Les Manuscrits Ne Brûlent Pas.

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jeudi, juillet 29 2010

23 Avril 1895 : Ngaio Marsh

23 avril 1895, Christchurch (Nouvelle-Zélande) : naissance d'Edith Ngaio Marsh, dite Ngaïo Marsh, romancière.

La future romancière doit à son oncle son second prénom, qu'elle adoptera comme nom de plume et qu'il faut prononcer "nayou". En langue maorie, il signifie "Reflets lumineux dans l'eau." ;o)

Son père était employé dans une banque et, du côté maternel, elle appartenait à une famille qui compta parmi les premiers colons du pays. A l'âge de quinze ans, elle intègre le collège St-Margaret, à Christchurch puis, à compter de 1915, la Canterbury University College School of Arts où elle passera cinq ans.

La Grande guerre lui a enlevé son ami d'enfance et fiancé et, même dans son milieu social, beaucoup de choses ont changé. Ngiao prend donc des cours de diction et d'art théâtral et entame une double carrière de comédienne et de peintre. Elle visite l'Angleterre et ouvre à Knightsbridge, à Londres, en partenariat avec Mrs Thau Rhodes, un atelier de décoration d'intérieur qui connaît très vite un succès appréciable. Mais la santé fragile de sa mère la rappelle en Nouvelle-Zélande. Après le décès de Mrs Marsh, survenu en 1932, la jeune femme se consacre à son père qui vivra encore dix-sept ans.

Son premier roman, "A Man Lay Dead / Et Vous Etes Priés d'Assister au Meurtre de ...", sort en 1934. Y apparaît pour la première fois celui qui restera son enquêteur-fétiche, l'inspecteur Roderick Alleyn, de Scotland Yard. Le personnage réunit les très réalistes qualités d'un authentique limier de la police à celles, toutes fictionnelles, du héros imaginé par Dorothy L. Sayers, lord Peter Wimsey. Au fur et à mesure que la série avancera dans le temps, on le verra prendre lui-même de l'âge et épouser entre autres une artiste-peintre timide, distraite et drôle dans laquelle on peut reconnaître la silhouette de l'auteur.

Pendant toute la décennie, Marsh se partage entre la peinture, la rédaction de pièces pour le théâtre local et celle de nouveaux romans policiers. En 1937, elle s'autorise un court séjour en Grande-Bretagne avant de faire un petit tour d'Europe qui durera six mois.

Durant la Seconde guerre mondiale, elle se met au service de la Croix-Rouge néo-zélandaise. Elle travaille également pour la section théâtrale de la Canterbury University et s'installe dans une routine qui lui permet de consacrer neuf mois à l'écriture de ses romans et les trois autres à la mise en scène d'une pièce de Shakespeare à l'université.

En 1949, elle retourne en Angleterre et y crée la British Commonwealth Theatre Company. Bien que ses romans, qui sont très appréciés du public, lui assurent largement l'alimentaire, sa grande passion demeure le théâtre. Elle vivra assez longtemps pour assister à l'essor du théâtre néo-zélandais et c'est dans son pays natal qu'elle meurt, ennoblie par la reine Elizabeth II, le 18 février 1982.

En tout, elle a écrit trente-deux romans appartenant au genre "à énigme" classique, plus proches d'Agatha Christie, de Sayers et de Wentworth que du roman noir. Avec ces dames, elle continue d'ailleurs à être considérée comme l'une des "Reines du Crime de l'Age d'Or" qui contribuèrent à faire du roman policier un genre à part entière.

Ses intrigues ont en général pour cadre les paysages anglais sauf "Mort au Champagne", "Cauchemar à Waiatatapu" et "Un Linceul de Laine" qui se déroulent en Nouvelle-Zélande, ainsi que "Photo d'adieu" qui se déroule lors des vacances d' Alleyn. "Descente fatale", dont le critique H. R. F. Keating disait qu'il comptait parmi les cent meilleurs romans policiers jamais publiés, débute pour sa part en Nouvelle-Zélande mais se développe et s'achève à Londres.

Avec Ngaio Marsh, c'est un style simple et une construction classique que découvre le lecteur. Néanmoins, dans presque tous ses romans, il est rare qu'il découvre le nom de l'assassin avant les toutes dernières pages. C'est sans doute cela qui a permis à son oeuvre de survivre - et de se faire périodiquement rééditer. ;o)

La Femme des Sables - Kôbô Abe (Japon)

Suna no Onna Traduction : Georges Bonneau.

"La Femme des Sables", qui est considéré comme l'un des plus grands romans de la littérature moderne japonaise et qui reçut le Prix Akutagawa en 1962, fait penser irrésistiblement à un Beckett qui aurait délaissé les planches du théâtre pour recréer ses "Beaux Jours" de façon exclusivement romanesque.

Pourtant, à la différence de l'auteur de "En attendant Godot", Kôbô plante ses personnages dans le réel, un réel de cauchemar certes mais un réel suffisamment réaliste pour que le lecteur se dise que, finalement, cette histoire pourrait arriver - et a pu arriver quelque part à quelqu'un ...

Intrigue de départ extrêmement simple : parti en congé pour trois jours, un instituteur qui consacre ses loisirs à la recherche de nouvelles espèces d'insectes se rend sur la côte japonaise, en quête d'une espèce rare de cicindèles des jardins. Il atteint un village cerné par le sable et, la nuit tombant, demande à un vieillard qui se promène s'il ne pourrait pas coucher chez l'habitant. Après s'être enquis s'il venait "de la Préfecture", le vieillard semble réfléchir et lui répond que, en définitive, la chose est possible. Par une échelle de corde, il descend dans un trou de sable où se dresse une maison habitée par une femme jeune encore mais veuve. Il y passe donc la nuit mais le lendemain, il se rend compte que l'échelle de corde a été retirée et qu'il ne peut donc plus s'en aller. Et tout autour, le sable s'entasse, s'entasse, menaçant d'engloutir tout et tous si on ne s'occupe pas à le déblayer périodiquement ...

On devine tout ce que l'esprit humain, si prompt à concevoir des angoisses en tous genres, peut tirer de pareille lecture. Ce sable qui dort et qui cependant ne cesse pas un instant de bouger et de bouger encore, l'ensevelissement programmé de ceux qui y vivent s'ils ne tentent pas de le contenir, la révolte ressentie à l'idée que cet esclavage présente quelque chose d'éternel, puis, peu à peu, la résignation qui s'installe à un degré tel que, finalement, notre héros refusera sur la fin d'abandonner maison et sable, tout cela peut se lire de bien des manières.

Le sable et ce qu'il engendre symbolisent-ils l'inanité de l'existence humaine ? ou autre chose encore ? Chaque lecteur est tenu de leur trouver une signification personnelle car, de l'auteur, il n'obtiendra rien de plus qu'un récit à la fois onirique et précis qui se conclut de façon on ne peut plus légale par un document du tribunal déclarant Niki Jumpeï - l'instituteur - comme personne disparue.

Un roman étrange, aussi irritant que le sable qu'il élève ici à la dignité de dieu-vivant, bourré d'interrogations existentielles, tout à la fois déroutant et percutant et dont il faut saluer l'implacable maîtrise du récit. Un style souple, raffiné, poétique aussi avec des pages d'un érotisme tout à fait particulier et aussi étouffant que le sable lui-même. A lire mais surtout à relire. ,o)

mercredi, juillet 28 2010

22 Avril 1707 : Henry Fielding

22 avril 1707, non loin de Glastonbury (Grande-Bretagne) : naissance de Henry Fielding, romancier.

Fils d'un aristocrate ruiné, Fielding fit ses études universitaires à Eton mais, en raison des difficultés financières traversées par sa famille, dut gagner sa vie assez tôt.

Tout naturellement, il se lança dans la production de pièces de théâtre qui furent montées et dont beaucoup imitaient la manière moliéresque. Mais aucune ne nous est parvenue.

C'est en 1742 que l'immense succès de la "Pamela" de Samuel Richardson fournit à l'écrivain l'idée d'en faire une parodie sous le titre de "Shamela", contraction du prénom de l'héroïne et du mot "shame" qui, en anglais, signifie "honte."

Fielding publie cependant anonymement ce petit chef-d'oeuvre où la malheureuse Pamela, de jeune fille naïve mais farouchement résolue à préserver sa vertu, se transforme en rouée qui n'a qu'un but : user de tous les moyens, sauf de l'ultime, pour amener le squire Booby à l'autel.

