorés : ils éclatent littéralement de couleurs et de saveurs – au reste, Pedro Archanjo et son auteur n’ont-ils pas tous deux rédigés des livres de recettes de cuisine ? :reading: Et ce qu’ils font, ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent, tout cela sonne vrai – en tout cas, c’est ainsi pour moi mais ce ne sera peut-être pas votre avis.

Peut-être parce que, comme dans la vie réelle, la douleur et le chagrin tiennent également leur rôle dans l’histoire de Pedro Archanjo : son amour pour Rosa da Oshala tout d’abord et puis – et c’est peut-être le plus triste – l’abandon dans lequel son fils Tadeú le laissera peu à peu glisser après que lui-même se sera élevé socialement par ses études (supportées par Archanjo et ses amis) et par son mariage avec la fille – blanche – du colonel Gomes.

Mais cela aussi, Pedro Archanjo, le philosophe, l’accepte. C’est pour que tous les Tadeú du Brésil aient leur chance que lui-même s’est battu si longtemps – et il le sait. Le jeu en valait bien la chandelle, non ? ...

En conclusion, j'ajouterai qu'__il est rare de voir un héros de roman revendiquer de façon aussi égale et aussi puissante sa part européenne et sa part africaine - et se montrer aussi fier de l'une comme de l'autre. Par les temps qui courent, que voulez-vous, ça me fait plaisir - d'autant qu'Amado le fait avec la simplicité du vrai poète. __ Un auteur à découvrir, donc, si vous ne le connaissez pas encore. 8)

mercredi, juillet 4 2007

Le Néant Quotidien - Zoé Valdes. ( Cuba ).

La Nada Cotidiana Traduction : Carmen Val Julian

"Le Néant Quotidien", c'est avant tout une gifle magistrale, assenée par la narratrice sur le visage d'un lecteur qu'une regrettable candeur inviterait à considérer encore Cuba et le régime castriste la première comme le Paradis sur la Terre et le second comme une noble assemblée de séraphins réunis pour assurer un bonheur parfait à ceux qui peuplent ce nouvel Eden. La première - comme la dernière - phrase du livre n'est-elle pas d'ailleurs : "Elle vient d'une île qui avait voulu construire le paradis" ?

A sa naissance, le 1er mai 1959, la narratrice a reçu de ses parents, éblouis par les beaux discours de Castro autant que par cette aura unique qui ne cessera d'entourer son compagnon, "Che" Guevara, le curieux et redondant prénom de "Patria." Les premières douleurs prirent la mère de Patria dans la foule, alors qu'elle s'était déplacée de la Vieille Havane jusqu'à la place de la Révolution pour écouter s'exprimer Fidel Castro. Alors qu'on l'emportait pour la conduire à l'hôpital, elle passa devant la tribune et le Che en personne déposa sur son ventre le drapeau cubain.

Belle, très belle histoire qui aurait dû faire de la petite Patria une adepte pure et dure de Castro. Hélas ! entre sa naissance et le moment où, jeune femme, elle prend la plume pour nous décrire son quotidien (les problèmes pour se nourrir suite au blocus imposé à l'île par les USA, les problèmes de ravitaillement en eau et en électricité, bref, la misère sans espoir qui s'étale sur Cuba tout entière et que l'on ne peut nommer sous peine de se voir rangé parmi les traîtres et autres ... "fascistes" :wink: ), trop de choses sont venues bloquer la voie royale qui paraissait s'ouvrir, en 1959, devant les communistes cubains.

Et puis, le Che est mort - et c'est comme s'il avait emporté dans sa tombe l'auréole de son ancien compère qui l'avait, il est vrai, peut-être trahi ...

D'ailleurs, Patria ne veut plus qu'on l'appelle Patria : elle s'est rebaptisée Yocandra.

C'est donc Yocandra qui nous décrit ses amours entre le Traître et le Nihiliste, son amitié pour la Gusana (surnom ici affectueux et qui vient de "gusano", ver ou moins-que-rien, nom donné par les castristes aux exilés volontaires qui vilipendent le régime en place) enfuie en Europe après avoir épousé un vieil Espagnol et ce vide terrible qui paralyse depuis tant d'années son pays natal.

