L'intrigue est cinématographique, me semble-t-il : tout commence au moment des funérailles de Barbara, et nous en suivons le déroulement, entrecoupé de flash-back qui approfondissent la psychologie des personnages (en particulier celle de la défunte, évidemment). Que dire de Barbara ? Elle apparaît comme plus que complexe (même la narratrice, qui se prétend son double, ne parvient pas à expliquer son suicide), pas forcément sympathique de prime abord et très égoïste (elle laisse par exemple derrière elle un mari éploré et une petite fille) ; ses comportements n'ont aucune logique, à tel point que je me suis demandé si tout cela n'était pas tiré par les cheveux. Et puis, je me suis dis aussi que Barbara, quelque part, nous ressemble à tous, dans la mesure où notre vie psychique est souvent en décalage avec ce que nous montrons à notre entourage ; le cas de Barbara est extrême, peut-être plus symbolique que réaliste, mais nous avons tous du Barbara en nous. Barbara est une musicienne de grand talent, une vraie artiste (c'est-à-dire qu'elle aime organiser les choses de façon harmonieuse) ; elle rêvait de composer un opéra, d'une oeuvre unique à laquelle elle pourrait enfin s'identifier. Et puis il y a le suicide, les funérailles entièrement organisées par Barbara elle-même. Ce texte aurait pu s'intituler "Le tombeau de Barbara", et le vrai malaise ressenti par le lecteur provient de ceci : il nous semble qu'une fois morte, nous comprenons enfin Barbara, comme si elle était parvenue alors, grâce à sa mort, à un véritable accomplissement. Et nous nous posons du coup quelques grandes questions existentielles, qui font avancer chez nous la conscience que l'on peut avoir de nous-même et de la vie. L'auteur a donc réussi son coup, puisqu'il s'agit là sans doute de l'objectif suprême quand on prétend faire de la littérature.
A lire en téléchargement gratuit sur Alexandrie Online.
vendredi, janvier 9 2009
"Barbara", de Julie Vonnet
Par Antoine le vendredi, janvier 9 2009, 23:46 - Le blog de Jérôme Nodenot
mercredi, décembre 17 2008
Le succès du "Voyage dans le passé" de Stefan Sweig
Par Antoine le mercredi, décembre 17 2008, 22:52 - Le blog de Jérôme Nodenot
Comme beaucoup, je m'interroge sur l'un des grands succès de la dernière rentrée littéraire : "Voyage dans le passé", nouvelle posthume de Stefan Sweig (publiée 60 ans après sa mort !). Je m'émerveille seulement de voir les commentateurs se casser la tête à essayer d'expliquer ce succès ; je précise que Grasset publie la nouvelle en édition bilingue (traduction d'abord, suivie de la version originale en allemand) !
Des arguments sont avancés : Sweig est un classique, et le lecteur est sûr de la valeur de ce qu'il achète ; Sweig, en ces temps d'incertitude et d'angoisse, a eu une vie en phase avec nos problèmes identitaires ; "le suicide de l'Europe", etc. Bref, rien de bien percutant.
Pour ma part, je n'en sais pas davantage, évidemment. Le fait que Sweig soit un classique (déjà beaucoup lu par ailleurs), doit contribuer au succès, c'est certain, d'autant plus que les ventes s'élèvent à 60000 exemplaires (c'est-à-dire qu'en fin de compte les livres ne se vendent pas considérablement ces derniers temps, me semble-t-il). Mais, une autre raison ne pourrait-elle pas être celle-ci : que le rythme des longues nouvelles ("Voyage dans le passé" compte environ 100 pages avec peu de mots sur chaque page) correspondrait à une certaine vérité ontologique de l'acte de lecture ? Peut-être que cette forme est un compromis excellent entre les nouvelles actuelles (trop courtes pour être véritablement attachantes, à peu d'exceptions près) et le genre proprement romanesque (trop long, souvent inintéressant, inadapté à l'époque) ? Si les éditeurs avaient un peu de jugeotte, ils pourraient en tous les cas réfléchir à la question. Une chose est sûre : les nouvelles longues n'existent plus depuis longtemps, du moins en France, alors que si je me prends en exemple (et il n'y a pas de raison que je sois le seul), il s'agit là certainement de la forme qui m'attire le plus comme lecteur. Je prêche donc d'abord pour ma paroisse.
mardi, décembre 16 2008
Le Clézio défend la littérature universelle dans son discours de Suède : et si Elvira avait raison ?
Par Antoine le mardi, décembre 16 2008, 23:45 - Le blog de Jérôme Nodenot
Quand Le Clézio défend la littérature universelle, bien sûr (chacun l'aura noté) il parle de l'alphabétisation des peuples, qu'il faudrait que les éditeurs permettent l'accès au livre à des civilisations qui en sont privées. Tout écrivain cherche à toucher l'ensemble des êtres humains, il voudrait changer le monde quand il n'ai lu, en fin de compte, que par une partie infime de la population mondiale. Mais ce discours peut aller beaucoup plus loin que ce simple (j'ai envie de dire banal) souhait à la portée uniquement politique.
Le Clézio fait allusion à une expérience vécue en Amérique centrale, dans une forêt (le lieu est important), alors qu'il tentait de vivre auprès d'une société que j'imagine primitive (comme on dit), et en particulier à une rencontre, celle d'Elvira, une conteuse (une vraie) qui a su l'ensorceler avec ses histoires, voire même à lui apprendre ce qu'est la Beauté. Son discours de Suède lui est dédié, en tout premier lieu. Comment expliquer ce phénomène étrange ? Comment expliquer qu'une "petite" conteuse anonyme, perdue dans sa forêt, ait pu toucher à ce point un immense écrivain, mondialement reconnu, et qui aura obtenu tous les honneurs de la grande Société, celle qui décide de tout ?
