Les Manuscrits Ne Brûlent Pas.

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Littérature européenne non-anglophone.

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vendredi, juillet 6 2007

Le Valet de Sade - Nikolaj Frobenius. (Norvège)

''Latours Katalog'' Traduction : Vincent Fournier.

Voici un auteur norvégien que je connaissais sans le savoir puisque c'est lui qui a rédigé le scénario de l'excellent thriller "Insomnia" (la version d'Erik Skjolgjaerd) et de son remake américain, filmé par Christopher Nolan avec Robin Williams à contre-emploi et Al Pacino pour lui donner la réplique.

"Le Valet de Sade" quant à lui a pour cadre la France de la fin du XVIIIème siècle. Frobenius s'attache à la destinée du jeune Latour-Martin Quiros, fils unique et naturel de Bou-Bou Quiros, une usurière honfleuroise. On notera que l'auteur mêle d'ailleurs dans le personnage les deux valets favoris de Sade : Latour (qui sera condamné à mort avec son maître par contumace) et Carteron.

Très attaché à sa mère, Latour se met en tête à sa mort - d'une fièvre pourprée, c'est-à-dire d'une maladie infectueuse probablement inoculée par la piqûre d'une mouche - qu'elle a été assassinée par un certain nombre de personnes dont il a trouvé la liste dans la robe qu'elle portait lors de son dernier voyage à Paris, juste avant qu'elle tombât malade. (D'où le titre original du roman, qui se traduit par "La Liste de Latour.") Et, très vite, en compagnie d'une prostituée de Honfleur, Valérie, le jeune homme monte à la capitale dans le but secret de se venger de ceux qui l'ont rendu orphelin.

Incapable d'éprouver la douleur physique, Latour se passionne depuis longtemps pour les mystères que recèlent le corps humain et son cerveau. En Normandie déjà, il a travaillé pour un taxidermiste et a pris auprès de M. Léopold ses premières leçons d'anatomie. A Paris, s'il travaille d'abord comme homme à tout faire dans un bordel, il s'échappe un temps pour se faire l'assistant de Rouchefoucauld, l'un des plus célèbres anatomistes du temps. Mais comme il a, pour ce faire, assassiné un étudiant en médecine dont il a pris l'identité, il doit, lorsqu'il est découvert, se sauver et rejoindre le bordel de Mme Besson où il finira par rencontrer son double : le comte de Sade.

A partir de là, le destin des deux hommes sera indissolublement lié et Fobrenius pose comme hypothèse que les scènes les plus cruelles de l'oeuvre sadienne furent inspirées au célèbre et terrible écrivain par la vision des meurtres - avec dissections à la clef - commis par Latour et qu'il épiait sans que celui-ci en eût connaissance. Mais quand il réalisera que Sade, sous l'un des nombreux noms d'emprunt qu'il employait dans ses débauches, fait partie, lui aussi, de la liste (il est le "président de Curval"), Latour ne pourra passer à l'acte. Certes, il s'y essaiera mais toujours en vain. L'homosexualité latente qui exista de façon certaine entre Latour et Sade est ici traitée avec délicatesse, sur le seul plan du sentiment et non de la pratique. Et Frobenius insiste sur la ressemblance physique qui existe entre ses deux héros.

La question principale posée par ce roman, outre celle du double, est évidemment celle de la souffrance et de sa nécessité et elle n'arrête pas un seul instant de tarauder Latour. L'impossibilité dans laquelle l'a mis la nature de ressentir la douleur l'incite à disséquer ce qui régit celle-ci et permet en parallèle à Frobenius d'expliquer en partie la fascination exercée par Sade sur son valet. "Le Valet de Sade" n'est d'ailleurs pas un roman complaisant ou gore. Et il ne saurait laisser indifférents tous ceux qui s'intéressent à la vie et à l'oeuvre de Sade.

Le seul reproche que je lui fasse, c'est un défaut de construction : trop de temps passé par exemple sur l'enfance de Latour auprès de sa mère. Mais ce n'est bien entendu que mon opinion. ;o)

mercredi, juillet 4 2007

Le Conformiste - Alberto Moravia. ( Italie )

Il Conformista Traduction : Claude Poncet

Marcello est un enfant solitaire et intelligent, issu de l'union mal assortie d'un riche quinquagénaire et d'une jolie femme beaucoup trop superficielle et bien peu maternelle. Il n'a pas encore dix ans lorsque se pose pour lui, dans cette Italie pré-fasciste et sur laquelle pèse depuis des siècles la chape plombée de la Sainte Eglise Romaine & Apostolique, l'antique et éternelle question du Bien et du Mal.

Comme nous tous, à un moment ou à un autre de notre âge tendre, quand nous cherchions nos repères, Marcello a envie de faire le mal pour le mal et même de tuer. Son problème, qui décidera de son existence tout entière aussi sûrement que les angoisses sexuelles de l'enfance et de l'adolescence peuvent décider d'une perversion fatidique de l'instinct de vie, c'est que, devant ses doutes et ses interrogations, il n'y a personne pour éclaircir les premiers et répondre aux secondes.

Marcello en conclut donc qu'il est foncièrement anormal - et mauvais - et qu'il est de son devoir, s'il veut survivre, de faire coïncider du mieux qu'il peut cet instinct de mort avec une vie de routine où faire le mal et tuer seront sanctifiés par les autorités en place.

Ce piège dans lequel il va s'enfermer sans en avoir conscience va se trouver renforcé par deux événements extérieurs :

1) la folie violente dans laquelle son père va sombrer

2) et le meurtre d'un chauffeur pédophile et prêtre défroqué, Lino, que Marcello se voit plus ou moins contraint d'accomplir.