Puis, Fielding invente un frère à Pamela et imagine un roman qui n'est plus, à à proprement parler, une parodie mais regarde plutôt du côté du roman comique :"Histoire de Joseph Andrews."

Joseph, frère de Pamela, possède un amour de la vertu aussi envahissant que celui de sa soeur. Mais on devine aisément le comique de la situation lorsque celle-ci s'applique à un homme.

En dépit du plaisir qu'il a à écrire, Fielding doit bien constater que la plume ne nourrit pas son homme. Il accepte donc la charge de juge de police et c'est à lui qu'on devra la création des Bow Street Runners, que l'on tient aujourd'hui pour l'ancêtre des forces de police londoniennes et même anglaises.

Le démon de l'écriture ne le laissant toujours pas en paix, Fielding rédige son roman probablement le plus célèbre : "Histoire de Tom Jones."

Roman picaresque, "Tom Jones" conte les obstacles rencontrés par Tom Jones, l'enfant trouvé, lorsqu'il tombe amoureux de Sophie, la nièce de son tuteur. Mais tout finira bien et l'action, rondement menée, ne souffre aucun temps mort.

Fielding a encore le temps d'écrire un dernier roman, "Amelia", avant de s'exiler à Lisbonne, à la recherche d'un climat plus doux pour sa santé.

C'est là qu'il meurt, le 8 octobre 1754.

Pour Byron, Henry Fielding était "l'Homère en prose de la nature humaine." ;o)

Le Grand Elysium Hotel - Timothy Findley (Canada)

Famous Last Words Traduction : Bernard Géniès

De Timothy Findley, j'avais lu, il y a une dizaine d'années, un "Chasseur de Têtes" qui m'avait beaucoup marquée par l'art avec lequel son auteur rendait un hommage onirique à Joseph Conrad, et un "Pilgrim" qui, je l'avoue, m'avait laissée plutôt dubitative. Avec "Le Grand Elysium Hotel", je renoue avec mon impression première.

Le roman se fonde sur deux interrogations historiques : 1) Hitler se contenta-t-il d'apparaître au bon moment et au bon endroit ou fut-il le produit, d'ailleurs prévisible, d'une succession de circonstances qui aboutirent au sinistre paroxysme que l'on sait ? 2) Du côté de l'Axe, certains ont-ils songé à faire de l'ex-roi d'Angleterre, Edward VIII, le pivot d'un ordre pan-germanique totalitaire qui succèderait à Hitler et ses sbires lorsque ceux-ci auraient accompli le "sale boulot" ?

Dans un respect absolu de l'Histoire, Findley ressuscite, à travers le récit gravé par son héros sur les murs des chambres de l'Elysium Hotel, dans les Alpes autrichiennes, ce volcan en ébullition que fut l'Europe, du début des années trente jusqu'à la chute du IIIème Reich en 1945.

Le héros, c'est Hugh Mauberley, romancier américain à succès qui, dans les années vingt, se lie d'amitié avec son compatriote, le poète Ezra Pound, ainsi qu'avec celle qui n'est encore que Wallis Spencer et qu'il rencontre à Shanghaï. Deux attirances qui révèlent déjà un peu l'orientation idéologique de Mauberley, orientation que Findley a la sagesse de présenter dans le contexte de l'époque : d'un côté, le triomphe de la révolution bolchevique qui menace de s'étendre à l'Ouest, pour la plus grande méfiance et la plus grande horreur de ceux que les idées communistes ont toujours fait frissonner, et, de l'autre, la réplique conservatrice à ce totalitarisme révolutionnaire : le totalitarisme fascisme, puis national-socialiste.

Fuyant les troupes soviétiques et américaines qui libèrent l'Europe occupée, Mauberley vient se réfugier à l'Elysium Hotel, où il a conservé de bons souvenirs mais où l'attend la Mort. Avant d'être assassiné par une Némésis engendrée par son passé et tout ce qu'il a pu y voir et y entendre, et pressentant peut-être que ses carnets de notes ne lui survivront pas, il prend la précaution de graver l'essentiel de ce qu'il sait sur les murs des quatre chambres qui forment sa "suite." Ceci pour l'édification des deux officiers américains qui découvriront son cadavre : le colonel Freyberg, obsédé par ce qu'il a vu à Dachau, et le lieutenant Quinn, qui était lui aussi à Dachau mais qui, esprit plus complexe, refuse malgré tout de manichéiser les choses et les êtres.

Les phrases de Findley ont la fluidité et la limpidité d'une rivière. Et pourtant, derrière le premier plan qu'elles nous montrent, elles nous laissent deviner un paysage hachuré d'ombres et de brouillards. Sans doute, en l'espèce, le lecteur passionné d'Histoire trouvera-t-il ici plus facilement son compte puisque le romancier canadien met en scène des personnages comme le duc et la duchesse de Windsor, von Ribbentrop, Rudolf Hess, et quelques autres, les reliant à des événements qui se sont réellement passés mais sur lesquels planent encore de nos jours beaucoup de ténèbres (l'assassinat de Sir Harry Oakes aux Bahamas, les projets d'enlèvement du couple Windsor par les nazis, l'étrange départ de Rudolf Hess vers l'Angleterre et la folie dans laquelle il sombra ...).

Cependant, avec "Le Chasseur de Têtes" - que je relirai prochainement - "Le Grand Elysium Hotel" constitue l'une des portes les plus étonnantes et les plus intéressantes pour pénétrer dans l'univers de ce grand romancier que fut Timothy Findley. ;o)

mardi, juillet 27 2010

Dracula - Bram Stoker ( III )

Des éclairs qui annoncent le XXème siècle illuminent les personnages et tout particulièrement les femmes.

Après le comte, pour beaucoup de lecteurs, le personnage principal restera Mina Murray, devenue par son mariage Mina Harker. Sous son apparence de jeune victorienne bien élevée, elle dissimule un caractère ferme et puissant. Dans le duo qu'elle forme avec Jonathan, puis dans le groupe d'hommes résolus à traquer Dracula, c'est elle, le pilier, le roc, le pivot. Pour compléter son portrait, Stoker laisse - avec discrétion - deviner en elle une sensualité réelle, attirée - et éveillée en partie - par son unique rapport avec le vampire.

Le personnage de Lucy Westenra, la malheureuse jeune fille que Dracula vampirise dès son arrivée à Londres, est peut-être moins intelligente que son amie Mina. Mais son aura sexuelle, déjà perceptible avant qu'elle devienne la victime du comte, est presque insoutenable. A tel point qu'il ne serait pas déplacé de voir en ce personnage une projection des incroyables refoulements victoriens.

Parmi les héros masculins, j'ai un faible pour Van Helsing bien sûr, excentrique, excessif, profondément intelligent et dont on a parfois l'impression qu'il est tout aussi fasciné que nous par celui qu'il veut tuer, et pour Renfield, le dément qui tente en vain de protéger Mina. Les autres, eh ! bien, ils sont là pour donner la réplique. En outre, si Renfield ne fait pas mystère de son désir d'égaler "le Maître", il n'est pas exclu que Van Elsing n'abrite pas en lui un désir similaire (Enfin, ce n'est que mon opinion. ;o) ) et qu'il tente donc de détruire aussi bien Dracula que ses propres fantasmes de surpuissance - sur tous les plans, y compris sexuel.

Bref, si j'ai un conseil à vous donner, abandonnez toutes vos idées préconçues sur Dracula, l'homme, le vampire et le roman, idées qui, pour la plupart, viennent du traitement cinématographique infligé au mythe. Et plongez-vous dans ce gros volume où vous attend l'un des enfants les plus ténébreux et les plus séduisants de la littérature d'épouvante. Oui, invitez-vous chez Dracula : vous verrez, c'est un hôte qu'on n'oublie pas ;o)

Dracula - Bram Stoker ( II )

C'est cette humanité, avec ses ombres et ses lumières, qui rend le personnage du comte Dracula, tel que Stoker nous le présente, tout à fait exceptionnel et, reconnaissons-le, si attachant. Pas un seul instant, même lorsqu'il laisse parler ses instincts vampiresques, on ne parvient à oublier l'homme qu'il fut et que, quelque part, il demeure.