Rien, il n'y a rien à Cuba, semble nous dire ce très court roman (142 pages chez Actes Sud ancienne édition). Sinon les erzatz de nourriture, les faux-semblants, la souffrance et la peur. Et l'on pourrait dire de l'espoir que lui aussi s'est exilé depuis longtemps s'il ne demeurait malgré tout au coeur de l'être humain.

Un texte superbe et lancinant, qui révèle une puissante nature d'écrivain et qui ne peut qu'inciter à lire d'autres oeuvres de Zoé Valdès.;o)

mardi, juillet 3 2007

Cent Ans de Solitude - Gabriel Garcia Marquez. ( Bolivie )

Cien años de soledad Traduction : Carmen & Claude Durand

On m'avait beaucoup vanté "Cent ans de solitude." Trop sans doute. Comme on avait trop mis l'accent sur la fin du roman qui, pour autant qu'on me le disait, était seule à expliquer le reste de l'ouvrage. Aussi ai-je été déçue.

Non cependant par l'ampleur épique du récit qui nous conte, en un style qui évoque à merveille les paysages et surtout l'atmosphère de l'Amérique du sud, la grandeur et la décadence de la famille Buendia et, à travers celles-ci, les tribulations d'un pays en formation, soumis à des guerres internes avant de se faire officieusement coloniser par les Etats-Unis, avec l'aval du parti conservateur mis en place par Simon Bolivar. (Face à eux, les libéraux, qui en tenaient pour Francisco de Paula Santander. Au bout du compte et en utilisant pour ce faire le personnage du colonel Aureliano Buendia - fils cadet de José Arcadio - Marquez les réunit dans le même sac politique, c'est-à-dire à la solde de la bourgeoisie et des USA.)

Les personnages sont flamboyants et pleins de cette vie si particulière qui anime les héros des grands auteurs sud-américains. On peut même parler ici d'une débauche de vie, de quelque chose d'outrancier et de superbe dont la Mort elle-même ne peut venir à bout puisque les spectres des disparus, que ne parviennent d'ailleurs pas à voir tous les survivants, n'arrêtent pas de hanter la vaste maison fondée puis élargie par José Arcadio Buendia et sa femme, Ursula.

Au premier rang de ces ombres, Melquiades, le gitan mystérieux et tutélaire, "mort aux laisses de la Sonde", qui fera découvrir aux habitants de Macondo d'authentiques tapis volants et lèguera à la famille Buendia une multitude de parchemins rédigés en un langage hermétique que, tour à tour, l'un ou l'autre des descendants mâles du premier José Arcadio tentera de déchiffrer.

En vain jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

Au delà de l'ambiance très spéciale du roman, qui mêle le défilement de l'Histoire à un sens aigu du mythique, on peut voir dans la famille Buendia la Colombie elle-même, en tant que terre fertile et bénie des dieux, Grande Mère passive mais redoutable que les hommes, par leur folie, finissent par pousser à bout et qui reprendra ses droits à la fin du roman, après un déluge symbolique qui dura quatre ans. Car sous les yeux du lecteur, lentement mais sûrement, victime d'une malédiction qu'elle porte en elle ou pas, la famille Buendia se détraque : les générations échangent leur prénom, les rejetons légitimes sont élevés avec les rejetons adultérins, les jumeaux s'amusent à troquer leur personnalité, le temps semble tourner en rond, ce qui plonge l'arrière-grand-père et fondateur dans la folie alors que son arrière-petit-fils ne sait pas finalement s'il est amoureux de sa tante ou de sa propre soeur.

Mais pour moi, la fin n'explique pas tout, elle semble plaquée au contraire sur une chronologie fabuleuse : bref, elle me paraît finir le roman sans le finir et l'on croirait l'auteur pris de court.

Et vous, qu'en avez-vous pensé ? ;o)

lundi, juillet 2 2007

Mrs Wakefield - Eduardo Berti.