Parce que la littérature universelle, c'est bien celle d'Elvira, elle est au coeur de l'homme en ce qu'il a de plus intrinsèque. Aujourd'hui, la plupart des textes produits sont purement circonstanciels, constitués d'histoires parfois outrageusement simples, parfois terriblement alambiquées, mais toujours n'impliquant que notre petit monde contemporain, dans une réflexion sociologique ou politique sans aucune distanciation, sans relief. Les contes d'Elvira sont certainement circonstanciels, mais ils ont aussi une portée universelle, comme si tout à coup on s'élevait d'un point précis de la Terre pour avoir une vision panoramique de la Terre tout entière. C'est également ce qui se passe, précisément, avec la littérature écrite par Le Clézio.
Ce que j'essaye de dire, c'est que, si les écrivains aujourd'hui ne parviennent plus à toucher le plus grand nombre, ce n'est peut-être pas uniquement à cause des médias : c'est peut-être parce qu'ils sont trop inintéressants, trop longs, trop lourds, pas assez universels en toute simplicité ; parce que la littérature, dans son histoire, à un moment donné aurait pris un tournant malencontreux.
J'ai fait un rêve cette nuit, après avoir lu le discours de Le Clézio (et le fait d'avoir beaucoup lu "Les testaments trahis" de Kundera a peut-être contribué à ce rêve) : après Rabelais, après le Quichotte, la littérature prend une tout autre tournure, le réalisme n'a jamais existé, ni Balzac, ni Flaubert, ni personne (y compris Proust), au profit d'une littérature plus légère, moins sérieuse, plus ludique, et au début du XXIème siècle les contes, les nouvelles sont le grand genre du moment (et l'ont toujours été), le roman est un genre pratiquement inexistant, réservé à une élite ; dans le métro, sur la plage, pendant la pause déjeuner, dans les embouteillages, partout et toujours, des millions de Français passent le temps en lisant des histoires courtes et efficaces, qui leur révèlent tout en les amusant la véritable essence de l'homme et leur permet de réfléchir à leur destinée, à ce qui les constitue en dehors de toute contingence. Le Clézio est prix Nobel (en particulier grâce à la qualité de ses contes et nouvelles), il parle d'Elvira dans son discours et tout le monde comprend ce qu'il veut dire, tout le monde comprend pourquoi il est évident qu'Elvira a raison. Je me suis réveillé ce matin de très mauvaise humeur.
samedi, décembre 6 2008
"Comment Wang-Fô fut sauvé", de Marguerite Yourcenar
Par Antoine le samedi, décembre 6 2008, 01:18 - Le blog de Jérôme Nodenot
Wang-Fô est un artiste-peintre vagabond, accompagné par son disciple Ling. Il se loge où il peut et se nourrit en échange de ses toiles. Il se désintéresse des choses matérielles, aimant "l'image des choses et non les choses elles-mêmes". Il a acquis une grande réputation grâce à la magie de son travail pictural. Lorsque la femme de Ling se pend, il la peint une dernière fois, parce qu'il trouve très esthétique la couleur des morts. Lorsque Ling est décapité, il est malheureux mais il remarque immédiatement la beauté d'une tache de sang. L'empereur s'empare de lui, parce qu'il a été élevé enfermé dans son palais et n'a découvert le monde qu'à travers les tableaux de Wang-Fô, avant de déchanter lorsqu'il est confronté à la réalité de son royaume. Il veut se venger, mais Wang-Fô sera sauvé par sa peinture. La peinture est pour Wang-Fô une manière de s'approprier le monde en le transformant, comme un exorcisme. Bachelard a montré que l'art, la beauté, sont indispensables à la vie psychique, pour nous qui recevons les oeuvres, comme pour les artistes qui les imaginent. Mais comment expliquer cela ? Qu'est-ce que la beauté, comment la définir ? Je pense pour ma part que la création artistique répond à un besoin de "se" simplifier la vie. L'art simplifie le monde : à travers des couleurs plus vives, donc plus accessibles, le monde paraît plus simple (les enfants apprennent le rouge, le bleu, le vert, le jaune, etc. sans nuance subtile) : nous aimons les dessins animés, les bandes dessinées, parce qu'ils simplifient les couleurs ; dans la réalité même, nous nous extasions devant les cartes postales des plages de Bora Bora, parce que les couleurs y sont simples et nous rappellent celles de notre enfance. L'art simplifie la vie : la vie est un monstre de complexité, elle n'a aucun sens a priori ; eh bien, l'art a pour vocation de parler de la vie, mais en généralisant, en synthétisant, en fixant les règles ; le schéma du conte de ce point de vue est très éloquant (quête, avec des méchants, des gentils, des règles à respecter, etc.), mais toutes les littératures (sauf peut-être une partie de l'histoire du roman qui tendait plutôt à représenter le chaos) postulent aussi cette "compréhension" de la vie. Enfin, l'art simplifie l'homme : l'homme est incompréhensible, aux autres comme à lui-même ; eh bien, l'art cherche toujours à simplifier l'homme, à créer des types, à rendre les psychologies constantes, cohérentes du début à la fin, à donner des caractéristiques aux personnages faciles à retenir, d'emblée attachantes. Quel est le but de la beauté ? Selon moi, donner du sens, et simplifier : je ne peux qu'être d'accord avec Bachelard.