Et c'est à cette double composante que le roman qui porte son nom doit sans doute d'avoir traversé les ans avec autant d'aisance.

Si l'on excepte quelques pages démodées sur la nature de "pauvre-petite- chose-à-protéger-à-tous-prix" qui, selon les victoriens, était celle de la Femme, et les radotages d'usage sur les croix et autres objets bénis seuls à même de repousser les vampires en général et le comte en particulier, le style n'a pas pris une seule ride. Stoker développe en outre ici un sens extraordinaire de la description : il n'est jamais aussi bon, aussi moderne et - allons, écrivons-le, ce mot ;o) - aussi cinématographique que lorsqu'il décrit les cimetières (abandonnés ou pas), les sauvages falaises qui assistent à l'arrivée du navire transportant le vampire, les briques décrépies de l'asile d'aliénés où se morfond Renfield ou les salles poussiéreuses du château perdu des Carpathes. L'ouverture du roman, connue aussi sous le nom de "L'Invité de Dracula" et dont Lydia vous a déjà parlé, est en ce sens un vrai chef-d'oeuvre.

Avec cela, la construction du roman, qui fait alterner extraits de journaux intimes ou de bord et articles de quotidiens, est d'une précision, d'une netteté, d'une logique auxquelles on ne peut rien reprendre. Cette efficacité sans faille entraîne le lecteur de plus en plus loin, en une boucle parfaite et hypnotique qui, partie des Carpathes, y revient inexorablement.

Dracula - Bram Stoker ( I )

Dracula Traduction : Lucienne Molitor

Extraits Personnages

Connu depuis l'Antiquité, le vampire dut attendre des siècles avant d'obtenir ses lettres de noblesse littéraire. Polidori, le secrétaire malchanceux de lord Byron, en créa le premier type connu dans la littérature occidentale en la personne de lord Ruthwen, aristocrate on ne peut plus britannique qui se sert de son physique avantageux et de la fascination pré-romantique qu'il exerce sur les hommes comme sur les femmes pour se maintenir dans son état de non-mort.

Plus tard dans le siècle, Sheridan Le Fanu féminise le thème en imaginant sa Carmilla, héroïne langoureuse et meurtrière d'une longue nouvelle aux relents gorgés de soufre et de sapphisme. Plus clairement que le texte de Polidori, celui de Le Fanu a le mérite de poser le problème de l'homosexualité dans la mythologie vampirique. Nous sommes encore à l'ère victorienne : évoquer ne fût-ce que dans un souffle glacé la notion de bisexualité - pourtant traditionnelle chez tout vampire qui tient à sa survie - est hors de question.

Survient alors un second Irlandais qui va révolutionner le genre tout en lui donnant ce qu'il est habituel de considérer depuis lors comme la Bible du genre : "Dracula."

Son auteur, Bram Stoker, qui fréquente les milieux occultistes et appartient à la "Golden Dawn" (où il croisera entre autres Arthur Machen, autre prince du Fantastique et de l'Epouvante), ne se lance pas dans l'aventure à l'aveuglette. Il écume les bibliothèques, recopie des pages et des pages de documentation, rassemble tout ce qu'il peut sur ce qui a été dit et répété sur le vampirisme. Pour conférer plus de poids à son roman en gestation, il a même un trait de génie : lier son héros tout à fait imaginaire à un personnage bien réel, le prince Vlad III de Valachie, surnommé Vlad Ţepeş, l'une des plus grandes figures de la résistance aux Ottomans en Europe de l'Ouest.

Vlad l'Empaleur - c'est ce que signifie "Ţepeş" - est tout à fait le personnage de la situation : il appartenait à la haute aristocratie et nul, fût-ce parmi ses pires ennemis, ne put jamais l'accuser de lâcheté. Aussi grand stratège que grand homme d'Etat, il fit preuve d'une volonté d'acier pour reconquérir le royaume de ses ancêtres et s'y maintenir. Grand stratège et impitoyable meneur d'hommes, il était réputé pour la cruauté dont il n'hésitait jamais à faire preuve pour frapper de terreur ceux qu'il tenait pour ses adversaires. Il faut préciser que, envoyé dès ses dix ans comme otage à la cour du sultan Murad III, il passa toute son adolescence dans une cour raffinée mais extrêmement cruelle. C'est de l'Empire ottoman qu'il ramena le supplice du pal.

Un tel homme ne pouvait, tant par ses qualités que par ses défauts, aussi démesurés les unes et les autres, que marquer ses contemporains et leurs descendants. Cependant, en cette fin du XIXème siècle, Vlad III n'est toujours qu'un personnage historique. Sans en avoir probablement conscience, Stoker, en lui imaginant un "double" de papier et d'encre, va le faire accéder au vaste univers des mythes littéraires. ;o)

lundi, juillet 26 2010

Zodiac - Robert Graysmith ( IV )

Là où Graysmith en fait des tonnes, c'est dans sa façon de transformer des témoins très douteux en modèles d'impartialité. S'il l'avait pu, nul doute qu'il aurait omis de les évoquer - il omet tant de choses ! ... :partir: Mais cela lui était impossible puisque lesdits "témoins" dénoncèrent Arthur Leigh Allen aux enquêteurs de San-Francisco.

Ces "témoins" essentiels sont le beau-frère du suspect et l'un de ses amis. Or, dès le premier tiers du livre, on apprend que Allen aurait eu des gestes déplacés envers la petite fille de l'un d'entre eux tout comme on apprendra, sur la fin, que des problèmes d'héritage éventuels se posaient entre Allen et sa soeur ... De son entrée en scène jusqu'au décès de sa bête noire, le trio infernal ne cessera d'accabler Arthur Leigh Allen. La police vérifia bien tous ces on-dit mais il semble que rien ne lui parut concluant ...

Que dire, de toutes façons, d'un prétendu "témoin" qui affirme, uniquement après les attouchements dont Allen se serait rendu coupable envers sa nièce, se rappeler brusquement une discussion qu'il aurait eue justement avec Allen et au cours de laquelle celui-ci aurait laissé entendre on ne peut plus clairement que, s'il avait à commettre des meurtres, il les revendiquerait en signant "Le Zodiac" ? Quand on sait que, de l'avis du "témoin", Allen est "effrayant" et "d'une grande force physique", avec une propension à la violence, et que "toute sa famille a peur de lui," nul besoin d'être un parangon de scepticisme pour s'étonner que ledit "témoin" ne se soit pas immédiatement rué au poste de police le plus proche pour y relater au plus tôt cet étonnant entretien ...

Tout le livre, qui culmine avec une sorte de "Journal de Bord" du tournage du film qui en a été récemment tiré, est de la même veine : supputations, mauvaise foi, partialité écoeurante, mensonges et détournements de textes et de faits, volonté forcenée de se faire un maximum d'argent en exploitant à fond l'Affaire du Zodiac. Arthur Leigh Allen n'était peut-être pas très sympathique mais nul ne mérite d'être condamné pour un crime qu'il n'a pas commis.

Si vous voulez lire le "Zodiac" de Graysmith, n'oubliez donc pas de prendre vos précautions. Une petite précision : je le tiens pour ma part pour une imposture absolue et n'en placerai aucun extrait sur Nota Bene ou Babélio. ;o)

Zodiac - Robert Graysmith ( III )

Il serait fastidieux d'énumérer tous les procédés utilisés par Robert Graysmith pour monter sa théorie et tenter d'ériger celle-ci en vérité universelle. L'un des plus courants, aussi vieux que la propagande, est l'utilisation de phrases ou d'extraits de lettres et de rapports sortis de leur contexte et auxquels, sous cet éclairage réducteur, on fait dire tout ce que l'on veut.

Le plus lassant - celui aussi qui se décèle le plus rapidement - c'est le fait de sauter sur n'importe quel fait mineur relatif à ce que l'on savait du Zodiac et à le rapprocher immédiatement d'Arthur Leigh Allen comme s'il s'agissait d'une preuve irréfutable l'impliquant, sans aucune contestation possible, dans les meurtres du Zodiac.