Madame Wakefield Traduction : Jean-Marie Saint-Lu

En 1835, dans la lignée du "Rip Van Winkle" de Washington Irving, père de la littérature américaine, Nathaniel Hawthorne, dont l'un des aïeux avait été parmi les juges des fameuses "sorcières" de Salem, imagina un conte mi-fantastique, mi-absurde, où un homme, Charles Wakefield, quitte un jour le domicile conjugal sans rien dire, sans même aucun motif avoué, pour s'en aller vivre dans la rue voisine.

Dans "Madame Wakefield", Eduardo Berti reprend le conte mais le restitue du point de vue de l'épouse délaissée qui, on s'en doute, dès lors qu'elle réalise que l'homme à perruque roussâtre qui déambule dans Grub Street et qui ressemble tellement à son mari disparu sans tambour ni trompettes est réellement son époux, n'arrête pas de se poser des questions.

Elle va s'en poser pendant très précisément vingt longues années, feignant d'être veuve et refusant dans la foulée la demande en mariage d'un ecclésiastique séduit par sa réserve et son deuil, le révérend Webster. Et, au-delà des vingt années, son mari sonnera à la porte, elle lui ouvrira, tout rentrera dans l'ordre pour le souper et, le lendemain matin, il sera mort dans son sommeil.

Sans que ni Mrs Wakefield, ni Amelia, sa servante, ni bien sûr le lecteur n'aient compris les raisons qui avaient poussé notre étrange héros à quitter son foyer.

Seul indice - enfin, si l'on peut dire : l'exemplaire de "Don Quichotte" qui, avec quelques vêtements, était la seule chose que Wakefield eût emporté pour tout viatique lors de sa si longue fugue.

Divisé en chapitres très courts, prenant parfois avec humour l'"estimé lecteur" à témoin, ce livre d'un peu moins de 250 pages nous pose donc une énigme qui ne sera jamais résolue à moins que nous ne trouvions tout au fond de nous-mêmes les raisons (la soif d'une "autre chose", la soif de liberté, la maladie mentale, qui sait ? ...) qui guident son protagoniste. On suspecte même parfois Wakefield d'être le fameux "Ned Ludd", leader invisible d'un mouvement populaire dirigé contre l'implantation des machines à tisser dans cette Angleterre qui, lorsque l'action débute, en 1809, est encore en guerre avec Napoléon Ier.

Kafka aurait fait certainement plus noir, plus étouffant. N'empêche : c'est vrai qu'il y a, dans "Madame Wakefield", quelque chose d'absurde qui le rappelle - à moins qu'il n'évoque Ionesco ou Beckett.

samedi, juin 30 2007

La Maison aux Esprits - Isabel Allende. (Chili )

La Casa de los Espiritus Traduction : Carmen Durand

Toute « La Maison aux Esprits » est contenue dans la dédicace de l’auteur :

« A ma mère, à ma grand-mère et à toutes les femmes extraordinaires de cette histoire. »

Car ce roman est avant tout celui de cinq femmes.

L’arrière-grand-mère tout d’abord, Nivea del Valle, l’une des premières suffragettes chiliennes. Comme ses homologues britanniques, cette épouse d’un athée franc-maçon n’hésita jamais à s’enchaîner aux grilles devant les hauts lieux de la vie politique du pays. Prête à seconder activement son mari en politique dans le seul espoir de faire un jour promulguer une loi donnant le droit de vote aux femmes, Nivea est – déjà – une forte personnalité, allergique au clergé catholique et moderne avant l’heure puisqu’elle entend ne pas trop contrarier la Nature dans l’éducation de ses enfants. C’est qu’elle a mis au monde quinze enfants dont onze seulement survivront. Parmi ses filles, l’aînée et la cadette connaîtront un destin étrange : par une farce macabre du Destin, la seconde finira en effet, après le décès de la première, par épouser le fiancé de celle-ci.

La grand-tante ensuite, Rosa, d’une beauté si sculpturale et si étrange que, bien qu’il appartienne à une famille singulièrement appauvrie par les folies paternelles, Esteban Trueba comprend, dès qu’il la voit, que ce sera elle, et personne d’autre. Pour lui garantir le train de vie auquel elle est habituée, le jeune homme part pour deux ans exploiter une concession minière. Travail ingrat et désespérant qui, le jour même où il porte enfin ses fruits – la découverte d’un filon prometteur – perd sa raison d’être : par un télégramme de sa sœur, Férula, Esteban apprend que Rosa vient de mourir, empoisonnée par erreur pour avoir bu une liqueur destinée à son père et dont on ne saura jamais qui en avait déposé la bouteille chez les del Valle.