vendredi, novembre 21 2008
"La dame au petit chien", d'Anton Tchekhov
Par Antoine le vendredi, novembre 21 2008, 23:54 - Le blog de Jérôme Nodenot
Résumé : "Comme deux oiseaux migrateurs enfermés dans des cages séparées... Gourov et la dame au petit chien sont faits l'un pour l'autre. Leur amour est violent, brûlant. Et pourtant si douloureux...Pourquoi a-t-elle déjà un mari ? Et lui une femme ? Pourquoi doivent-ils se cacher, vivre comme des voleurs ? Comme la vie dont ils se contentaient naguère leur semble aujourd'hui médiocre, étriquée ! Et comme ils voudraient pouvoir s'en affranchir ! Mais pourront-ils briser ces chaînes qui les retiennent ? Assumer leur bonheur ? Vivre enfin ?" (Source : "La dame au petit chien" suivi de "Récit d'un inconnu" ; Editeur : Librio).
Cette nouvelle d'à peine 20 pages met en scènes deux personnages inoubliables ; elle a été largement commentée, elle est remarquable, écrite par un nouvelliste de génie.
J'aimerais seulement m'arrêter sur le passage où les amants écoutent la mer : "Ce bruit-là avait résonné en bas quand il n'y avait encore ni Yalta ni Oréanda, il résonnait encore, et il résonnera toujours, aussi indifférent et sourd, quand nous ne serons plus là. Dans cette constance, dans cette indifférence complète à la vie et à la mort de chacun d'entre nous, se dissimule peut-être le gage de notre salut éternel, du mouvement continu de la vie sur terre, de la perfection continue. Assis près d'une jeune femme qui, à l'aube, semblait si belle, apaisé et ensorcelé par ce décor fantastique : la mer, la montagne , les nuages, le ciel immense, Gourov pensait que, en somme, si l'on y prête attention, tout est sublime dans ce monde, tout sauf ce que nous pensons et ce que nous faisons quand nous oublions les buts suprêmes de l'être et notre propre dignité d'hommes".
On y a perçu évidemment une image de l'absurdité de la vie, mais surtout, selon moi, Gourov ressent la poésie de l'instant comme une authenticité qui s'oppose à l'artificialité des conventions dans lesquelles l'être humain a la capacité de s'enfermer. Car là réside le malheur, évidemment, de Gourov et de la dame au petit chien : ils vivent un amour authentique et doivent se cacher pour le faire, à cause de la société qui les rejetteraient sinon comme des pestiférés et en ferait des parias, alors que c'est elle qui a tort, et eux raison. Il me semble qu'il s'agit là d'une contradiction de la condition humaine : un individu est obligé (et souhaite, par de nombreux côtés !) vivre en société, mais toujours avec plus ou moins la conséquence que la société (fondée sur des valeurs culturelles, des lois, des codes, etc.) l'inhibe et l'empêche de s'individualiser vraiment. Bien sûr, il s'agit dans la nouvelle d'une critique de la société russe de l'époque ; mais tous les écrivains, de tout temps, n'importe où, ont toujours lutté contre le manque de liberté ou l'artificialité de la société dans laquelle ils vivaient. Voilà pourquoi il y aura toujours des écrivains : parce qu'il y aura toujours des sociétés, tant que l'homme n'aura pas disparu.
mardi, novembre 11 2008
"Le journal d'un fou", de Nicolas Gogol
Par Antoine le mardi, novembre 11 2008, 00:14 - Le blog de Jérôme Nodenot
J'ai étudié ce texte, je me souviens, lorsque j'étais à la fac. Le prof y voyait beaucoup de passages hilarants, et la plupart du temps, nous, les étudiants, nous trouvions cet humour moins efficace. Je me l'explique aujourd'hui par le trouble que l'on ressent en lisant "Le journal d'un fou", et les nouvelles de Gogol en général.
"Le journal d'un fou" répertorie les pensées d'un petit fonctionnaire, Poprichtchine, vivant sous le régime tsariste. Nous y découvrons une peinture acerbe de l'administration russe de cette époque, avec réalisme (types assez balzaciens, d'une grande vérité), et un personnage (le narrateur, donc) frustré, jaloux, qui voudrait bien s'élever beaucoup dans la hiérarchie sociale, replié sur lui-même, un peu méchant et plutôt antipathique, aspirant à un Idéal inaccessible.
"Le journal d'un fou", c'est donc d'abord une nouvelle sociologique, psychologique : c'est du moins la première impression que l'on a quand on débute la lecture. Mais très vite, la narration bascule dans le loufoque, l'absurde. Il est question de chiens qui parlent, qui s'écrivent des lettres ; le narrateur devient roi d'Espagne (dans son imagination délirante, bien sûr) ; un événement doit bientôt se produire : la Terre va s'asseoir sur la lune ! A la fin, les autorités sont obligées de lui verser de l'eau froide sur la tête pour le calmer.