Petit exemple :1) le Zodiac aimait à se servir d'une arme à feu et tout porte à croire que celles (il y eut, je crois, un fusil et un pistolet) qu'il utilisait lui appartenaient ; 2) Arthur Leigh Allen en possédait plusieurs (dont un pistolet et un fusil) et c'était un chasseur émérite (d'ailleurs il était du Sagittaire et tout le monde sait, n'est-ce pas, que les natifs du Sagittaire sont d'excellents chasseurs, Graysmith dixit (!!) ) ; Conclusion : Arthur Leigh Allen était bel et bien le Zodiac.

Quelques paragraphes plus loin, Graysmith remet le couvert avec un nouvel élément. Et ainsi, en une répétition lente et têtue, il martèle sa vérité au lecteur naïf. (Sur le lecteur occasionnel surtout, qui a acheté le livre parce que l'histoire l'interpellait et qui n'est pas vraiment un fondu des livres, l'effet doit être redoutable.)

Rien par contre - mais alors là, rien de rien - sur un détail qui crève pourtant les yeux : Arthur Leigh Allen était pédophile - il fit d'ailleurs de la prison pour attouchements sur mineurs - tandis que le Zodiac, en ne s'attaquant qu'à des adultes qui, dans la majeure partie des cas, allaient en couple, prouve que son problème sexuel, s'il était bien réel, n'avait rien à voir avec la pédophilie.

Certes, Graysmith fait une timide tentative pour imputer au Zodiac, pardon, à Arthur Leigh Allen, quatre ou cinq meurtres supplémentaires (dont certains avec viols) sur des jeunes filles mineures. Mais il convainc d'autant moins que les crimes qu'il rapporte ici n'ont jamais été, quoi qu'il en dise, prêtés au Zodiac.

Zodiac - Robert Graysmith ( II )

Sur cette affaire, j'avais déjà lu, il y a bien une quinzaine d'années, un livre paru chez "J'Ai Lu" dans la série "Crimes & Enquêtes" qui, à l'époque, produisit pas mal de bons ouvrages, dont la traduction en poche de celui consacré par Vincente Bugliosi à l'affaire Charles Manson. Mais autant j'avais gardé présent à l'esprit le nom de Bugliosi, autant celui de l'auteur qui s'était intéressé au Zodiac s'était effacé de ma mémoire. Je me rappelais seulement que, pour l'auteur en question, le principal suspect demeurait un certain "Bob Starr", identité forgée de toutes pièces parce que, à l'époque où le livre était paru, la personne mise en cause était toujours en vie.

C'est en me plongeant dans le "pavé" de Robert Graysmith que je réalisai que celui-ci ne faisait qu'un avec l'auteur du livre paru chez "J'Ai Lu." J'appris aussi que, depuis toutes ces années, Graysmith n'avait cessé d'enquêter sur le Zodiac et que "grâce à lui" (mais oui ! ) et à ses efforts, le serial killer avait été démasqué.

Démasqué mais pas arrêté. On appréciera la nuance.

Très vite, mon malaise grandit avec le nombre de pages lues. Tout d'abord, Graysmith se répétait, défaut qui, lorsque vous vous attaquez à un texte qui dépasse les cinq cents pages, se transforme en cauchemar pour l'innocent lecteur. Ensuite, il était manifestement de parti pris. Un peu comme Patricia Cornwell dans son enquête sur Walter Sickert - mais avec infiniment moins de talent - Graysmith avait choisi "Bob Starr" ou plutôt, puisque tel était son véritable nom, Arthur Leigh Allen comme assassin en puissance et, comme Graysmith ne pouvait pas se tromper (il est si intelligent, cet homme ! d'ailleurs, il n'arrête pas de le chanter sur tous les tons :angemoq: ), le doute n'était plus permis.

Dommage que, à trop vouloir faire l'ange, on fasse la bête ...

Zodiac - Robert Graysmith ( I )

Zodiac Unmasked : The Identity of America's Most Elusive Serial Killer Revealed - Robert Graysmith Titre français : Zodiac Traduction : Emmanuel Scavée

Avec Jack l'Eventreur, celui qui fut d'abord appelé le Tueur du Zodiac avant d'être uniformément désigné sous le nom du Zodiac, partage la particularité d'avoir déserté la scène du crime du jour au lendemain, sans que ce brutal escamotage ait jamais pu recevoir d'explication. Pas plus que les mobiles qui le poussaient à tuer, la raison de la disparition du Zodiac n'a jamais été révélée. Mieux : on l'ignore. Est-il mort de maladie ? Celui qu'on créditait d'un QI particulièrement élevé a-t-il, dans une crise de lucidité et de remords, préféré mettre un terme à son existence ? Ou bien, hypothèse la moins vraisemblable, le Zodiac a-t-il cessé de ressentir le besoin de tuer ?

Pour le lecteur qui n'aurait jamais entendu parler du Zodiac, résumons brièvement les faits :

1) On pense que le Zodiac a commencé à tuer au début des années soixante et,b pour cette période, on lui attribue trois meurtres, celui de Roberto Domingos et Linda Edwards, respectivement âgés de 18 et 17 ans, à Lompoc, le 4 juillet 1963, et celui de Cheri Jo Bates, poignardée à mort le 30 octobre 1966, à Riverside. Elle avait 18 ans./b On notera que ces agressions sont données sous réserves. En leur temps, elles ne furent jamais revendiquées, par qui que ce fût. Ce n'est que bien des années après que la Police de San-Francisco finit par établir quelques fils entre ces meurtres et l'activité du Zodiac. Encore ces fils sont-ils si ténus qu'ils n'auraient probablement pas tenus devant une cour de justice.

2) Le Zodiac ne s'est revendiqué comme tel qu'à partir de 1968, envoyant des lettres codées et, de temps à autre, des clefs de décryptage à la police et à la presse. Du 20 décembre 1968, date à laquelle il abattit à Benicia Arthur Faraday et Betty Lou Jensen, jusqu'au 22 mars 1970, qui vit Kathleen Jones s'échapper, son bébé dans les bras, de la voiture d'un homme qui l'avait enlevée et voulait la tuer avec sa petite fille, le Zodiac, outre les crimes marquant le début puis la "fin" de ses activités, a abattu Michael Mageau et Darlene Ferrin à Vallejo, le 4 juillet 1969, puis Bryan Hartnell et Cecilia Shepard au lac Berryessa, le 27 septembre 1969, et enfin, à San-Francisco, le 11 octobre 1969, un chauffeur de taxi du nom de Paul Lee Stine. Michael Mageau et Bryan Hartnell, bien que gravement touchés tous les deux, survécurent au carnage.

3) On constate que, sur les sept cas retenus, quatre concernent de jeunes couples, deux ont pour victime une personne seule (une jeune fille, un homme) et que, pour le dernier, le Zodiac s'était attaqué à une jeune femme et à son bébé.

4) De même, dans quatre cas, le Zodiac recourt à une arme à feu (Faraday & Jensen, Mageau & Ferrin, Paul Stine, Domingos & Edwards). Pour Bryan Hartnell et Cecilia Shepard, ainsi que pour Cheri Jo Bates (si tant est que le Zodiac soit vraiment responsable de ce meurtre-là), l'arme employée est blanche - sans doute un poignard ou un couteau. Pour le septième cas, le meurtrier n'est pas allé au bout de son acte : on ne saura jamais quelle arme il aurait privilégiée.

Enfin, signalons que, comme on ne prête qu'aux riches, le Zodiac s'est vu attribuer par la police et/ou la presse la paternité d'une grande quantités de meurtres, entre 37 et 200 pour être précis./b Et n'oublions pas qu'bil a eu beaucoup d'imitateurs, ceux qui ne s'en cachaient pas et qui formaient un groupe minoritaire et, probablement, bien d'autres qui, eux, n'ont jamais eu le cran de revendiquer leurs crimes et qui composent la triste majorité du troupeau.

dimanche, juillet 25 2010

L'Autre Moitié du Soleil - Chimamanda Ngozi Adichie ( II )

Le récit que nous fait la romancière africaine court de l'indépendance du Nigéria, en 1960, aux mois qui suivent la fin du conflit, en 1970. Tout commence de façon assez banale, par l'arrivée d'un jeune paysan, Ugwu, à qui sa tante a procuré une place de domestique chez Odenigbo, un brillant universitaire, grand amateur de livres et de discussions. Socialiste, et même un peu plus, anti-colonialiste enragé, Odenigbo attend beaucoup de cette indépendance nationale toute neuve. Igbo par la naissance, il ne doute pas de pouvoir, un jour ou l'autre, tenir dans la réussite de son pays le rôle qui lui est dû.

