Une mauvaise surprise
Par Pénélope Wise le lundi, 23 août 2010, 23:46 - Lien permanent
Regarde au loin ton chemin mais concentre-toi seulement sur les obstacles à portée de main
(Daniel Desbiens)
- Et oui, c'est moi ! Épatée, hein ?
- Mais enfin, qu'est-ce que tu fais là ?
- Je n'ai pas résisté à l'appel de la scène, que veux-tu. Une pièce de Storey, ça ne se refuse pas. Et puis, quel casting ! Non vraiment, je ne pouvais pas louper ça. Tu vois, j'ai mon billet moi aussi, raille-t-il en plaçant sous mon nez une enveloppe identique à celle que je tiens, serrée contre ma poitrine.
Il fait un tour sur lui même et écarte les bras tout en observant le plafond sculpté du grand hall.
- Quel standing ce théâtre tout de même. L'un des plus beaux de Londres. Te rends-tu compte ? Et nous sommes là, toi et moi.
- Que veux-tu dire par toi et moi ?
- Tu veux tout savoir n'est-ce pas ? Quelle coquine tu fais.
Il passe un bras autour de ma taille et approche son visage du mien.
- Moi aussi je suis venu pour te remettre sur le droit chemin, me chuchote-t-il à l'oreille.
Je me dégage lentement de son étreinte, repousse son bras et recule d'un pas, alarmée par le ton équivoque de sa voix.
- Jérôme, j'ai peur de mal te saisir.
- Ne te fais pas plus bête que tu ne l'es, Pénélope. Tu comprends très bien où je veux en venir.
- Non, je ne vois pas.
- Tu ne vois pas ?
- Non, vraiment pas.
- En es-tu bien certaine ?
- Mais oui, absolument. Et maintenant, vas-tu me dire ce que tu fais à Londres ?
- Très bien. Laisses-moi réfléchir...
Vois-tu, j'ai lu récemment tes derniers écrits. Du grand art, incontestablement. Non, sérieusement. Très émouvant; surtout la séquence visant à sortir ton bien aimé du guêpier sectaire où il s'est fourré. Impressionnant de sincérité ou devrais-je dire, de naïveté. D'ailleurs, je voulais te poser la question; as-tu véritablement dialogué avec lui via un site de rencontre ? Pour de vrai ? C'est incroyable. Jamais je n'aurai pensé qu'il était si simple de communiquer avec des individus de son acabit. Les gens de sa trempe son habituellement si protégés. Pourquoi prendrait-ils le risque de dialoguer ouvertement avec le péquin « lambda » ? C'est à n'y rien comprendre.
Abasourdi par les propos de Jérôme et par sa jalousie malsaine, je décide de ne pas envenimer la situation et l'écoute sans mot dire. Du coin de l'oeil, j'observe Karine et prie pour qu'elle nous rejoigne au plus vite.
Jérôme me passe les mains devant les yeux.
- Ohé princesse, tu m'écoutes ?
- Oui je t'écoutes, dis-je sur un ton aussi égal que possible. De toute mes forces, je me concentre sur ma respiration afin de ne pas laisser l'angoisse qui m'assaille gagner d'avantage de terrain.
- Tu veux savoir par quel heureux hasard j'ai atterri ici ?
- Oui, j'aimerais beaucoup.
- C'est très gentil ça. Je te remercie de ton intérêt. Cela me touche infiniment.
Et bien, comme je te l'ai dit tout à l'heure, je t'ai lu; et j'ai constaté que tu te fourvoyais lourdement. Alors j'ai profité d'une opportunité de mission sur Londres pour demander à Luc de m'envoyer à la place de Bertrand. Ce qu'il a accepté immédiatement, comme tu peux l'imaginer. N'oublies pas qu'il a une confiance absolue en moi ! Il m'a confié t'avoir accordé quelques jours pour, disons, régler une « affaire personnelle ». Alors tu penses bien que je n'ai pas mis longtemps pour faire le rapprochement et j'ai sauté sur l'occasion pour venir te reprendre à ton bellâtre. Tu comprends, je veux t'éviter de tomber de haut et de souffrir inutilement. Et puis, rajoute-t-il en me passant la main dans les cheveux, tu sais combien je suis amoureux de toi.
