- C'était génial Notting Hill, hein ? me lance Karine pour tenter de me sortir de mon mutisme.
J'ouvre à peine la bouche pour lui répondre un « Hum, hum » tout juste audible.
- Et le marché de Portobello ? C'est incroyable tous ces exposants quand même. Sur combien de centaines de mètres peuvent bien s'étaler tous ces commerçants ? C'est complètement démesuré. Et les antiquités ? Non mais tu as vu ça ? Des tueries.
Elle marque une pause pour prendre le temps de rassembler ses idées.
- Qu'est-ce que j'aurais aimé acheté un de ces snakes ! Ils étaient vraiment superbes. Mais bon, soixante quinze livres sterling pour un bracelet en argent, ça fait mal tout de même, tu ne penses pas ?
- Si, si, dis-je perdue dans mes pensées.
Karine, inquiète de la distance que j'affiche, s'enquiert de ma santé mentale.
- Dis-donc, c'est une épreuve de force de te faire parler cet après-midi. Qu'est-ce qui se passe ?
Je me retourne vers elle, les yeux hagards.
- J'ai peur. Je crois que je ne vais pas y aller.
- Où ça ?
- Au théâtre.
Karine me regarde, éberluée.
- Non mais, tu ne vas pas bien ? Cela fait des mois, que dis-je, des années que tu me parles de ton prince charmant. Depuis toujours, tu le cherches, tu le veux et tu le désires; tu le croises enfin à Los Angeles, les indices que tu récoltes depuis t'annoncent un tirage gagnant et tu craques au moment où tu touches enfin la victoire du doigt ? C'est quoi ? De la dégonfle ou la peur de gagner ?
Je réfléchis quelques secondes à ce qu'elle vient de dire avant de lui répondre.
- Un peu des deux, je crois.
- Et bien il va falloir dominer tes angoisses et ton manque de confiance, sans quoi tu risques de manquer le coche. Tu l'as manqué de peu à Venice, ne vas pas passer à côté une fois encore. Tu n'auras pas de troisième chance, Pénélope.
Elle se redresse, tend le cou et regarde au dehors.
- Viens, suis-moi. On va descendre ici. Avec un peu de pot, on pourra attraper le bus tout de suite et rentrer à temps à l'hôtel.
- On ferait peut-être mieux de nous rendre directement à une station de métro, sinon j'ai bien peur qu'il nous faille directement sauter dans les robes sans même prendre le temps de nous doucher.
- T'inquiètes, on va y arriver. Arrêtes de flipper, me lance Karine avec une pointe d'énervement dans la voix.

Après deux ou trois tentatives infructueuses pour localiser le bon arrêt de bus, et malgré toute la bonne volonté dont font preuve les londoniens pour nous renseigner, force est de constater que nous n'arriverons pas à trouver le fameux « 380 ».
En désespoir de cause, nous demandons où se trouve le métro le plus proche et courrons sur plus de quatre cents mètres pour nous engouffrer dans la première rame venue. Comble de malchance, nous ne montons pas dans le bon train et finissons au terminus, à l'opposé de la direction qu'il nous fallait prendre.
- Et merde, c'est pas vrai. On ne va jamais y arriver, dis-je, au comble de l'énervement.
Karine, irritée par mon manque de sang froid, commence à perdre patience.
- Bon, on ne va pas s'exciter pour rien, d'accord ? On va revenir sur nos pas et repiquer sur la Picadilly Line. Ensuite, il ne nous restera qu'un changement. On prendra la Northen Line et on sera à King's Cross dans moins de vingt minutes.
- On est trop limite. C'est fichu ! Nous devons être au théâtre une heure avant le début du spectacle pour récupérer les billets. Ensuite, les guichets ferment.
- Mais non ce n'est pas foutu. On va faire vite et puis c'est tout. Ce n'est pas la peine de stresser d'avantage. Tu l'es déjà bien assez énervée comme ça.