Dans sa maison de Nsukka, la ville où il enseigne, Odenigbo reçoit une micro-société qu'Ugwu, âgé de treize ans au début du roman, prend peu à peu l'habitude d'observer en ses moments de loisirs. Il y a Olanna, bien sûr, celle dont Odenigbo est amoureux et qui deviendra la "madame" d'Ugwu ; Okéoma, le poète, secrètement amoureux de la jeune femme ; Melle Adebayo qui, elle, est secrètement amoureuse d'Odenigbo ; le docteur Patel, d'origine indienne ; l'arrogant docteur Ezéka ... et bientôt, Richard Churchill, seul Blanc du roman, qui épousera Kainene, la jumelle d'Olanna et se déclarera lui-même "Biafrais."

Autour d'eux, tout un grouillement de personnages : la mère d'Ugwu, à qui l'odeur du dentifrice utilisé par Odenigbo donne la nausée, Anulika, sa soeur, qui sera violée par cinq envahisseurs haoussas, Nnesinachi, la jeune fille dont rêve Ugwu et qui se mettra en ménage avec un Haoussa, mais aussi le père et la mère d'Olanna et de Kainene, deux exemples-types de Noirs vivant à l'occidentale et qui, dès les premières défaites de l'armée biafraise, s'enfuient à Londres, et enfin toutes ces figures, terrorisées, indifférentes, désespérées, frappées par la folie ou cherchant à survivre au prix de la vie du voisin, qu'Olanna croisera dans son repli vers le village natal d'Odenigbo.

Difficile de les oublier. Difficile d'oublier la façon dont Ngozi Adichie nous remet en mémoire la terrible famine qui s'abattit sur le Biafra et qui, avec les combats et les pogroms, fit entre un à deux millions de morts. Difficile de ne pas "voir" ces enfants qui, avec leurs os saillants, leurs ventres bombés comme des melons, et leurs grands yeux creux, nous évoquent les camps de concentration créés par les Britanniques lors de la guerre des Boers et remis au goût du jour par les Nazis avec le succès que l'on sait. Difficile ...

Difficile aussi de ne pas établir le lien entre la disparition de Kainene, Kainene la Cynique, Kainene la Forte, la "moitié" d'Olanna, et cette moitié du soleil qui s'est éteinte le jour où le Biafra est mort. Tout un symbole car combien, comme elle, ne sont jamais revenus ? ...

"L'Autre Moitié du Soleil", un roman qui coule comme le Fleuve de la Nostalgie et du Regret - la nostalgie, le regret de ce qui aurait pu, de ce qui aurait dû être, et qui ne fut jamais. Un roman à la mémoire de Ceux Qui Ne Sont Plus. Un roman pour nous rappeler le Biafra et ce qu'il représenta pour tout un peuple. A lire, c'est sûr. ;o)

L'Autre Moitié du Soleil - Chimamanda Ngozi Adichie ( I )

Half of a Yellow Sun Traduction : Mona de Pracontal - Prix Baudelaire 2009 pour cette traduction

Nous remercions les éditions Gallimard-Folio qui, en partenariat avec BlogOBook, nous ont donné l'occasion, à titre gracieux, de lire ce roman et d'en faire la critique.

Envoutant. Il n'y a pas d'autre mot pour définir le chant douloureux et nostalgique que représente le roman de Chimamanda Ngozi Adichie. Cette mélopée douce, poignante, qui grimpe çà et là à quelques aigus volontairement discordants pour marquer les horreurs d'une guerre perdue d'avance, puis retombe progressivement jusqu'à la torpeur triste de la défaite, enveloppe le lecteur dès les premières pages et résonne encore au fond de son coeur, longtemps après qu'il ait refermé le livre.

Les plus âgés parmi nous se rappelleront sans problème la guerre du Biafra, qui dura officiellement de juillet 1967 à janvier 1975. En dépit de la "concurrence" que lui fit à l'époque l'omniprésente guerre du Viêtnam, cette guerre civile entre Nigérians fut et demeure l'un des conflits les plus médiatisés au monde et dans l'Histoire. Le photojournalisme prenait alors son essor, en même temps que se créait "Médecins sans frontières", organisation qui allait contribuer énormément à faire connaître au reste du monde les conditions de vie atroces qu'imposait aux Biafrais le blocus terrestre et maritime mis en place par le Nigéria avec le soutien, entre autres, des Britanniques.

Etat pluri-ethnique et pluri-religieux, le Nigéria se compose essentiellement de trois grandes ethnies : les Haoussas du Nord, musulmans, les Yoroubas de l'Ouest, chrétiens et musulmans, et enfin les Igbos de l'Est, chrétiens et animistes. Pour conserver la maîtrise du pays, les Britanniques avaient favorisé les Haoussas et les Igbos. Mais ces derniers, qui vivent à l'Est du pays, possédaient en outre l'essentiel des réserves de pétroles et des mines de charbon. On les retrouvait dans l'administration et dans les affaires, domaine où ils avaient tout loisir de développer leur remarquable sens du commerce.

Tout resta dans l'ordre tant que les Haoussas et les Igbos restèrent alliés. Mais après l'Indépendance, les Yorubas, qui s'estimaient plus ou moins mis à l'écart, fondèrent un nouveau parti et s'allièrent avec les plus conservateurs des Haoussas. Cette alliance, qui excluait les Igbos, fut ressentie comme le début d'une mainmise ethnique et religieuse sur le pays tout entier, d'autant que les nouveaux alliés parlaient de retirer la gestion des mines et des puits de pétrole aux Igbos.

En 1965, les élections mettaient en présence Haoussas et Yorubas conservateurs d'une part, Igbos et Yorubas progressistes de l'autre. Avec le soutien plus que probable des Britanniques, le vote fut truqué et les premiers remportèrent la victoire, avec une écrasante majorité. La réaction ne se fit pas attendre : un premier coup d'Etat igbo fut mené le 15 janvier 1966 et, dans les semaines qui suivirent, le chef des putchistes, Johnson Aguiyi Ironsi remettait en cause le principe de la Fédération.

Ce fut à ce moment que, dans le Nord, débutèrent les premiers massacres d'Igbos ...

Une fois qu'elle est lancée, il devient difficile de désamorcer une machine infernale. Après l'assassinat d'Ironsi, le 29 juillet, la junte militaire, à majorité musulmane, confie le pouvoir à un chrétien, le général Yakubu Gowon. Malgré les tentatives de celui-ci pour ramener le calme, les pogroms anti-igbos continuent de plus belle. Et puis, Gowon, que les Igbos accusent déjà de se montrer plutôt tiède en ce qui concerne la répression des massacres, fait passer la gestion des puits de pétrole et des mines de charbon sous son contrôle.

Odumegwu Ojukwu, gouverneur militaire de la région de l'Est, refuse alors tout net de reconnaître le nouveau gouvernement fédéral. En janvier 1967, le Ghana tente une médiation mais la volonté du général Gowon de conserver le pétrole et le charbon sous l'emprise fédérale va être la goutte d'eau qui fait déborder le vase. L'Est du Nigéria fait sécession le 26 mai et, le 30, la République du Biafra est proclamée. Elle aura pour symbole, au coeur de son éphémère drapeau, un demi-soleil d'or qui donne son nom au roman de Chimamanda Ngozi Adichie.

samedi, juillet 24 2010

21 Avril 1720 : Antoine Hamilton

21 avril 1720, St-Germain-en-Laye (Yvelines) : décès d'Antoine (ou Anthony), comte Hamilton, dit Antoine ou Anthony Hamilton, poète, romancier & conteur.

Il naquit dans une famille de vieille noblesse écossaise et catholique, soit en 1645, soit en 1646. En 1651, les Hamilton préfèrent l'exil à la dictature puritaine de Cromwell. C'est donc à Paris et sous le règne de Louis XIII que le jeune garçon fait ses études.

A seize ans, il part pour l'Angleterre sur laquelle règne désormais Charles II. Il y rencontre le comte de Gramont, alors en visite à la cour anglaise, et sympathise avec ce libertin aimable et brillant qui devient d'ailleurs son beau-frère en 1663. Lorsque le nouveau couple rejoint la France, Antoine les suit avec leurs bagages.

