Le grand saut
Par Pénélope Wise le lundi, 9 août 2010, 23:19 - Lien permanent
Très haut dans le ciel sont mes aspirations les plus élevées. Il se peut que je ne sois pas en mesure de les atteindre, mais je peux regarder en haut pour voir leur beauté, croire en elles et tenter de les suivre.
(Louisa May Alcott)
Quatre heures vingt du matin. J'enfile mon pardessus molletonné et m'apprête à sortir les bagages sur le trottoir. Un dernier coup d'oeil à l'intérieur pour vérifier que tout est en ordre puis je me dirige vers la porte d'entrée et m'apprête à la refermer derrière moi à double tour. La sonnerie du téléphone m'arrête dans mon élan. Je regarde l'afficheur de mon portable et décroche précipitamment le combiné.
- Allô, Pénélope ?
- Karine ?!
- Écoutes, je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Mon réveil n'a pas sonné. Je ne comprends pas. Thierry vient tout juste de me réveiller. Heureusement qu'il était là. Bon, je saute dans mes affaires et j'arrive. Tant pis pour le café et la douche.
- D'accord, pas de problème. Je t'attends, lui réponds-je en prenant sur moi de ne pas hurler de rage.
Depuis notre rencontre, il y a cinq ans de cela, Karine montre une étonnante propension à agir à l'inverse de ce qu'il faudrait faire et s'arrange toujours pour arriver en retard à n'importe quel rendez-vous, aussi important soit-il. Mais fort heureusement dotée d'un tempérament extrêmement persuasif et d'un physique à faire pâlir un moine, Karine continue de réussir dans la plupart des projets qu'elle entreprend, et notamment à coiffer au poteau la responsable commerciale du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris. Cependant, et malgré tout l'amour et le respect que je lui porte, aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres, et les foudres de l'amitié risqueraient fortement de tomber sur elle si jamais son inconséquence nous faisait manquer notre vol.
Je raccroche le combiné et consulte le cadran de ma montre. Quatre heures vingt-cinq. On doit être à l'aéroport dans moins de trente minutes, et elle vient seulement de sortir du lit ! Le temps qu'elle se vêtisse, boucle sa valise, sorte de chez elle, monte dans sa voiture, mette le contact et fasse, pied au plancher, les cinq kilomètres qui séparent nos demeures respectives, elle n'arrivera jamais à la maison avant une bonne vingtaine de minutes, dans le meilleur des cas.
Je sors en hâte la convocation de mon sac à dos et la consulte de nouveau. L'indication est formelle et qui plus est, soulignée à deux reprises : rendez-vous à quatre heures cinquante cinq du matin au comptoir 25, hall C, avant toute formalité d'enregistrement.
Je jure, claque la porte et décide de me préparer un café.
Si jamais elle me fait manquer cet avion. Si elle me le fait louper !...
Tout en le buvant, je ne quitte pas des yeux cette maudite trotteuse qui poursuit sa course, indéfiniment. L'heure tourne et Karine n'est toujours pas là. Je lève les yeux au plafond et maudis son manque d'organisation.
En désespoir de cause, j'éteins les lumières, ferme la porte, verrouille la grille et pose la globalité de mes bagages sur le trottoir. Tout en faisant les cents pas, j'allume nerveusement une cigarette et la fume mécaniquement en espérant qu'un miracle se produise.
A cinq heures précises, un bruit de moteur se rapproche et une petite voiture verte tourne au coin de la rue.
C'est elle. Enfin.
Karine fait demi-tour devant la maison, stoppe son véhicule, balance ma valise sur le siège arrière et m'embrasse.
- Coucou ma poule.
- Salut Bichette, lui dis-je, remontée comme une pendule.
- Allez, faut qu'on y aille. On est plus qu'à la bourre.
Durant tout le trajet jusqu'à l'aéroport, elle me relate tous les évènements du petit matin, du lever en quatrième vitesse jusqu'au bouclage de sa valise, dans lequel elle a jeté en vrac toutes les affaires qu'elles n'avait pas encore terminé de trier pour le voyage. Thierry, quant à lui, ne nous écoute qu'à demi-mot, éreinté de son service de la veille. Plus de cent trente couverts dans la soirée et à peine trois heures de sommeil. Il tente, autant que faire se peut, de rester éveillé, recroquevillé sur le siège passager, emmitouflé jusqu'au menton dans son pardessus à capuche. Il lui tarde de nous déposer pour repartir se glisser dans un sommeil réparateur.