Une course effrénée s'ensuit dans un incroyable dédale d'immenses couloirs. Un quart d'heure plus tard nous déboulons à King's Cross, échevelées et essoufflées, puis entamons un sprint endiablé sur le dernier kilomètre qui nous sépare de l'hôtel.
Dans la chambre, le rythme va bon train. Nous nous jetons sur nos valises, en sortons nos tenues de soirée, décidons tout de même de nous rafraîchir, nous maquillons à la va-vite et redescendons en grande pompe pour arpenter la rue, moi en fourreau de soie grise et Karine en robe bouffante de crêpe marron.
Soudain, au bout de cinq cent mètres de marche forcée, elle s'arrête brusquement et se tourne vers moi.
- Tu as pris le sac que tu avais prévu pour lui ?
Je la regarde, figée sur place, incrédule, terrorisée à l'idée d'un autre contretemps. Vu l'heure, nous ne pouvons plus nous permettre le moindre retard supplémentaire.
Karine réagit instantanément.
- Où as-tu mis ton sac ?
- Dans la poche intérieure de ma valise. C'est tout simple, il n'y en a qu'une.
- Tout est dedans ?
- Oui, tout y est.
- Okay, tu ne bouges pas d'ici et tu m'attends. Je fonce le chercher.
- D'accord, je reste là.
Je me dépêche, me lance-t-elle avant de repartir au pas de course en direction de l'hôtel.
Les cinq minutes que je passe à l'attendre me paraissent interminables. Mon coeur bat la chamade. Je suis partagée entre l'excitation extrême et l'envie de hurler tant l'angoisse qui m'étreint est forte. Les passants me jettent des coups d'oeil amusés. L'un d'entre eux me baptiste même du sobriquet de Pretty Woman. Je lui adresse un sourire crispé et m'allume une autre cigarette.
Prise de tremblements, les mains moites et le visage couvert de sueur, j'adresse une prière silencieuse au Très Haut.
Seigneur tout puissant, je t'en supplie. Fais qu'elle revienne vite. A peine ai-je le temps de parfaire ma supplique que Karine apparaît au détour d'une ruelle, courant à ma rencontre, jupons au vent. Instinctivement, je vérifie qu'elle a bien dans sa main l'indispensable sac et son précieux contenu. Je ne peux réfréner un immense soupir de soulagement et m'empresse de la prendre dans mes bras.
- Merci Karine. Tu es géniale.
- Pas de quoi. Quelle heure est-il ?
- Sept heures moins le quart.
- Allez, c'est parti. Si on se débrouille bien, on y sera pour sept heures.

Nous reprenons notre course et pénétrons dans la station de métro quelques minutes plus tard, sans nous préoccuper outre mesure des regards étonnés, des gloussements étouffés ni même des commentaires obligés que suscitent nos tenues. Il est vrai que deux jeunes femmes arpentant les couloirs du métro londonien vêtues de robes de soirée a quelque chose d'atypique. Pourtant le moment demeure magique, comme sorti tout droit d'un rêve.
Malgré la forte contrariété que provoque notre retard, en dépit de l'appréhension qui m'oppresse la poitrine et me serre la gorge, je parviens à oublier quelques instants l'immense défi qu'il va me falloir relever dans les heures à venir.
Ma vie entière dépend du comportement que j'adopterai lors de ce moment unique, rare, essentiel, et de la conviction que mettra mon double à répondre à mon appel; et cependant, à ce moment précis, plus rien ne m'atteint. Le monde n'existe plus. Je me sens comme Cendrillon se rendant au bal. Durant toute la durée du trajet jusqu'à Leicester Square, je prends soin de tenir bien serrée la traîne de mon fourreau et vérifie qu'elle ne soit ni tâchée, ni accrochée par les voyageurs qui se pressent en masse dans les wagons. Karine m'englobe d'un regard qui en dit long, manifestement stupéfiée par la force des sentiments qui m'animent, décidément amusée par le caractère rocambolesque de la situation.
- C'est fou quand-même. On dirait vraiment que tu te rends à un rendez-vous galant.
- Mais c'est le cas ! Te rends-tu compte de l'énormité du moment ? Je vais enfin retrouver l'homme que le destin a placé sur mon chemin, et m'a repris. Je vais de nouveau pouvoir me perdre dans ses yeux et m'y prélasser pour le restant de mes jours. Je l'ai tellement cherché Karine. Toute ma vie j'ai prié pour qu'il vienne et un beau jour, il est apparu. J'ai pu entrevoir un court instant la vision de la perfection, du bonheur suprême, de la paix retrouvée. Et puis l'épreuve a commencé. Des mois durant, j'ai du me battre pour prouver la force de mon amour, pour mériter le droit suprême de redonner à mon âme son autre moitié, de la sentir se reconstruire. Ce soir, je vais enfin pouvoir goûter au fruit de la félicité et m'abandonner à l'extase.
Submergée par l'émotion, j'en oublie jusqu'à mes trente huit ans, jusqu'à ma condition de mère de famille, de femme raisonnable, d'ex-épouse. Je redeviens libre, pure, innocente, intacte et renais de mes cendres avec un plaisir d'une intensité insoupçonnée.
Karine, finalement gagnée par mon exaltation, passe un bras autour de mes épaules.
- Tu es magnifique ma poule. ça va marcher, c'est sur. Il va te voir, tomber à genoux..., et dans six mois on est de mariage, plaisante-t-elle en éclatant de rire.
Sa fraîcheur me ressource et m'apaise. Elle agit sur moi comme une bouffée d'oxygène. Sa présence à mes côtés dans cette étape primordiale de mon existence est un don du ciel, une bénédiction. Elle est la meilleure des amies, la plus désintéressée et la plus tolérante qui soit. Nombreux sont ceux qui passent une partie de leur existence privés de la qualité d'une telle relation et à qui je souhaite, dans l'euphorie du moment, de vivre une amitié comme celle-là.
- Je t'adore, lui dis-je dans un élan d'affection.
- Moi aussi je t'adore, me répond-elle en m'embrassant sur la joue.