A vingt-trois ans, il entre comme officier dans un corps de "gendarmes" anglais appartenant à l'armée royale française. Mais, le mal du pays se faisant sentir, il repart pour l'Angleterre en 1678. Ce n'est cependant qu'à l'avènement de James (Jacques) II, en 1685, que Hamilton se laisse tenter par la politique. Nommé gouverneur de Limerick, en Irlande, il reçoit avec son titre un régiment d'infanterie.

Lorsque survient le clash entre James II et ses sujets, Hamilton demeure en Irlande et organise la lutte pour la restauration du monarque désormais exilé à St-Germain-en-Laye, sous la protection de Louis XIV. Mais ce combat fera long feu et, en 1695, Hamilton se voit contraint d'emprunter une fois encore le chemin de l'exil.

Désormais, il partagera sa vie entre St Germain et Versailles. Il rencontre le maréchal de Berwick (fils naturel de James II), fréquente les soeurs Bulkeley et la duchesse du Maine (belle-fille de Louis XIV) dans sa petite cour de Sceaux sans oublier sa soeur, Mme de Gramont, si appréciée du Roi-Soleil qu'elle possède sa petite maison dans le parc de Versailles.

Il meurt à St Germain-en-Laye, le 21 avril 1720.

De son oeuvre, on retient avant tout les "Mémoires du Comte de Gramont", inspirés de la vie de son beau-frère, qui furent publiés en 1713 et qu'il avait lui-même rédigés. Il y a aussi ses parodies de contes orientaux qui connaîtront le succès en manuscrit et ne se verront imprimées que dix ans après la mort de leur auteur.

Parmi ses contes les plus célèbres, citons "Histoire de Fleur d'Epine", "Le Bélier" (dédié à l'une des soeurs Bulkeley), "Les Quatre Facardins", "Zeynede" et "L'Enchanteur Faustus."

On citera encore ses poèmes, une traduction de l'"Essay on Criticism" de Pope, un "Dialogue sur la Volupté", le poème allégorique "Les Rochers de Salisbury" et une correspondance impressionnante.

Selon les critiques, y compris Sainte-Beuve qui l'appréciait énormément, le style d'Antoine Hamilton est particulièrement brillant et agile, avec beaucoup de finesse et de recherche dans l'analyse ainsi qu'un sens aigu de l'humour. Si Boileau le tenait pour un disciple de Voiture, la lecture de ses contes parodiques révèle une ironie déconstructrice qui annonce le conte satirique et libertin tel qu'on le rencontrera chez Diderot, Crébillon, etc ... "La Princesse de Babylone", de Voltaire, s'inspire ouvertement de Hamilton.

De nos jours, une partie de ses oeuvres est disponible sur Amazon. Qu'on se le dise : par leur style aussi scintillant que persifleur, elles valent largement le détour et n'ont pas beaucoup vieilli. Lisez-les. ;o)

Au Coeur de l'Affaire Villemin : Mémoires d'Un Rat - Denis Robert

Au Coeur de l'Affaire Villemin - Mémoires d'un Rat Denis Robert

Avec l'ouvrage de Denis Robert, qui, en 1984, faisait ses débuts de journaliste à "Libération" comme dans le métier, se clôt, peut-on dire, la liste des livres à lire sur l'Affaire Grégory.

Mieux vaut en effet laisser de côté les divagations d'un Philippe Besson resservant la sauce éventée de la culpabilité de Christine Villemin - alors même que celle-ci avait été innocentée - dans l'un de ces prétendus "romans" dont doit se contenter aujourd'hui trop souvent la littérature française, ainsi que le "docu-fiction" que l'on doit au commissaire Corazzi, lui aussi persuadé de la culpabilité de la malheureuse mère alors même qu'il n'avait pas encore en mains les pièces du dossier. Tout au plus, par curiosité - car le personnage est si outrancier et si lunaire à la fois qu'on le croirait presque une nouvelle invention des médias - pourrait-on ajouter au trio Sesmat-Lacour-Robert l'autobiographie du juge Lambert : "Le Petit Juge."

Quant à l'ouvrage rédigé par les parents de l'enfant disparu, avec l'aide d'un journaliste qui leur posait des questions, et intitulé "Le 16 octobre", il convient bien entendu de le mettre à part : approche différente, implication absolue dans la noirceur du drame de la Vologne, douleur intense et parfois difficile à supporter tant elle contient de vécu.

Pour en revenir à ces "Mémoires d'un Rat", il faut savoir qu'ils se composent d'une sorte de prologue (assez court) restituant l'époque, les personnages du drame et, de façon générale, tous ses principaux acteurs, suivi des articles publiés par "Libération" et signés par Denis Robert. Précisions tout de suite que les délires durassiens n'y figurent pas et que le journaliste égratigne fortement au passage Serge July, seul responsable semble-t-il de cette entreprise loufoque : "brancher" la pseudo-voyante Marguerite Duras sur l'affaire Grégory.

Denis Robert le dit lui-même : cette affaire lui a appris le journalisme - et le lui a aussi désappris. Toutes proportions gardées, son livre est un peu le pendant de celui de Laurence Lacour à ceci près qu'il se limite à son seul ressenti et que ce ressenti est masculin. Le livre de Lacour est un "pavé" minutieux, la tentative réussie de rassembler un maximum d'informations non seulement sur l'enquête, ses succès, ses dérives mais aussi sur le contexte tout entier de l'affaire : la vue d'ensemble est large. A l'inverse, Denis Robert n'évoque que ce qu'il a vu, éprouvé et retransmis, lui et lui seul. Avec ses doutes, ses mépris, ses dégoûts, ses étonnements aussi. Tels quels, les deux livres se complètent harmonieusement.

Toujours respectueux envers la mémoire de l'enfant assassiné - Grégory est probablement le seul à ne pas être envisagé avec une ironie qui, on le sent bien, a servi et sert encore de carapace au journaliste - Denis Robert brosse des portraits pris sur le vif : ceux des membres de la famille endeuillée, de la tribu Laroche-Bolle, des villageois mais aussi de ses confrères "journaleux" (Jean Ker en prend pour son grade, Gilbert Ouaki, le couple Bezzina, Michel Serres, Catherine Lévitan, etc ...) et, bien sûr, des enquêteurs.

Cependant, au fur et à mesure qu'on avance dans les articles et bien que Robert se défende d'avoir jamais pris position pendant l'Affaire, on se rend bien compte que, inconsciemment ou pas, le journaliste traite certains avec une sorte de tendresse qui adoucit le trait alors que le mépris et la colère montent contre d'autres. Parmi ces derniers, on citera le juge Jean-Michel Lambert (un cas, tout le monde est d'accord là-dessus) et Muriel Bolle, témoin-clef désormais cloîtrée dans la morne répétition de ce que tout le monde pense, sans hélas ! pouvoir le prouver, n'être qu'une accumulation de mensonges.

Intègre ou s'efforçant de l'être au maximum, Denis Robert rappelle son indignation - partagée par tant de Français - quand il apprit les sommes versées pour les photographies du petit Julien Villemin. Mais il note ensuite la manière dont les avocats - de toutes les parties - se payèrent sur l'argent versé par les médas aux différents protagonistes. Et son article final - ou presque - nous rappelle que, à ce petit jeu-là, la famille Bolle-Laroche a, elle aussi, énormément gagné sur le dos des parents de l'enfant assassiné.

Un moment très fort de ces "Mémoires ..." est celui où Robert raconte le rire du fameux Corbeau, enregistré sur une cassette qu'il avait obtenue par la bande et dont une copie fut, plus tard, entendue à l'audience, lors du procès de Jean-Marie Villemin. Bien que l'on se trouve dans un amas d'encre et de papier d'imprimerie, ce Corbeau, on croit l'entendre et le coeur se serre quand on songe que, effectivement, l'Histoire lui a donné raison : aujourd'hui encore, on ne sait toujours pas de qui il s'agissait.

Et le livre s'achève sur l'évocation de la Vologne qui, elle, connaît certainement et le Corbeau, et l'assassin du petit Grégory.

A lire, sans aucun doute. Et à relire. ;o)

vendredi, juillet 23 2010

20 Avril 1942 : Arto Paasilinna

20 avril 1942, Kittilä - Laponie (Finlande) : naissance d'Arto Paasilinna, romancier.

