Une longue série
Par Pénélope Wise le samedi, 17 avril 2010, 02:08 - Lien permanent
...c'était une faute de se préoccuper des signes, de les rechercher, au lieu d'attendre que leur heure arrive et qu'ils se révèlent
(Stefan Zweig – Biographie)
Deux heures dix du matin.
Prisonnière d'un planning trop rempli, coincée entre mes obligations professionnelles et l'impérieux besoin de consigner mes investigations sur le net, je ne sais par quel miracle je vais bien pouvoir réussir à concilier le tout.
Les jours défilent avec une telle vitesse que s'en est troublant. Depuis Los Angeles le temps perd toute logique et s'accélère anormalement. Il me happe et m'étourdit comme le ferait un reptile tenant fermement sa proie tout en la faisant tournoyer, jusqu'à ce qu'elle se noie.
La frayeur m'étreint. J'ai peur de m'attaquer à trop forte partie, peur d'échouer. Je ne suis pas entraînée à éviter les écueils et devant l'épreuve qui m'attend, l'air me manque parfois. Il m'arrive d'avoir la sensation que le peu d'oxygène qui me parvient suffit à peine à me maintenir en vie.
Cette terreur, cette détresse insupportable, je la connais bien. Elle m'a toujours suivi, malfaisante et sournoise, rigolant sous cape à chacune de ses attaques, jubilant de me voir me démener en tentant vainement de l'affronter. Je serre les points et me redresse. Non, je ne céderai pas cette fois. Je réussirai à la vaincre, sans faillir. La réussite de mon entreprise est à cette seule condition.
Je me rends à la salle de bain, m'asperge le visage d'eau froide et observe le miroir au-dessus du lavabo. Il me renvoie l'image d'une femme succombant dès la première embûche, faible, angoissée, fatiguée par ses recherches infructueuses. Aucun officiel de qui j'ai pu obtenir un renseignement valable, aucune piste susceptible de me ramener vers l'objet de toutes mes pensées. Personne ne se souvient de lui ni de son passage. Mon destin, ma vie, mon aimé. Comment ai-je pu croire un seul instant qu'il suffisait de te vouloir pour te retrouver ?
Je me rappelle. Je me revois, désabusée et pleine de poussière, tentant vainement de réfréner la colère qui me gagne sur le bord de la route. Le pneu de mon véhicule est dans un sale état. Il vient d'exploser, victime de trop de chaleur et d'un clou sur la route. Je cherche désespérément le cric mais ne le trouve pas. L'organisme de location a manifestement oublié d'en fournir un. Deux heures à peine depuis mon départ de Madrid et me voici bloquée, à quelques kilomètres de ma prochaine escale. Comme si les remontrances de Luc ne suffisaient pas déjà, il faut encore que je m'enlise dans les problèmes !
- Bon, ma puce, tes photos sont très belles mais ce ne sont pas des oeuvres d'art que je t'ai demandé. On t'a envoyé en Espagne tous frais payés afin que tu nous dégottes la maison du siècle pour Sean et tu nous bombardes de l'inexploitable. Soit ce n'est pas assez ancien, soit ça l'est mais sans cuisine en sous-sol, soit il n'y a que la cuisine. Qu'est-ce-que tu as fais pendant tout ce temps ? Normalement, tu aurais du reprendre l'avion aujourd'hui, comme convenu. Et toi, non seulement tu n'es pas partie, mais tu nous assènes deux jours de plus de location de bagnole pour allez atterrir on ne sait où à presque cent kilomètres de Madrid. Qu'est-ce-que tu comptes faire exactement ?
Il m'aura fallu toute la persuasion du monde pour le convaincre que je n'étais pas la dernière des grues et que ma méthode n'était pas à ce point dénuée de sens.
Déjà une demi-heure que j'attends sur le bas-côté. Je m'accroupis pour soulager une crampe et allume mon appareil. Il est vrai que les clichés qui défilent sur l'écran numérique témoignent d'un bien modeste butin. Je me bagarre pour ne pas céder à la crainte du ratage et me lève d'un bond pour héler une voiture qui s'approche. Fort heureusement pour moi, elle ralentit et s'arrête à ma hauteur. Le conducteur, un homme d'une quarantaine d'années, écoute mon laïus avec un amusement non dissimulé. Il semble que je confirme l'image caricaturale qu'il se fait des femmes au volant.
Néanmoins, il s'attelle à la tâche de bonne grâce et me change le pneu en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.