La grand-mère enfin, pivot central du roman, Clara, sœur cadette de Rosa. Pressé par sa propre mère alors aux portes de la Mort et frappé par la beauté de la jeune fille, qui lui rappelle celle de la disparue, Esteban l’épouse dix ans après le décès de Rosa. A cette époque, lui-même est devenu un parti plus que présentable. Outre les bénéfices de la concession minière qu’il continue d’exploiter par ingénieur interposé, il a remis sur pied une propriété qu’il tenait de sa mère, les « Tres Marias. » C’est donc à un homme riche, terre-à-terre et rude que se lie Clara, en toute connaissance de cause puisque ses prémonitions l’en avait avertie. Toute enfant, Clara avait déjà des prémonitions (elle avait annoncé la « mort pour une autre » de Rosa et, terrifiée d’avoir si bien prédit, se refusa par la suite à émettre un seul son pendant les dix ans qui suivirent). Elle parlait aux esprits et, toute sa vie, les esprits accompagneront et chériront ce charmant médium qui, jamais, ne se laissera aller au pessimisme ou au désespoir. Quand elle mourra, après une vie bien remplie, laissant derrière elle un Esteban Trueba inconsolable, « la Maison aux Esprits, » qui donne son nom au roman, perdra beaucoup de son âme.

La mère, Blanca, fille de Clara et d’Esteban. Si sa mère ne lui a pas légué son talent pour faire tourner les guéridons et ressentir la présence de l’Au-delà, elle lui a assuré le caractère fort et rebelle aux conventions établies qui, depuis Nivea, semble caractériser les femmes de la famille. A tel point que, le temps venu, Blanca n’hésite pas à devenir la maîtresse du fils de l’un des fermiers de son père, Pedro Garcia III. On imagine la fureur d’Esteban … Comme Blanca se retrouve enceinte, elle doit finalement se résoudre à épouser, pour sauver la face, un aristocrate français qui passait par là, le dénommé Jean de Satigny. Mais, lorsqu’elle finit par découvrir les étranges préférences sexuelles de son époux, elle s’enfuit et s’en retourne chez ses parents. Et c’est dans « la Maison aux Esprits » que naît la quatrième héroïne du conte …

… la petite-fille et arrière-petite-fille, Alba, la narratrice principale. C’est elle qui retrouvera les « cahiers de notes sur la vie » que la grand-mère Clara avait commencé à rédiger alors qu’elle n’avait même pas dix ans. C’est elle qui aura l’idée de demander à son grand-père de l’aider à reconstituer ce qu’elle peut encore ignorer du passé familial. Et c’est donc elle qui introduira dans ce roman si dominé par les femmes la seule voix masculine d’envergure qui s’y fera entendre. Cela se passera après le coup d’Etat de Pinochet et de la Junte, après que le vieil Esteban sera parvenu à faire sortir Alba des geôles du pouvoir. Le monologue effondré du vieillard, s’en allant demander de l’aide à la seule personne susceptible de faire libérer sa petite-fille, constitue, je trouve, l’un des morceaux de bravoure du livre. Toute l’histoire du Chili, depuis la fin du XIXème siècle jusqu’aux jours sombres de la Dictature post-Allende, défile ici en un saisissant et émouvant raccourci, exposant les faiblesses et les forces non seulement de la classe possédante « traditionnelle » dont Trueba est le rude représentant mais aussi de la classe « prolétaire », symbolisée pour sa part par Miguel, un guerillero gauchiste dont Alba est tombée amoureuse.

Bref, même s’il faut s’habituer à un style qui privilégie les virgules au détriment des points, ce roman paraît touché par la grâce et on le lit presque d’une traite tant les personnages qui le traversent sont prenants et convaincants. L’auteur est une conteuse-née, la chose ne fait aucun doute et cet art se fait trop rare de nos jours en littérature pour qu’on ne l’apprécie pas comme il se doit. Bonne lecture ! ;o)