Avec de telles références, Marcello est prêt à devenir un agent de renseignements impeccable, auquel, un jour, le gouvernement mussolinien confie une mission de confiance.

Ce qu'il y a de proprement admirable dans ce roman au style dense et hautement littéraire, c'est la réflexion à laquelle Moravia, pourtant très orienté à gauche, se livre sur tous les petits, tous les humbles, qui succombèrent aux attraits du fascisme.

Si Moravia ne les excuse évidemment pas, lui qui fut pourtant traqué par les agents du Duce ne les condamne pas pour autant. Avec la froideur voulue et l'habileté d'un très grand chirurgien, il dissèque au scalpel non pas un régime, pas même des individus bien précis comme Mussolini et son premier cercle de favoris, mais un peuple tout entier et, au-delà ce peuple - celui de Moravia - l'Humanité telle qu'en elle-même.

Un livre fascinant, tout à la fois pudique et cynique, une analyse unique de ce moment où, tous tant que nous sommes, nous sommes prêts à basculer dans le Mal et où, pourtant, certains trouvent la force de ne pas céder au vertige. Y a-t-il un facteur "chance" ? n'y en a-t-il pas ? Pour Marcello, en tous cas, le lecteur finit par penser que, quelque part, non, il n'a pas eu de chance ... ;o)

jeudi, juin 21 2007

La Pianiste - Elfriede Jelinek.

Die Klavierspielerin Traduction : Y. Hoffmann & M. Litaize

Livre sulfureux, hérissé de tessons de bouteilles et de lames de rasoir que l’héroïne verse, pilés, dans la poche d’une rivale ou utilise pour s’auto-mutiler, « La Pianiste » est un roman d’une noirceur rare que je recommande personnellement d’offrir à tout parent castrateur, qu’il soit de sexe féminin ou masculin. L'idéal serait bien sûr de les contraindre à le lire jusqu'au bout ...

L’argument de base est le suivant : une mère castratrice, que Jelinek ne désigne jamais autrement que sous le terme générique de « la mère," vampirise sa fille depuis sa naissance. Elle lui a volé sa jeunesse, lui a imposé ses ambitions personnelles qui rêvaient d’un rejeton virtuose et, après l'échec d'Erika dans une carrière de pianiste internationale, l’a orientée vers le professorat. Avec cette redoutable mère, pas de promiscuité déplacée avec les autres enfants et, l’âge venu, pas d’amourettes non plus - encore moins de rapports sexuels ! ... D’ailleurs, tous les soirs, c’est dans l’ancien lit conjugal qu’Erika Kohut monte docilement s’endormir auprès de sa maman …

A trente-six ans, Erika est une refoulée, une frustrée, une malheureuse aussi qui, sous des dehors d’une pondération et d’une sécheresse remarquables, dissimule une folie croissante – son père est depuis longtemps dans une maison de retraite pour malades mentaux et une ou deux fois, Jelinek sous-entend que son mariage avec la mère n’a pas arrangé les choses.

Tourmentée par le démon du sexe – car, pour elle, le sexe n’est qu’un démon – elle n’a pour exutoires que les peep-shows viennois ou encore les parcs bien sombres où s’ébattent les prostituées et leurs clients. De temps à autre, pour faire bonne mesure, elle s’enferme chez elle quand la mère dort et se plante des lames de rasoir et des aiguilles dans la peau, voire sur les muqueuses. Et elle attend l’Amour – un amour qui la rouera de coups et l’humiliera, qui l’abandonnera pendant des heures enchaînée et bâillonnée après l’avoir copieusement insultée et humiliée …

Justement, l’un de ses jeunes élèves, Walter Klemmer, s’est mis en tête de la séduire. Un peu fat comme nombre d’hommes , il pense même, selon la formule consacrée, lui "révéler" l’amour. Mais les événements ne prendront pas hélas ! le tour que souhaite Erika. Naïve et sans expérience, elle s’est trompée d’amant et comme c’était sa dernière chance …

La prose est rageuse, heurtée, noircie et renoircie à plaisir. Les dialogues sont inexistants. Par ci, par là, surtout sur la fin, Erika et Walter laissent échapper des phrases mais c’est Jelinek, le lecteur l'entend presque, qui parle ainsi à la première personne et non ses personnages. A chaque ligne, la haine et la rancœur explosent. Contre la mère de l’auteur, contre la société autrichienne, contre les faux-semblants viennois. Seule, la musique s’en sort relativement bien – à l’exception de Mozart que ni Erika, ni Walter n’apprécie.

Sans vouloir être « vieux jeu », je ne pense pas que ce livre soit à mettre entre des mains trop jeunes ou trop inexpérimentées. Il faut en effet avoir atteint un certain degré d’expérience et de libération personnelles pour admettre que les sentiments castrateurs d’un père ou d’une mère trouvent leur source dans la sexualité. Jelinek le proclame sans ambages dans une scène étouffante où Erika, après avoir "trahi" sa mère avec Walter, la rejoint dans le fameux lit et la couvre de baisers dans un corps à corps ambigu. Et Jelinek voit juste même si elle révolte le lecteur moyen, celui qui n’a pas eu de mère ou de père abusifs.

"La Pianiste" est un texte relativement court (250 pages dans la collection "Points") mais singulièrement dense. J'ajouterai qu'il est rare de voir une femme s'exprimer et écrire aussi brutalement. Ceci dit, l'émotion et l'ironie - une ironie féroce et sanglante - sont loin d'être absentes de cette oeuvre qui contribua à faire attribuer le Prix Nobel de Littérature 2004 à Elfriede Jelinek.

Un peu plus sur Jelinek.

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