Enfin, le wagon s'immobilise et les portes s'ouvrent.
Leicester Square.
- Cette fois on y est, commente Karine, les yeux pétillants de malice. Plus que quelques mètres à parcourir avant la grande conjonction.
- La vache ! Je suis morte de peur, lui réponds-je la gorge serrée.
- Jusque là, tout est normal, plaisante-t-elle de nouveau. Allez, dans deux secondes on est dehors. Tu as le sac ?
- Je ne le lâche pas.
Durant toute la remontée vers la sortie, nos yeux se posent sur le mur qui longent l'escalier roulant. Une incroyable quantité d'affiches publicitaires vantent la qualité et le caractère exceptionnel des pièces de théâtre et des comédies musicales qui se jouent actuellement au coeur de Londres. Alors que nous montons les dernières marches, Karine se jette sur l'une d'elles et caresse le visage de l'homme qu'elle y voit promotionné avant de s'adresser à lui.
- A tout de suite mon petit loup !
Je ne peux m'empêcher de sourire, émue et réjouie par sa sincérité et sa spontanéité, touchée par son enthousiasme.
A mon tour, je caresse le visage tant aimé et lui souffle un baiser.
- Je suis là mon amour. Attends-moi, j'arrive !

Hommes, femmes et enfants déferlent dans la rue par centaines. Il règne au dehors une incroyable effervescence. L'avenue principale est déjà noire de monde. Un nombre incalculable de taxis, de voitures, de limousines et de rickshaws s'entrecroisent comme dans une danse savamment orchestrée. Il nous est pratiquement impossible de nous mouvoir, prisonnières des mouvements de foule, et c'est en trépignant que je descends la rue, précédée de Karine qui me tient solidement par la main.
- C'est par où déjà ? me crie-t-elle.
- Tout droit. Tu descends encore un peu puis tu traverseras la rue juste au niveau de ce théâtre, là-bas.
- Et ensuite ?
Ensuite, on s'engagera dans la petite ruelle que tu vois, tout de suite à gauche.
- ça roule. Quelle heure est-il ?
- Dix-neuf heures dix.
- C'est bon. On y est.
Nous donnons des coudes, jouons des épaules et finissons, non sans peine, à sortir de la cohue. Dans un ultime effort, nous entamons notre dernier sprint, traversons à la hâte St Martin's Ct. puis tournons à droite et redescendons St Martin's Lane en courant, jusqu'aux colonnades blanches du théâtre. Tout en contemplant la beauté de sa façade, nous nous accordons une minute pour reprendre notre souffle et constatons que peu de personnes se pressent devant les guichets. La majorité des spectateurs doit déjà être assise en salle.
- Tu va nous attraper les billets ? me demande Karine.
- Tu crois que ce n'est pas trop tard, qu'ils vont nous les donner ?
- Mais bien sûr, quelle question. Allez, vas-y. Je t'attends.
Le vigile à l'entrée m'indique du doigt le guichet vers lequel je dois me diriger. Sans plus attendre je me précipite vers la première hôtesse que j'aperçois et lui donne mon nom, mes numéros de réservation et de transaction internet. Sentant mon appréhension, elle sort d'une boite cartonnée une enveloppe cachetée et me la tend avec un généreux sourire.
- Merci beaucoup. Merci encore, lui dis-je soulagée.

Au bord de l'explosion, je m'apprête à rejoindre Karine et vais pour brandir l'inestimable sésame au-dessus de ma tête, comme un trophée. Lorsque j'entends quelqu'un m'adresser la parole.
- C'est pour moi que tu t'es fait belle comme ça ?
Horrifiée par l'intonation de la voix que je me refuse à reconnaître, je me retourne et constate ce que je redoutais.
- Jérôme !?