- Arrête ça immédiatement Jérôme, lui dis-je en repoussant sa main.
- Voyons Pénélope, surenchérit-il, quelle personne sensée penserait qu'une personnalité d'un tel niveau vivrait l'amour fou avec une anonyme ? Il n'y a que toi et ton romantisme forcené pour croire à de telles sornettes. Les stars ne se fréquentent qu'entre elles, ma beauté. Elles restent dans le même cercle, indéfiniment. Il leur faut rencontrer l'exception pour les pousser à sortir de leur monde. Vois-tu, les êtres vivants se rapprochent parce-qu'ils se reconnaissent dans l'autre. C'est une règle immuable, et incontournable. Ils peuvent ainsi se comprendre, et donc s'aimer. Mais toi, qui es-tu pour penser que quoi que ce soit chez toi puisse, ne serait-ce qu'attiser sa curiosité ?
Je mûris une réplique sanglante et m'apprête à la lui lancer au visage, mais le cordial « Bonsoir » de Karine me stoppe dans mon élan.
Jérôme, instantanément charmé, laisse en friche notre différent et lui serre longuement la main.
- Ah, Karine, tu tombes bien, interviens-je. Laisses-moi te présenter Jérôme, un collègue de travail.
- Vos yeux sont un conte de fées à eux seuls, chère mademoiselle, la complimente-t-il avec un outrecuidant sans-gêne.
- Enchantée de faire votre connaissance, lui répond poliment Karine, sans se départir de son calme.
- Pas autant que moi, lui répond-il pompeusement.
- Vous venez également voir la pièce ?
- Tout à fait. Il y a des mois que j'attends ce grand moment, souligne-t-il en m'adressant au passage un regard significatif.
Karine note mon trouble et interrompt spontanément leur charmant badinage.
- Tiens ma bichette, j'ai été nous chercher de quoi nous rafraîchir, me dit-elle en me tendant un verre rempli d'eau et de glaçons.
- Excusez-moi, l'interrompt Jérôme. Où avez vous trouvé ça ?
- Là-bas, le renseigne-t-elle. Vous voyez la petite loge à côté des escaliers ?
- Ah, oui. Parfait. Je m'y rends de ce pas. Espérons que cela m'aidera à étancher ma soif, gouaille-t-il en me déshabillant du regard.
- J'ai comme dans l'idée qu'une boisson alcoolisée aurait été mieux accueillie, me souffle Karine à mi-voix alors qu'il s'éloigne.
- Tu n'as pas idée.
Karine ressent aussitôt mon malaise et s'inquiète de la situation.
- Tu as des problèmes avec ce débile ?
- C'est peu dire.
- Dis-moi Pénélope, ôtes-moi d'un doute. Ce mec n'a tout de même pas planifié de te retrouver ici contre ton gré pour te pourrir la soirée !
- Si, justement.
- Mais pourquoi ce soir particulièrement ?
- D'après toi ? Il veut à tout prix empêcher que ma destinée s'accomplisse. Depuis des mois, il s'est mis dans le crâne qu'il est l'homme de ma vie et me poursuit de ses assiduités. Au début, je pensais qu'il était simplement trop épris et je pardonnais ses maladresses. Mais je réalise qu'il est cynique, calculateur et malsain. Il n'a pas supporté que je lui préfère un autre, et encore moins que ma passion soit guidée par des paramètres souverains, trop puissants pour que quiconque puisse les contrôler. Mais quoi qu'il fasse il ne m'arrêtera pas. On ne barre pas la route au destin.
La sonnerie annonçant le début de la représentation retentit dans tout le théâtre, coupant court à la conversation. Karine me prend par le bras et m'entraîne vers l'escalier menant aux stalles.
Jérôme nous emboîte le pas.
- Attendez-moi mesdemoiselles. Je vous suis.
