Il n'y a rien à faire, les paroles de Jérôme ne cesse de résonner dans ma tête.
Il fait partie d'une secte...D'une secte...
Je me tiens les tempes, prise de nausée. Une terrible crise de migraine m'assaille depuis vendredi et m'épuise. Le ventre me fait mal, agressé par la somme colossale de médicaments que j'avale sans ressentir pourtant le moindre soulagement. La douleur ne cesse d'augmenter, persistante, lancinante, insupportable. Cependant, je n'abandonne pas et scrute la toile jour et nuit à la recherche d'une parole qui saura ramener une âme en perdition vers le droit chemin.
Le tout est de savoir ce qu'est « le droit chemin ». La notion est si subjective ! Et le droit chemin est-il seulement le « bon »? Seul Shakyamuni lui-même saurait répondre à cette complexe question. Et encore ! Il n'a atteint l'illumination qu'à quatre-vingts ans passés, persuadé de n'avoir rien appris.
J'ai beau tourner et retourner la situation dans ma tête, le problème reste insoluble.
En admettant que je trouve une solution convaincante, je ne peux décemment faire des centaines de kilomètres en avion pour aborder un homme et lui annoncer de but en blanc que sa vie et son mode de pensée ne sont qu'un leurre; qu'il s'est fait endoctriner et que son modèle spirituel se sert de lui pour étendre son champ d'action.
Comment lui dire que les voies de la sagesse qu'il embrasse avec ferveur sont bien loin de la compassion initiale du Bouddha ? Il refusera de me croire.


Je masse mes paupières lourdes de fatigue et me laisse convaincre par l'idée séduisante d'un thé bouillant. Bercée par le va et vient du rocking chair dans lequel je me suis assise, j'inhale avec un plaisir absolu une longue bouffée de tabac blond. L'enjeu est de taille et les moyens de procéder bien minces...

Brusquement, je me lève. Une pensée vient de me venir à l'esprit, si risible de simplicité que je n'y avais même pas songé.
Je ne peux attaquer directement ses choix, mais puisque qu'il dit « adhérer » à la philosophie bouddhiste, qui d'autre que le Bouddha saurait lui montrer la voie ? Dans ses enseignements, il dit :
« Ceux qui prennent l'erreur pour la vérité et la vérité pour l'erreur, ceux qui se nourrissent dans les pâturages des pensées fausses, n'arriveront jamais au réel ».
Ne reste qu'à démontrer que le chemin qu'il a choisi n'est pas la vérité. Ce ne sera pas difficile. La propre expérience de Shakyamuni est si semblable à la sienne, son karma est si proche du sien qu'il ne sera pas compliqué de l'amener à faire un parallèle évident.
Il y a maintenant quelques semaines de cela, je suis tombée sur lui, par hasard, au cours d'une discussion animé sur Donatello. Il était tard. J'hésitais entre l'appel du repos et la passion du débat. Et puis, il est arrivé, comme surgit de nulle part. Une manifestation soudaine proche du miracle. A croire que le destin ne baisse jamais sa garde. Il n'y a pas de hasard.
Je suis certaine que c'est lui. Le mystère avec lequel il entoure sa profession, son nom de famille, le descriptif de son physique, l'absence de photo sur son profil, l'impossibilité d'obtenir le plus petit renseignement sur son lieu de vie, son adresse, ses amours précédentes... Tout me confirme qu'il s'agit bien de l'homme que la vie me livre, juste là, et que je caresse amoureusement chaque soir par l'intermédiaire des touches de mon clavier d'ordinateur.
Sa passion pour la photographie, son intérêt pour la sculpture, sa manière de débattre sur l'environnement me disent que je suis dans le vrai. Ce ne peut être que lui. Tous mes sens, parfaitement en éveil dès que ses messages me parviennent, me mettent dans un état d'excitation sans précédent. Je sens qu'il est là, juste derrière l'écran, caché derrière un nom d'emprunt. Je peux presque entrevoir l'espièglerie de son sourire lorsqu'il me chahute avec humour et finesse, un brun débonnaire, infiniment prévenant. Son amour inconditionnel pour les femmes, cette manière de concevoir l'existence par et pour elles, son profond respect pour sa grand-mère, dont il parle par ailleurs très souvent, son adoration pour sa soeur cadette me confirme que je m'adresse bien à l'élu; celui que mon âme recherche depuis la nuit des temps.


Ce soir, la discussion tourne autour du thème du destin. Après avoir longuement scruté l'écran, je finis par me lancer, mets en ordre deux ou trois idées en griffonnant à la hâte quelques mots clés sur un morceau de papier, et entreprends de répondre à sa question laissée en suspens.
Le curseur clignote obstinément, attendant ma réponse.