Né en plein exode de la population finlandaise fuyant les armées nazies, le petit Arto naquit dans un camion et aurait pu porter un tout autre patronyme que Paasilinna si son père ne s'était fâché avec ses propres parents au point de vouloir changer de nom. Il se forgea donc celui de "Paasilinna" qui signifierait en finnois "Forteresse de Pierre" et le transmit à ses rejetons.

A treize ans, le jeune Arto entra dans la vie active en exerçant, entre autres, les durs métiers d'ouvrier agricole et de bûcheron. Mais à sa majorité, il décida de reprendre ses études afin de devenir journaliste. Après un an de formation à l'Ecole Supérieure d'Education populaire de Laponie, il devient journaliste-stagiaire au quotidien régional "Lapin Kansa" (= "Le Peuple Lapon.")

De 1963 à 1988, il collaborera à toutes sortes de journaux et revues littéraires. Mais en parallèle, il écrit. En tout et à ce jour, trente-quatre romans et quelques récits non fictionnels. Certains d'entre eux ont été traduits en plus de vingt langues.

Que ce soit dans "Le Lièvre de Vatanen" - peut-être son livre le plus connu, qui fut d'ailleurs porté à l'écran en 1977 - où un journaliste quitte tout pour remonter vers le Pôle en compagnie d'un lièvre blessé qu'il a soigné, ou encore dans "Petits Suicides entre Amis" où le romancier imagine une sorte d'Amicale du Suicide, en passant par le naufrage des héros de "Prisonniers du Paradis" et le road-movie à travers la Finlande d'un géomètre amnésique embarqué par un chauffeur de taxi n'ayant pas grand chose à faire ("La Cavale du Géomètre"), Arto Paasilinna déploie avec un grand talent un sens de l'humour tour à tour discret, grinçant, loufoque, absolument unique en son genre.

Personnages atypiques, intrigues où l'insolite s'infiltre subtilement, amour profond de la Nature, ton alerte et pince sans rire, telles sont les constantes de l'oeuvre d'Arto Paasilinna, assurément l'un des plus grands écrivains finlandais actuels, que nous vous invitons à découvrir ici, sur Nota Bene

Le Bûcher des Innocents - Laurence Lacour

Le Bûcher des Innocents Laurence Lacour

Avec plus de six-cent-cinquante pages, ce livre constitue la somme indispensable pour quiconque tient à mieux connaître les dessous, journalistiques et politiques, de l'Affaire Grégory. A l'époque des faits, son auteur, Laurence Lacour, était la correspondante d'Europe 1 dans l'Est de la France et avait tout juste vingt-sept-ans. A l'issue des neuf ans pendant lesquels l'Affaire ne quittera pas les manchettes des journaux, elle prendra une année sabbatique car, elle l'explique ici avec pudeur mais sans complaisance aucune, pas même pour ses erreurs personnelles, elle ne reconnaissait plus alors la vision du journalisme qui était la sienne à l'origine.

Avec courage, avec impartialité, avec tristesse et colère aussi, "Le Bûcher des Innocents" prouve, si l'on avait encore des doutes sur la question, que, contrairement à ce que l'on pourrait croire en écoutant par exemple Bernard de La Villardière s'emporter sur Direct 8 contre le directeur d'"Ici-Paris", les journaux réputés "à scandales" et qui font effectivement leurs unes en raclant les poubelles, ne sont plus les seuls - et depuis longtemps - à grossir le trait de façon caricaturale et en dépit du bon sens. "Le Figaro", "Le Monde" mais aussi "Le Parisien", "La Croix", "Libération", "L'Humanité" sans oublier "L'Est Républicain" et l'omniprésent "Paris-Match", tels sont les noms des principaux journaux et revues ayant contribué à transformer le meurtre ignoble d'un enfant en lynchage d'une mère et d'un père ravagés par la douleur et l'injustice.

Pour étayer ce travestissement hallucinant de la vérité, nombre de stations-radio (surtout RTL, dominé par le pool Bezzina) et la télévision ont aussi donné de la voix. Tous recherchaient une hallali qui n'a pas eu lieu, tous - ou presque - ont sacrifié à leur folie la mémoire de l'enfant assassiné.

Mois par mois, semaine par semaine, jour par jour et presque heure par heure, depuis le début des faits, en ce 16 octobre 1984, Laurence Lacour raconte ce qui commença comme un fait divers, atroce certes mais perdu parmi les autres faits divers, et se termina par le fameux non-lieu du 3 février 1993 qui non seulement mettait définitivement hors de cause Christine Villemin mais précisait également qu'elle n'aurait jamais dû comparaître devant la Justice.

Elle dit les brumes énigmatiques de la Vologne, les soirées agitées où les journalistes campant à Lépanges reprenaient régulièrement les faits autour de repas bien arrosés, la montée des tensions, le professionnalisme de la gendarmerie, l'amateurisme lunaire du juge Lambert, les obsessions de M° Prompt qui voyait partout des complots de la Droite pour faire renaître la peine de mort et des complots de l'Extrême-Droite contre les honnêtes ouvriers collègues de Bernard Laroche, l'embarras, puis l'agacement de l'Elysée devant les remous suscités par l'Affaire, la course au plus "beau" iscoop/i, à la plus "belle" photo, les tractations des avocats des deux parties pour que leurs clients en tirent un maximum d'argent (et puissent ainsi couvrir leurs honoraires), le rôle ambigu de son confrère Jean Ker, de "Paris-Match", qui, convaincu de l'innocence de Christine Villemin, en viendra aux mains avec Jean-Michel Caradec'h, autre grande pointure de la revue et qui, lui, main dans la main avec le couple Bezzina, s'entêtera à salir la jeune femme par tous les moyens, les sommes plus que conséquentes enfin versées par les rédactions aux "grands reporters" (Caradec'h, Marie-France & Michel Bezzina, etc ...) ainsi qu'aux francs-tireurs (Catherine Lévitan) de la profession.

Mais Lacour dit aussi ses propres doutes, ses certitudes, ses flottements et ce moment terrible où, à l'antenne, elle aura elle aussi un mot cruel envers Christine Villemin. Sans vouloir les dédouaner de la terrible responsabilité qu'ils portent dans le déroulement médiatique de l'Affaire Villemin, il faut bien admettre que les choses ne furent pas toujours simples pour les journalistes. Tantôt sûrs d'eux et arrogants, tantôt déconcertés et hésitants, rares, très rares sont, parmi eux, ceux qui ne changèrent jamais de camp. Selon Lacour, il n'y en eut même jamais qu'un seul, Jean-Michel Hauck, du "Républicain Lorrain." Un seul sur une meute qui, dès les premières investigations, comportait soixante représentants pour cinquante gendarmes ...

Si vous doutez encore que l'Affaire Villemin se transforma très vite en authentique chasse aux sorcières, lisez "Le Bûcher des Innocents" de Laurence Lacour. Et si pour vous, le journal de 20 h, avec ou sans Poivre, ainsi que votre quotidien du matin, sont paroles d'Evangile, lisez-le aussi : ça vous remettra les idées en place. ,o)

mercredi, juillet 21 2010

19 Avril 1824 : Byron

19 avril 1824, Missolonghi, Grèce : décès de George Gordon, lord Byron, poète et dramaturge.

Fils de John Gordon, surnommé "Mad Jack" par ses camarades du régiment de cavalerie où il était capitaine, et de Catherine Gordon de Gight, dont la famille était alliée aux Stuarts, George perdit son père alors qu'il n'avait que trois ans et fut élevé par une mère qui balançait toujours à son égard entre une sévérité excessive et un amour aussi sincère que profond.

En dépit d'un caractère sujet aux sautes d'humeur, il fit de bonnes études universitaires avant d'hériter, à l'âge de 19 ans, de la fortune et du titre de son grand-père.

Depuis déjà quelques années, la poésie constituait, pour le nouveau lord et pair d'Angleterre, le meilleur moyen d'expression. Bien qu'il se fît éditer pour la première fois à compte d'auteur, sa première plaquette : "Les Heures de Loisirs" fut reconnue comme apportant quelque chose de particulier à la poésie anglaise.

Par la forme, la poésie de Byron est classique mais les sujets abordés et plus encore la passion et la révolte avec lesquelles il les traite font de lui le premier des Romantiques anglais.