L'originalité de Gogol, et ce qui déconcerte le lecteur, c'est toujours ce côté hybride, mélangeant cadre réaliste et imagination débridée, fantastique aussi quelquefois. Il faut y voir, sans doute, une réponse "romantique" à l'écrasement d'une vie trop piètre, et finalement, Gogol est un conteur hors pair. Il faut le lire dans un esprit de non sérieux, comme un vrai raconteur d'histoires qui peut aussi avoir un effet cathartique sur le lecteur.
mercredi, novembre 5 2008
"Le Père Brown", inventé par Chesterton
Par Antoine le mercredi, novembre 5 2008, 22:15 - Le blog de Jérôme Nodenot
Borges, dans son petit essai sur Chesterton, nous dit : "Edgar Allan Poe a écrit des contes d'horreur fantastique ou de bizarrerie pures ; Edgar Allan Poe a inventé le conte policier. Autre fait, non moins incontestable : il n'a jamais combiné les deux genres ... Par contre, Chesterton a prodigué, avec passion et bonheur, ce genre de tours de force".
Le Père Brown est l'un des avatars les plus réussis de l'Auguste Dupin de Poe ; pas aussi célèbre dans la durée que Sherlock Holmes, mais très connu tout de même. Il appartient, non pas au polar (que j'apprécie moyennement), mais à la littérature de détection, dont l'une des caractéristiques principales est de ne pas faire dans le vraisemblable : un prêtre qui joue au détective dans de très nombreuses histoires, c'est impossible dans la réalité (tout comme Hercule Poirot ou Sherlock Holmes, d'ailleurs). Les intrigues sont toutes construites sur un schéma identique : le Père Brown se trouve toujours par hasard à un endroit ou quelque chose de surnaturel se passe, dont tout le monde a peur et qui est plutôt démoniaque ; à la fin, le Père Brown mène l'enquête et apporte la solution, bien plus raisonnable qu'on l'imaginait au départ.
En un mot, le Père Brown est un personnage haut en couleur qui permet à Chesterton de nous faire part de ses démons intérieurs, d'une manière schématique, symbolique et divertissante, au lieu d'entrer dans les complications lourdes du réalisme. J'aime ces procédés plus que tout autres, qui nous rendent la vie plus colorée, plus simple, l'homme plus clair, quand la littérature réaliste, psychologique, passe son temps à nous montrer l'homme et le monde dans leur chaos indéchiffrable. Il s'agit pour moi de l'art "vrai", celui qui fait intrinsèquement partie d'un besoin humain : poétiser et schématiser le monde, pour en apporter une compréhension plus facile (tout en n'étant pas faux, évidemment !).
Quand la littérature devient précise comme un jeu de société (on sait où on va, et comment y parvenir), avec des personnages typiques, hauts en couleur, comme dans une aventure de Tintin et Milou, et courte, comme le conte qu'on lit le soir, intégralement, avant de s'endormir.
Comme "L'absence de M. Glass", ou "Le duel du docteur Hirsch", deux histoires, entre autres, recueillies dans "La sagesse du Père Brown".
vendredi, octobre 31 2008
"Mondo", de JMG Le Clézio
Par Antoine le vendredi, octobre 31 2008, 00:08 - Le blog de Jérôme Nodenot
Il s'agit de la nouvelle éponyme du recueil "Mondo et autres histoires" ; elle compte environ 70 pages. Mondo est un petit garçon sans famille, venu de nulle part, errant dans une ville dont on ne connaît pas le nom, certainement au bord de la Méditerranée. J'y ai vu pour ma part un double plus jeune de l'Adam du "Procès-verbal" (même mise à l'écart de la société, même immersion dans le monde plus global du vivant, de la nature). Mondo ne comprend pas la façon de vivre des adultes, qui délaissent l'émerveillement du monde, de la mer, qui ne savent pas pourquoi certaines bouteilles en verre sont vertes, ce qu'est, précisément, une étoile filante. Lui erre dans un autre monde, baigné de sensations, de liberté, de poétisation du moindre micro-phénomène naturel, comme les vagues qui se brisent. Mondo a aussi la capacité de faire rêver les gens, comme le vieux pêcheur qu'il rencontre, et d'autres ; parfois, un peu comme le "dessine-moi un mouton" du petit prince, il se plante devant une personne et lui demande : "est-ce que vous voulez m'adopter ?". Mais en fait il ne le veut peut-être pas vraiment, parce qu'il n'attend jamais la réponse. Mondo nous rappelle tout ce que nous avons perdu, plongés que nous sommes dans nos préoccupations d'adulte. Même l'Assistance publique ne pourra pas stopper sa soif de liberté.
mardi, octobre 21 2008
Littérature et cinéma
Par Antoine le mardi, octobre 21 2008, 22:22 - Le blog de Jérôme Nodenot
Je pense que la littérature et le cinéma sont deux arts très différents. Je sais bien qu'aujourd'hui la "consécration" pour un écrivain est de voir son oeuvre portée à l'écran, et qu'il faut écrire des livres qui soient susceptibles de faire un bon scénario. Pourtant, l'écriture permet d'accéder à une profondeur que n'atteindra jamais le cinéma. Quant au style, il est intraduisible par l'image. Kundera va même plus loin : il prétend qu'il faut écrire des romans qui soient impossibles à résumer, pour que surtout ils ne finissent pas sur un écran de cinéma. Il paraît que l'on a fait un film de son chef-d'oeuvre "L'insoutenable légèreté de l'être" ; eh bien, d'abord le réalisateur de ce film a fait fort, parce que j'ai vraiment du mal à imaginer ce livre porté à l'écran. Mais surtout, même sans l'avoir vu moi-même, je peux affirmer que ce texte n'a pas dû être représenté dans son infinie richesse. Non, décidément, je considère la littérature comme un art supérieur au cinéma (le pouvoir des mots peut suggérer même les plus belles images qui soient), bien que je sois un aficionado, notamment, des films qui mettent en scène la vie des écrivains ("Truman Capote", "Le facteur", entre autres).