Lui : Si j'en crois tout ce que tu me racontes, alors j'en conclue que tu crois à la notion de chemin ? Tout comme moi ;-) - Mais tu ne m'as pas parlé du libre arbitre ? Pour ma part, je pense que nous avons la possibilité d'influer sur le cours des évènements, sans pour autant sortir du chemin que chacun d'entre-nous est amené à suivre. Qu'en dis-tu ? »


Moi : Tu m'as percé à jour ;-) - Je crois effectivement à la notion de chemin; ceci dit, tout en acceptant le paramètre très probable que beaucoup ne mènent nulle part. On peut également le suivre sans aucune garantie que ce soit le « bon ». Malgré tout, il est possible de résoudre cette incertitude en équilibrant le modèle du chemin par celui de l'épanouissement. Tu sais, je me suis rendue compte que les êtres humains sont parfois si préoccupés par des questions sans importance réelle qu'il en oublient de savoir s'il ont le bon « Mantra », le bon livre;  qu'ils passent à côté du « vrai ».  En un sens, tu me diras, il est impossible de le savoir.
Tu imagines ? Si quelqu'un venait et te disais : « Vous faites fausse route. Vous êtes sûrement en route vers l'enfer » que pourrais-tu répondre ? Tu pourrais choisir de refuser d'entendre mais tu ne pourrais pas prouver qu'il, ou elle, à tort.
A mon sens, s'il est possible de savoir si l'on est sur la voie de l'Eveil, ce n'est que parce-qu'il y a déjà quelque chose en nous, même si ce n'est qu'à l'état de germe. Sans cette résonance, personne ne pourrait suivre la voie de l'Eveil, et donc, se retrouverait dans l'incapacité de suivre son chemin de vie, celui que son destin lui trace, jour après jour. Il est possible de tourner le flanc à sa destinée en choisissant de suivre le mauvais chemin, sans en avoir la moindre conscience, et persuadé de surcroît faire le bon choix. Pour suivre sa destinée, il faut accepter de se laisser guider et de se remettre en question chaque fois qu'une entité extérieure vient jouer le rôle de guide. Il fait savoir l'écouter, suivre son conseil, puis se laisser prendre par la main et se laisser porter par la vague. Y-compris s'il nous arrive d'être renversé par la force du courant.
Tu sais ce que le Bouddha Shakyamuni a dit, parmi ses nombreux enseignements ? »


Lui : Dis-moi...


Moi : « Par soi-même, en vérité, est fait le mal. Par soi-même on est souillé.
 »

Cela s'applique également aux mauvais chemins, que l'on peut prendre malencontreusement pour des bons.


Lui : Et qu'a-t-il dit d'autre ? Ne te fais pas prier, vas-y, enseignes-moi ;-)


Moi : « Celui qui, après avoir été négligent, devient vigilant, illumine la terre comme la lune émergeant des nuées ».


Lui : Alors tu penses que dans ma démarche quotidienne, je fais fausse route ? Tu es persuadée que mon mode de pensée n'est pas le bon, n'est-ce-pas ? C'est bien ce que tu essayes de me faire comprendre ?


Moi : Non, ne crois pas cela. Je suis sincèrement convaincue que ton mode de pensée est louable et que la voie que tu cherches à atteindre peut te faire suivre le bon chemin. Mais je sais de source sûre que le guide que tu as choisi pour t'y engager n'est pas le bon.


Lui : De quelle source l'information te vient-elle ?


Moi : Des nombreuses interventions du Dalaï Lama pour dénoncer les organisations sectaires qui, sous le couvert du Bouddhisme et de l'enseignement Zen tendent des pièges aux personnes influentes pour s'en servir de bannière et renforcer ainsi leur pouvoir auprès des jeunes populations. C'en est malheureusement navrant d'évidence.


Lui : Tu veux en venir où exactement ?


Moi : Au fait.


Lui : C'est à dire ?


Moi : Tu as choisi le mauvais chemin.


Lui : Tiens-donc ! Et quel est donc le bon ? Dis-le moi, je n'en puis plus.


Moi : Celui que je m'apprête à te faire prendre.


Lui : Vraiment ? Alors révèles-moi vite la date de cette grande conjonction, que je me tienne prêt !


Moi : Cela se passera le quatre août prochain. Tu seras sur la scène de l'un des plus magnifiques théâtres de Londres et moi, je serai dans la salle. Je ne te lâcherai pas des yeux et lorsque les lumières se rallumeront, à l'instant même où tu t'apprêteras à saluer ton public, ton regard croisera le mien. Tu sauras alors que je suis venue pour te ramener vers le droit chemin.


Lui : ... Viendras-tu me parler ?


Moi : Oui.


Lui : Et que me diras-tu pour me convaincre de te suivre ?


Moi : « Maintenant que tu connais mon visage, il ne te reste qu'à lire et déchiffrer les codes.»


Lui : Et de quelle référence devrais-je partir pour décrypter la mystérieuse révélation que tu t'apprêtes à me faire ?


Moi : Wisenot


Lui : Wisenot?


Moi : Oui


Lui : C'est quoi ? Un anagramme ?


Moi : Non. C'est le mot de passe qui ouvre la porte derrière laquelle se cache la réponse que tu cherches...