Certains titres sont évidemment plus célèbres que d'autres. On citera : "Le Corsaire" et, évidemment, "Childe Harold." Parmi les pièces présentées par Byron, on se rappelle aussi"Manfred."

Et, pour peu que l'on soit un tant soit peu anglophone, on ne peut que rester émerveillé devant la beauté, la cadence et la flamme des strophes, devant l'esprit, tour à tour lyrique et féroce, qui les anime.

Car Byron, qui était né avec ce que l'on nomme un pied-bot, a toujours eu pour objectif de se surpasser, aussi bien sur le plan purement physique que sur le plan artistique. Il y parvint sur les deux plans et son oeuvre poétique est absolument sans égale. Le seul poète qu'on peut lui associer est Robert Burns.

Esprit brillant et tourmenté, Byron mena une vie excentrique, affichant plus ou moins une bisexualité scandaleuse, se mariant apparemment pour de simples raisons d'argent, liant avec sa soeur, Augusta, des liens tels qu'il en naquit une petite fille, semant maîtresses et amants aussi naturellement qu'il composait des vers.

Profondément celte par son enfance, qu'il passa en Ecosse, il afficha toujours un mépris certain, voire une haine absolue de l'Angleterre, allant même, dans son admiration pour Napoléon Ier, jusqu'à dédier à l'Empereur déchu une "Ode" qu'il signa en 1814.

Il voyagea énormément en Europe et, sur la fin de sa vie, s'engagea en faveur des patriotes grecs qui voulaient obtenir leur indépendance.

C'est à Missolonghi qu'il fut touché par une fièvre des marais qui, mal soignée, devait l'emporter aux petites heures de ce fatal 19 avril 1824.

Apprenant la nouvelle, le jeune Tennyson, alors âgé de 15 ans, s'enfuit dans les bois et grava sur un arbre : "Byron est mort ..."

Il Etait Une Fois & Pour Toujours - Alison Lurie

Boys & Girls Forever Traduction : Emmanuelle Fletcher

Ce volume peut se lire comme un complément de "Ne Le Dites Pas Aux Grands." Lurie y a rassemblé les notes et les articles qu'elle n'avait pas réussi à placer dans le précédent ouvrage et c'est là également qu'elle étudie les quatre seuls cas européens qu'elle ait pris en compte : Hans-Christian Andersen, Carlo Collodi, Tove Jansson et Laurent de Brunhoff.

Au contraire de Moumine le Troll, création de la Finlandaise Tove Jansson, et de Babar l'Eléphant, imaginé par Jean de Brunhoff et repris par son fils, Laurent, l'oeuvre d'Andersen comme celle de Collodi affichent clairement les racines qu'elles plongent dans le monde adulte. Andersen lui-même était étonné de voir nombre de ses contes recommandés aux enfants. Quant à Collodi, l'intégralité de l'intrigue qu'il a imaginée, bien éloignée de l'ersatz (sympathique mais très édulcoré) mis en images par Walt Disney, s'apparente plus au roman noir teinté de fantastique qu'au conte pour enfants, fût-il du type "Barbe-Bleue." L'un des mérites d'Alison Lurie est non seulement de l'apprendre à ses lecteurs américains mais aussi de nous le rappeler, à nous autres, Européens.

Sinon, les auteurs anglo-saxons ont toujours la part belle dans ce second volume : Franck Baum, "papa" du Magicien d'Oz et de la petite Dorothy (ce que l'on ignore souvent, c'est qu'il n'y a pas une mais toute une foule d'aventures de Dorothy qui, toutes, se situent au Pays d'Oz), Louisa May Alcott et ses "Quatre Filles du Dr March", la "Boîte à Délices" de John Masefield, le Dr Seuss (Theodore Seuss Geisel, très connu aux USA), Salman Rushdie ("Haroun et la Mer Aux Histoires") et quelques autres encore.

Parmi eux, j'ai été assez surprise de découvrir Walter de La Mare, l'un des auteurs favoris de Lovecraft, auteur de nouvelles au fantastique subtil et d'un roman dont l'héroïne, Miss M., est une naine. Le chapitre que lui consacre Alison Lurie m'a laissée perplexe car elle non plus ne paraît guère convaincue.

Bien entendu, il est aussi fait mention ici d'un certain jeune sorcier nommé Harry Porter et de sa créatrice, J. K. Rowling. Bien que Lurie ait probablement fait paraître son livre avant la parution du quatrième tome, "Harry Potter et la Coupe de Feu", l'analyse qu'elle fait de la saga potterienne, opposée aux remugles bassement christianisés de Tolkien et de C. S. Lewis (auteur du "Monde de Narnia"), est remarquable de finesse - et de prescience.

Bref, un second volume indispensable pour tous ceux qui ont lu "Ne Le Dites Pas Aux Grands." ;o)

Ne Le Dites Pas Aux Grands - Alison Lurie

Don't Tell The Grown-Ups Traduction : Monique Chassagnol

Voici un essai de très grande qualité sur la littérature enfantine anglo-saxonne dont l'Européen continental ne connaît pas toujours les grands noms. Les quatre premiers chapitres traitent cependant du conte de fées et des histoires pour la jeunesse en général, ce qui explique les allusions aux frères Grimm et aux racines européennes de ces histoires que, avec le français Charles Perrault, ils furent parmi les premiers à rassembler.

Lurie saisit d'ailleurs l'occasion de nous rappeler que, à l'origine, beaucoup de ces contes comportaient ce que nous appellerions aujourd'hui des scènes gore et que personne ne semblait s'en émouvoir. (Sur ce plan, on pourra consulter de façon appréciable, mais sur un autre niveau, le très intéressant ouvrage de Bruno Bettelheim sur la psychanalyse appliquée aux contes de fées. Pour ses livres sur l'autisme, par contre, passez votre chemin. )

En effet, outre les marâtres qui, reines ou paysannes, finissent très mal parce que condamnées à cracher jusqu'à leur dernière heure crapauds venimeux, serpents, araignées et autres charmantes petites bêtes, on pense tout de suite à l'histoire si représentative de Hansel & Gretel, ces deux enfants qui - en état de légitime défense, certes - n'hésitent pas à pousser dans son four l'horrible sorcière-ogresse qui prétend les dévorer rôtis. Comme quoi, le monde de l'enfance et les récits qu'on s'y chuchote ont toujours fait montre d'une cruauté qui, hélas ! fait partie de la vie elle-même. Alison Lurie déplore d'ailleurs - et je partage son opinion - que, de nos jours, on tende à supprimer les fins atroces (mais très morales, somme toute) des contes de notre enfance sous le prétexte plus que douteux qu'il ne faut pas traumatiser les enfants.

Mais il y a plus étrange : ceux-là mêmes qui veulent à tous prix "protéger" les pauvres petits des horreurs prétendument distillées par les contes de fées ne semblent avoir aucun scrupule à les laisser béer devant n'importe quel programme télévisé ou jeu vidéo bien sanglant ... ;o)

A compter du cinquième chapitre, Lurie passe du général au particulier en évoquant les univers de Beatrix Potter, Frances Hodgson Bennett (créatrice du petit lord Fauntleroy et de bien d'autres petits héros), d'Edith Nesbit (auteur de la fin de l'ère victorienne qui fut la première, semble-t-il, en tous cas en Angleterre, à écrire sans condescendance pour les enfants), d'A. A. Milne (immortel auteur du non moins immortel Winnie l'Ourson), sans oublier James Barrie et son Peter Pan ainsi que le grand mais méconnu T. H. White, auteur d'une réécriture des chroniques arthuriennes à l'usage des enfants et des adolescents.

Lurie use d'un langage tout à fait accessible aux profanes, ne fait pas dans la pédanterie et nous fait partager sa passion pour un thème qu'elle maîtrise mais dont on regrette qu'elle ne puisse le traiter dans son intégralité. On rêverait par exemple de lire son avis sur la saga de Mary Poppins et à la vie de sa créatrice, Pamela L. Travers, ou bien encore nous confier ce qu'elle pense d'Enid Blyton et de ses séries "Mystère" et "Club des Cinq" à moins qu'elle ne préfère demeurer en terre américaine avec l'analyse des aventures de Nancy Drew-Alice Roy ou des Frères Hardy.

Mais enfin, tel qu'il est, "Ne Le Dites Pas Aux Grands" se révèle un ouvrage de tout premier ordre, à lire et à conserver. ;o)

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