Le prix Nobel pour Le Clézio !
Par Antoine le mardi, octobre 21 2008, 22:15 - Le blog de Jérôme Nodenot
Il l'a eu ! Toutes mes félicitations à Jean-Marie Gustave Le Clézio.
Il était de notoriété publique que Le Clézio était le seul écrivain français (avec Kundera) à pouvoir obtenir la consécration suprême (pauvre littérature française !) mais lorsque cela arrive, c'est autre chose : non pas une surprise, mais à coup sûr un événement majeur. J'ai regardé sa conférence de presse : il est toujours aussi perturbé par les medias ; il va pourtant être servi dans les prochains jours. Cet homme a poursuivi son petit bonhomme de chemin en dehors de tout calcul, des cénacles parisiens, ouvert au monde mais en dehors de toute superficialité, paillettes, champagne et compagnie, gesticulations médiatiques, apportant une nouvelle vision de l'homme et du monde dans une forme expérimentale qu'il s'est inventée (son oeuvre n'appartient à aucun genre). Lui qui n'a jamais trouvé une bonne raison d'entrer à l'Académie française, alors que tous les académiciens le suppliaient de le faire, il n'a pas refusé le Nobel. On comprend pourquoi : c'est un homme qui a le sens des valeurs. Seul le "Dictionnaire" pourrait le décider, je crois. Je retiendrai surtout de la conférence de presse une phrase (inspirée d'une idée, ironie du sort ou clin d'oeil, de Kundera), citée en substance : "Un écrivain n'est pas un philosophe, il n'affirme pas, c'est quelqu'un qui pose des questions". Un bel enseignement. J'ai eu la chance de croiser Le Clézio le 16 mai 2003 au théâtre Garonne à Toulouse (il avait été invité par la librairie Ombres blanches). Il a répondu aux questions avec attention et modestie, les yeux perpétuellement dans le vague (il est décidément ailleurs). Un souvenir qui prend une saveur particulière aujourd'hui. Savourons cette récompense, parce qu'il se pourrait bien que nous n'en voyions pas d'autre avant longtemps en France.
lundi, octobre 6 2008
"Ratatouille", ou la mise en valeur d'un métier authentique
Par Antoine le lundi, octobre 6 2008, 23:29 - Le blog de Jérôme Nodenot
J'ignore comment a pu germer dans l'esprit des studios Pixar (Disney) de produire et réaliser un film pareil ; en tous les cas, il s'agit d'une trouvaille formidable, pour ne pas dire géniale, et soit dit en passant d'un bel hymne à la France, comme me l'a justement fait remarquer mon frère polytechnicien, qui vit aux USA. Le plus époustouflant étant le réalisme et l'ensemble des "messages" qui se cachent derrière cette histoire divertissante par ailleurs, aux graphismes d'un esthétisme particulier. "Tout le monde peut cuisiner" : à plusieurs reprises on nous dit que les employés faisant tourner ce restaurant sont des artistes ; en effet, les cuisiniers sont pour la plupart des individus sortis pour beaucoup de nulle part (anciens paumés, prisonniers, étudiants diplômés en littérature comme moi, ou encore un rat) et c'est une caractéristique que l'on retrouve dans chaque domaine de l'art (contrairement à la plupart des autres métiers qui imposent que le candidat entre très tôt dans un moule dont il sortira formaté). Ensuite, l'authenticité de ce boulot est évidente : il touche à une fonction basique de l'homme (manger), qu'il transcende, poétise. J'appartiens moi-même à ce domaine (plus modestement), et je n'ai pas de regrets ; bien sûr, mon travail passe en second après mes activités littéraires (en terme d'accomplissement personnel), mais je ne suis pas déçu (comme dirait un chanteur ultra-célèbre, "je ne suis pas né fonctionnaire", malgré ma licence de Lettres Modernes). J'ai déjà eu envie de tout plaquer, cela m'arrivera d'autres fois ; alors, je repenserai à "Ratatouille", et au chômage que n'a pas à craindre un cuisinier valable, qu'il soit chef de cuisine ou pizzaïolo (environ trente annonces en permanence à l'ANPE de Toulouse rien que pour la restauration rapide, si ça ce n'est pas de l'indépendance !). Non, décidément, mon travail "alimentaire" est un agréable passe-temps (sic), et je me sens de plus en plus en adéquation avec les thèmes que je traite dans mes livres. CQFD.
"Rimes en déprime", de Christine Motti
Par Antoine le lundi, octobre 6 2008, 22:38 - Le blog de Jérôme Nodenot
Les crises dans la vie doivent toujours trouver à se résoudre en quelque chose de positif, ou tout au moins de réconfortant. C'est une évidence psychologique. La littérature (et en particulier l'art de la nouvelle) permet de mettre en lumière cette caractéristique de la nature humaine de manière frappante, comme en raccourci ; et Christine Motti en a fait son affaire ici avec brio. Dans le premier texte, un licenciement entraîne une chaîne de petites décisions qui feront que très vite le personnage retrouvera foi en l'existence (dans la réalité, le même phénomène aurait pu se produire, mais plus lentement, ici on est dans le symbolique mais les choses peuvent effectivement se passer de cette manière). Ensuite, les crises se résolvent aussi dans les autres nouvelles, mais dans la folie et le meurtre le plus souvent, avec un humour noir efficace, décapant. Peu de lignes suffisent à Christine Motti pour nous raconter ses histoires, c'est là que réside son talent, très adapté sans doute à la Toile.