Karine, irritée par son manque de courtoisie, se retourne vivement vers lui.
- Bon, écoutez. Je ne vous connais pas mais il me semble entrevoir que vous n'êtes pas le bienvenu. Alors je vous prierai de nous laisser tranquilles.
- Oh, mais ce n'est pas à vous d'en juger, ma chère. C'est à Pénélope.
- Pénélope est là pour rencontrer quelqu'un et croyez-moi, je veillerai à ce qu'elle l'approche.
Jérôme se tourne vers moi, provocateur.
- Oh, mais c'est qu'elle a du tempérament ta copine. Je pense que la soirée risque d'être mémorable.
Vos billets s'ils vous plaît, nous coupe l'ouvreuse à l'entrée des stalles.
Alors que je lui tends nos deux tickets, je n'ai qu'une idée en tête : faire intervenir un vigile pour que Jérôme cesse de nous importuner; lorsqu'elle lui spécifie que la place qu'il a réservé se trouve dans une autre partie de la salle. C'est un véritable miracle. J'en sauterais presque de joie.
Visiblement dépité, Jérôme souscrit et se dirige dans la direction opposée, non sans nous avoir spécifié qu'il nous retrouverait dès la fin du spectacle.
- Pas d'inquiétude ma bichette, me rassure immédiatement Karine. Si j'ai décidé de te suivre dans cette aventure, ce n'est certainement pas pour qu'un boulet t'arrête à quelques minutes de la victoire. Et puis, il faut faire confiance au destin, pas vrai ? me tranquillise-t-elle encore. Allez, respire un grand coup. Il est là, dans ce théâtre, juste à deux pas de toi. Dans quelques minutes, tu vas enfin le revoir. Et si vous êtes véritablement fait l'un pour l'autre, la vie ne laissera pas un ersatz te gâcher le plaisir. Elle l'évincera, c'est joué d'avance.
Émue par la conviction dont Karine fait preuve, anxieuse de connaître de quoi seront faites les deux prochaines heures, exaltée à l'idée de pouvoir me plonger toute entière dans la contemplation silencieuse et admirative de celui que j'ai tant attendu, je ne peux retenir un sanglot.
- Merci Karine. Merci pour tout.
- Pas de problème, avec plaisir. Les amis, c'est fait pour ça non ? Tiens, dit-elle en montrant de son index deux fauteuils vides. Je crois que ce sont nos sièges.
- Oui, c'est bien ça, dis-je en vérifiant sur les billets. Places A8 et A9.
- Nickel. Troisième rang et en plein milieu en plus. C'est nickel. Et puis tu as vu, on est tout près de la scène. Quand il va se pointer, on va en prendre plein la vue.
- C'est le moins qu'on puisse dire, dis-je, impatiente de vivre cette nouvelle rencontre.
- Bon ben, on s'assoit ?
- Et comment, plutôt deux fois qu'une !
- Au fait..., dit-elle en s'asseyant.
- Quoi ?
- Il faudrait peut-être que tu le boives, ton verre d'eau, me chahute-t-elle. Cela t'évitera de lui tomber dans les bras tout à l'heure, terrassée par le manque de minéraux.
- Ne dis pas de bêtises, dis-je, troublée par l'image que son allusion fait naître dans mon esprit.
Les mains tremblantes, je porte le verre à mes lèvres et manque de répandre son contenu sur le sol.
- Et bien, cela te fait de l'effet de revoir l'homme de ta vie, commente-t-elle avec humour. Tiens-le donc à deux mains avant de provoquer une catastrophe, plaisante-t-elle de nouveau, et poses donc tout ton bardas par terre. Tu auras tout le loisir de lui remettre tout à l'heure.
- Il me tarde, dis-je au comble de l'excitation.
Le grand lustre de cristal s'éteint doucement et la pénombre envahit lentement la salle.
Karine me prend la main et se penche vers moi.
- Bonne pièce ma poule.
Je la regarde et lui rend son sourire avant de tourner mon visage vers l'avenir...
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