Nous nous engouffrons par le sas principal et courrons rejoindre le comptoir où nous aurions dû nous manifester une heure plus tôt. Fort heureusement, il semble n'y avoir personne et, comble de bonheur, l'hôtesse nous reçoit tout sourire en nous indiquant, avec tout le professionnalisme dont elle est capable, que l'horaire de rendez-vous spécifié sur la convocation n'avait qu'un caractère indicatif et nous rassure sur le fait que très peu de personnes se sont présentées pour l'instant. Elle nous informe que la procédure d'enregistrement des bagages est en cours et nous invite à remplir les formalités dès que possible.
Nos valises prises en charge, rassurées sur le fait que nous ferons bien partie des passagers du vol BA7950, nous nous asseyons à la terrasse du café central de l'aéroport et discutons de choses et d'autres, armées d'un café crème et d'un croissant, puis commençons à réfléchir au plan d'attaque qu'il va nous falloir adopter, une fois rendues à Londres.
Le déplacement jusqu'en Angleterre ne saurait avoir d'autre but que celui de capter l'attention d'un homme sollicité par le monde entier; une fois encore, une seule fois...
Aucun attrait touristique, aussi exceptionnel soit-il, ne pourra me faire déroger de ce but suprême, de cet ultime combat pour retrouver l'homme par qui tout est arrivé. Il me faut tenir mes engagements, faire honneur à la promesse que je lui ai faite, par mails interposés, de le ramener vers la lumière, la vrai, et de lui faire entrevoir que son bonheur est là, sous ses yeux; qu'il n'a plus à le chercher et que le seul effort qu'il lui faudra faire sera de se tourner vers moi pour redevenir un tout, un entier.
Trouver son âme soeur n'est pas une mince affaire. Beaucoup de gens se perdent dans les méandres de l'existence, dans les souffrances générées par la difficulté du choix ou même cèdent sous la torture infligée par le poids du libre arbitre; alors qu'il ne suffit souvent que de fermer les yeux pour faire taire tous les sens qui risquent d'interférer et nous faire nous engager dans la mauvaise direction. Il est essentiel de pouvoir arrêter sa course, l'espace d'un instant, pour reprendre son souffle, afin que notre voix intérieure puisse être entendue. Ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons communier avec notre véritable destin, celui qui fera de chacun d'entre-nous un être accompli, une âme reconstituée.
L'avion se soulève dans les airs, tel un albatros, ouvrant fièrement ses ailes, brillant de tous ses feux dans le soleil levant. Avec Karine à mes côtés, babillant toute à son aise, je me sens rassérénée malgré l'angoisse qui me vrille les entrailles. Le tout n'est pas de désirer ardemment quelque chose, mais de tenir le cap, même si la peur gagne du terrain au fur et à mesure que notre bel oiseau de métal avale les kilomètres et me rapproche du but tant désiré. Je tourne la tête et regarde la mer de nuages qui s'étale devant moi, calme, sereine, silencieuse.
Dans moins de deux heures, je serai sur le sol anglais et dans deux jours, il sera devant moi, dans toute sa superbe; et je serai là, face à lui, au troisième rang de l'un des plus beaux théâtres de Londres, en plein coeur de Leicester Square. Je pourrai l'observer tout à loisir, cachée dans l'ombre, à trois ou quatre mètres de lui. Je bénéficierai de l'aide des jeux de lumière pour le regarder vivre son art, respirer, bouger; pour le déshabiller du regard en toute impunité.
Je profiterai de chaque instant, je savourerai chaque seconde de la pièce jusqu'à ce que, au moment des saluts, je me lève pour lui prouver que le destin ne ment jamais. Alors, nos regards se croiseront, nos deux visages se révéleront l'un à l'autre, et nos âmes se reconnaîtront.
Une petite lumière s'allume au dessus de nos têtes, indiquant que les passagers doivent rattacher leurs ceintures. Nous nous préparons à entamer notre descente vers l'aéroport de Gatwick quand l'hôtesse nous informe que nous allons traverser une zone de turbulence...
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