En téléchargement gratuit sur Alexandrie Online.
mardi, septembre 23 2008
"L'escalier", de Frédéric Vasseur
Par Antoine le mardi, septembre 23 2008, 00:00 - Le blog de Jérôme Nodenot
Je lis les recueils de nouvelles en butinant ici-et-là, sans que ce soit forcément dans l'ordre. Je viens de consulter "L'escalier", l'un des contes du livre "Fragments" de Frédéric Vasseur, publié sur Alexandrie.
Les enfants traversent des portes que les adultes ne peuvent pas comprendre. C'est ce qui arrive à cette jeune fille qui, à cause d'une simple lampe défectueuse qui obscurcit l'accès par un escalier à sa chambre située au premier étage, imagine (je suppose, mais l'interprétation est a priori fantastique) que cet escalier est vivant et veut lui faire peur, ou du moins lui faire comprendre quelque chose. Déjà, nous avons tous vécu étant gosses ce genre d'expériences. Mais surtout, l'écriture est remarquable, la préparation de la chute très bien amenée, le rythme efficace. Un texte d'"école", selon la conception qu'un Edgar Poe peut avoir de la nouvelle : tous les ingrédients sont à la bonne place et bien dosés ; la fin ici est joyeusement réconfortante.
samedi, septembre 20 2008
"Le nom du père", de Jean-Pierre Guillet
Par Antoine le samedi, septembre 20 2008, 00:16 - Le blog de Jérôme Nodenot
Je découvre avec émerveillement les textes de Jean-Pierre Guillet, auteur qui semble avoir disparu de la circulation mais qu'importe : les auteurs passent, les ouvrages demeurent, pour notre plus grand plaisir. La première nouvelle du recueil "Chroniques de la vie banale" s'intitule : "Le nom du père". C'est l'histoire d'un homme contrarié au plus haut point qu'il n'ait pas réussi à engendrer un fils qui aurait permis d'assurer la continuité de son nom de famille (il n'a eu qu'une fille). François Mauriac, dans son essai "Le romancier et ses personnages", explique l'un des mécanismes de la littérature : on part de quelque chose de banal, une blessure intime qui d'ordinaire tient de la velléité ou de l'effleurement dans un petit coin de l'âme, et on le grossit démesurément pour en faire un drame ou un personnage typique. Nathalie Sarraute fait un peu cela aussi à travers ses tropismes. Jean-Pierre Guillet, dans cette nouvelle, part d'un secret intime (qui existe certainement chez nombre d'individus dans la réalité), et le grossit au point d'en faire une histoire divertissante et outrancière. De la vraie littérature, à la fois intéressante à lire et qui nous fait réfléchir sur la vie, sur l'identité humaine.
mercredi, août 27 2008
"Boule de suif", de Maupassant
Par Antoine le mercredi, août 27 2008, 23:31 - Le blog de Jérôme Nodenot
Maupassant, chacun le sait, est l'un des maîtres de la nouvelle dite "classique", c'est-à-dire privilégiant l'art de la narration avec en point de mire la préparation d'une chute, d'un effet visant à créer une émotion chez le lecteur. On lit Maupassant pour passer un bon moment, pour se raconter une histoire. "Boule de suif" est un chef-d'oeuvre, comme l'a justement remarqué, en premier, Flaubert en personne.
L'intrigue se passe durant la guerre de 1870, après l'invasion allemande ; un groupe de normands obtiennent la permission de se rendre, si je me souviens bien je peux me tromper, au Havre en voiture, dont deux religieuses, quelques bourgeois et une prostituée, surnommée Boule de suif à cause de ses rondeurs. Ils s'arrêtent pour passer la nuit dans un village, mais un officier allemand a envie de coucher avec Boule de suif : tant qu'il n'aura pas ce qu'il veut, ils ne laissera pas les voyageurs poursuivre leur route.
Depuis le début de la nouvelle, TOUS les éléments narratifs (sans exception) mis en scène jouent un rôle dans la mise en place de l'effet final (exemples : le panier de provisions apporté par Boule de suif, chaque comportement des bourgeois, l'attitude des religieuses, etc.,). Il est possible de parler de réalisme chez Maupassant, précis et sobre, mais l'intrigue prédomine toujours, et le superflu est éliminé radicalement. Le style est puissant et facile. L'interprétation est évidente et définitive, mais peu importe que la métaphysique du texte soit un peu courte : le divertissement est la raison première qui nous pousse à lire, et cela suffit. "Ce petit conte restera, soyez-en sûr. Quelles belles binettes que celles de vos bourgeois ! Pas un n'est raté !... J'ai envie de te bécoter pendant un quart d'heure ! Non, vraiment je suis content ! Je me suis amusé et j'admire... Rebravo ! nom de Dieu" : voilà par quels mots Flaubert parla de l'effet produit sur lui par "Boule de suif" à son disciple. On dirait presque du Yugcib.
jeudi, août 21 2008
"De la Terre jusqu'au Ciel", de Georges Réveillac (2)
Par Antoine le jeudi, août 21 2008, 01:01 - Le blog de Jérôme Nodenot
Fini de lire il y a quelque temps, mais je n'ai écrit mon commentaire que ce soir.
Il s'agit d'une éducation sentimentale, mais qui sait toucher à l'universalité. L'aspect autobiographique me semble évident (contesté toutefois par un aparté concernant Estelle (le narrateur n'a pas eu de fille, il nous le dit, ce qui remet tout en question) , et je pense notamment aux romans de Jean Rouault, notamment "Des hommes d'honneur", jusque dans l'apparition d'une deux chevaux dans les deux cas, source d'humour pour l'un comme pour l'autre. Comment rendre intéressant pour un lecteur lambda et anonyme le fait de raconter sa vie ? En stylisant, à travers l'amusement, en parvenant à rendre attachantes des personnes réelles devenant ici de véritables "personnages" (en particulier jeanne, bien sûr, avec un portrait tout au long du livre, une belle réussite et un très bel hommage), en sachant mettre le doigt sur ce qui fera mouche, comme dans la "menuiserie" de Garcia Marquez, qui nous enseigne que l'on peut TOUT dire de manière divertissante. Parmi les raisons de lire ce livre : la confrontation de l'idéal communiste à la réalité africaine (intéressant et drôle), et la portée philosophique. Le style est pour beaucoup dans la réussite de ce texte : un équilibre subtil entre poésie, sobriété et sagesse.
"Les portraits", et "La forêt", de Frédéric Vasseur
Par Antoine le jeudi, août 21 2008, 00:22 - Le blog de Jérôme Nodenot
"Les portraits" est l'histoire d'une jeune fille et de son amant massacrés tandis qu'ils s'apprêtaient (j'imagine) à vivre (ou même consommer) leur relation illégitime aux yeux des gens "honnêtes" ; tout cela sous l'oeil horrifié d'un peintre qui éternisera le couple dans l'un de ses tableaux ; ensuite nous effectuons plusieurs bonds dans le futur pour arriver à aujourd'hui, et suivre les tribulations de ce tableau (je n'en dis pas davantage).
"La forêt" est une sorte de palimpseste, superposant la vie d'une forêt d'autrefois (avec sa faune et sa flore) à la ville bétonnée qu'elle est devenue par la suite. J'ai ressenti un vrai sentiment poétique en lisant ce texte, quelque chose d'assez magique.
Dans les deux cas, les êtres du passé restent présents, grâce à l'art (celui du peintre dans le premier texte, et celui de l'écrivain dans le second). "Les portraits" et "La forêt" pourraient donc avoir pour argument le rôle de l'art (et de la littérature en particulier), qui seul permet d'immortaliser la poésie des êtres du passé (rôle que ne jouent pas les recherches historiques, notamment). C'est déjà un aspect essentiel de ces deux contes, mais je tiens surtout à insister sur la poésie qu'ils parviennent à faire passer sur le lecteur, difficile à expliquer, un sentiment d'éternité, ou quelque chose dans le genre. J'ai l'impression d'avoir déjà ressenti cette émotion ; était-ce dans un livre ou un film (et alors les thèmes abordés ici ne seraient pas vraiment originaux, ce qui d'ailleurs ne gâcherait rien à l'affaire), ou bien parce qu'elle est intrinsèquement liée à l'homme ? Peu importe, en réalité.
A lire dans le recueil "Fragments", en téléchargement gratuit sur Alexandrie Online.
vendredi, août 8 2008
"Les Veilleurs", de Frédéric Vasseur
Par Antoine le vendredi, août 8 2008, 23:27 - Le blog de Jérôme Nodenot
Je viens de terminer "Les veilleurs", premier conte de l'ouvrage "Fragments", de Frédéric Vasseur. Entre fable et science-fiction, les chats ont la parole ; je ne suis pas sûr qu'ils soient aussi altruistes et solidaires dans la réalité, mais peu importe : ils nous donnent ici une sacrée leçon (c'est en cela aussi que je parle de "fable", puisqu'une morale existe, bien qu'allusive). Je constate que dans "Les veilleurs", les gentils (qu'il s'agisse des chats ou des extraterrestres bienveillants) ont tous cette capacité à établir entre eux une connivence extra-lucide, par une sorte de télépathie, ils profitent tous des expériences vécues par chacun d'entre eux. Les hommes, au milieu, sont bien vivants, mais leur rôle est plus que secondaire : ils subissent sans être capables de rien comprendre, sans se solidariser autour du problème pour y faire face. La narration est efficace et l'imagination au rendez-vous. Je me plonge dans la suite de ces "fragments". Je me promets d'en reparler.
Téléchargement gratuit sur Alexandrie Online.
lundi, août 4 2008
"L'Ecume des jours" : le renversement des valeurs
Par Antoine le lundi, août 4 2008, 00:31 - Le blog de Jérôme Nodenot
Je viens de terminer la lecture de "La terre jusqu'au ciel" : mon intérêt n'a jamais faibli jusqu'à la fin. Je retiendrai quelques éléments dans les dernières pages : la contestation de l 'aspect autobiographique avec cet aparté concernant Estelle (le narrateur n'a pas eu de fille, il nous le dit, ce qui remet tout en question, comme l'a regretté une commentatrice de l'oeuvre) ; la confrontation de l'idéal communiste à la réalité africaine ; la mise en lumière de la portée philosophique à la toute fin ; et puis, bien sûr, le portrait tout au long du livre du personnage de Jeanne, une belle réussite et un très bel hommage.
J'ai commencé "Fragments" de Vasseur, et je me replonge dans "L'Ecume des jours" de Boris Vian, un de mes romans de chevet depuis l'adolescence ; j'axe ma lecture autour du thème de l'anti-conformisme, qui me réjouis ici ; deux exemples : "Chick devait aller tous les huit jours au ministère voir son oncle et lui emprunter de l'argent car son métier d'ingénieur ne lui rapportait pas de quoi se maintenir au niveau des ouvriers qu'il commandait." ; "Ma soeur a mal tourné, Monsieur, dit Nicolas (je rappelle que Nicolas dans "L'Ecume des jours" est cuisinier). Elle a fait des études de philosophie. Ce ne sont pas des choses dont on aime à se vanter dans une lignée fière de ses traditions...".
jeudi, juillet 31 2008
Jorge Luis Borges, ou l'utilisation du conte à des fins plus intellectuelles
Par Antoine le jeudi, juillet 31 2008, 02:39 - Le blog de Jérôme Nodenot
Je repense au rêve final dans "La sagesse des Fouch", qui a troublé certains lecteurs. "La sagesse des Fouch" est un roman assez court, et limité dans le temps (j'imagine deux ou trois mois) ; c'est un peu l'histoire de la prise de conscience d'Antoine au contact des Fouch, ce qui d'un point de vue diégétique rapproche mon texte de la nouvelle. Dès le départ, pourtant, je savais que je voulais faire mourir mon héros (même symboliquement) ; j'ai donc eu l'idée de ce rêve que je suis sensé avoir fait en tant qu'auteur-narrateur (puisque je suis aussi l'un des personnages du roman), qui résume un peu ma façon personnelle de ressentir les Fouch tout en donnant me semble-t-il une profondeur temporelle à l'ensemble (comme si mon livre de 150 pages avait raconté finalement toute la vie d'un homme). Mon premier intérêt était donc d'ordre spatio-temporel, narratif. Dans mon rêve, il fallait que Fouch reste fidèle à lui-même, dans sa propension à jouer des tours au système, dans son anti-conformisme et son espièglerie. Ici, la victime en sera le présentateur du journal de 20 heures. Je souhaitais également que la tension sexuelle du livre transparaisse, d'où "mon" aventure d'un soir avec une fille membre de la secte. Il y a tout de même un sens facilement repérable dans ce rêve : la secte dont Fouch est le gourou a la particularité d'être ironique, c'est-à-dire qu'elle ne croit pas en ses préceptes et ne les applique que pour montrer au monde ce qu'il est, avec tous ses défauts ; en particulier la mondialisation et l'uniformisation des cultures qui va avec. Pour le reste, nous pouvons (et moi le premier) imaginer d'autres sens possibles. Dernier petit secret concernant ce rêve final : j'ai tenté, au niveau du style, de parodier la manière de Jorge Luis Borges, l'un de mes écrivains préférés.
De Borges, Calvino écrit que l'on a reconnu en lui "une idée de la littérature comme monde construit et régi par l'intellect". Il ne s'agit plus de réalisme pour dire le chaos incompréhensible de nos sociétés , mais bien de parler de l'homme et de l'univers à la manière d'un enfant qui jouerait avec les romans d'aventure et les contes policiers pour en faire des instruments de complexité intellectuelle ; Borges, dans ses contes (que l'on appelle quelquefois "métaphysiques"), apporte une connaissance de l'identité humaine universelle (qui fonctionne dans tous les contextes socio-économiques), et c'est en cela sans doute qu'il me fascine ; avec aussi cette capacité qu'il a , mine de rien, de parler de lui (aspect autobiographique), ce qui fait que peu à peu il devient presque comme un ami, un auteur très attachant. Il aura surtout, à mon avis, permis l'avènement d'une autre conception de la littérature en montrant l'importance de Stevenson, Lewis Carroll, Chesterton, Edgar Poe, etc., tous ces écrivains qui ont marqué notre enfance et qui souvent n'étaient pas reconnus comme de "grands" écrivains.
On dit toujours que l'on écrit les livres que l'on aurait aimé lire. J'ai entendu récemment sur France Inter un écrivain (j'ai oublié son nom, hélas, je sais toutefois qu'il est publié chez Stock) donner une autre définition de l'écriture : "un enfant adore écouter les histoires que lui lit sa maman avant de s'endormir ; eh bien, un écrivain est un homme qui n'a plus sa maman, et qui du coup s'invente ses propres histoires" ; bien sûr, c'est un peu gnangnan et médiatique, comme il se doit, mais l'idée en soi ne me déplaît guère : en ce qui me concerne, j'aime à tenter de retrouver dans ce que j'écris les émotions de mon enfance, ou de mon adolescence. Un jour, alors que j'étais encore très jeune et par conséquent un peu prétentieux, j'ai découvert Borges, et je me suis dit : si lui parvient à fabriquer de la grande littérature en utilisant les procédés de la littérature populaire, pourquoi pas moi ? Depuis j'ai découvert d'autres auteurs contemporains appartenant à la même lignée : Calvino, Paul Auster, Umberto Eco, Garcia Marquez, notamment. Il y a aussi de grands auteurs français (plus anciens) : Rabelais, Voltaire, Diderot, etc.
Pour ce qui est de l'art de la narration, en tous les cas, ce sont eux qui peuplent mon petit territoire littéraire personnel, c'est certain. Avant d'être (je l'espère) plus que cela, "La sagesse des Fouch" est d'abord un conte libertin, "L'alphabet d'un paradoxe" (qui devrait bientôt s'appeler "Le roman de Baptiste") un conte policier ; quant à "La vie extraordinaire d'Adam Borvis", l'influence du conte est encore plus évidente.
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