- Pensez à vérifier si vous avez tout ce qu'il vous faut dans le coffre la prochaine fois, Mademoiselle, me lance-t-il par la vitre ouverte avant de s'éloigner.
Je le gratifie d'un large sourire et d'un signe de main puis m'allume une cigarette. J'absorbe de grandes bouffées avec délectation puis l'écrase dans le cendrier avant de remettre le contact. La nuit tombe à présent et je dois encore trouver un hôtel, me rafraîchir, trouver de quoi manger et préparer mon long périple pour la journée de demain.
Soudain, les murailles fortifiées de la capitale d'Ávila apparaissent au détour d'un virage. Il est presque vingt-deux heures. Je gare la voiture et savoure quelques instants l'un des plus jolis points de vue sur la ville. Sa beauté est incroyable. Tous ses murs sont construits dans la plus pure tradition romane, et parfaitement conservés. On se croirait revenu des siècles en arrière.
Je m'assois au pied d'un arbre et me délecte à l'idée que ma destinée m'a précédé de quelques années et que l'homme que je poursuis est probablement venu admirer du même endroit la cité la plus haute d'Espagne. A cette seule pensée, je me sens revigorée et ma détermination à le retrouver s'ancre encore plus profondément en moi.
Je passe la porte principale et échoue dans une adorable pension de famille, non loin de la Plaza mayor de Ávila; une sorte de "Bed and Breakfast" à l'espagnole.
Après une douche bouillante, je gagne la salle principale. Le repas est traditionnel et consistant, tout à fait ce dont j'avais besoin. Le lit est propre et les épais draps de lin sont brodés à la main. Leur texture me rappelle les superbes parures que taillait et cousait ma grand-mère. Lorsque je me glissait dans l'une d'elles, leur contact rugueux provoquait une surprenante sensation de plaisir et appelait au repos. Je survole une dernière fois les notes gribouillées à la hâte sur un morceau de papier, mon plan d'attaque pour la journée de demain. Puis, bercée par la mélodie nocturne des grillons, je sombre dans un profond sommeil.
Dès le lendemain, et après un solide petit déjeuner, je quadrille la cité et fait rapidement le tour des quartiers les plus anciens. A mon grand contentement, je découvre deux superbes maisons et obtient l'autorisation de visiter l'une d'elles. Les propriétaires sont charmants et me propose un délicieux café auquel je fais honneur. Comble de bonheur, elle recèle des trésors d'architecture, y-compris une immense cuisine construite sous le niveau du sol. Le pilier central soutien un plafond voûté, orné d'armoiries. Je saute intérieurement de joie à l'idée que grâce à cette trouvaille, le voyage sera finalement rentabilisé plus tôt que prévu. De surcroît, j'apprends que mes hôtes viennent d'ajouter leur demeure à la liste des maisons à vendre. Ils quittent la ville dans trois mois pour une charmante maison au coeur de l'Andalousie. Luc va être comblé et moi, pardonnée.
Leurs coordonnées en poche je les salue chaleureusement et reprends la direction du centre ville. Sur le chemin du retour, je cède à la tentation de me rendre à la cathédrale; haut lieu historique d'Ávila. Devant l'arcade surplombant la grande entrée, je m'immobilise. Tant de grandeur se dégage de ce bâtiment. Il semble que les pierres elles-même soient enclines à prendre la parole pour raconter ce que les livres d'histoire ont omis de dire. J'entre et passe près d'une demi-heure à la visiter. Au coeur de la nef, je me souviens. Ici, de grands talents sont venus orner ces murs de bannières et d'étendards. Un couronnement a eu lieu à l'endroit même où je me poste. Le sol de cette salle a résonné des pas de mon adoré. Je peux presque en percevoir la vibration, persistante, quasiment palpable.
Enfin, un signe. Je suis là où il se trouvait, c'est manifeste et flagrant. Un son aigu vient brusquement me percuter les tympans. Je m' appuie sur le dossier d'une chaise de prière et m'efforce de contrôler les battements de mon coeur. Quelques minutes plus tard, je suis dehors, hagarde. Je me désaltère à une fontaine et prends la direction du retour. Je sens que quelque chose est en train de se produire. Je suis sur la bonne voie, je viens d'en recevoir la preuve évidente.
Dans la chambre, je contacte Luc et lui fais part des dernières nouvelles. Il paraît véritablement soulagé, me félicite pour la pugnacité dont j'ai fait preuve, s'excuse pour s'être emporté et, comme je
m'y attendais, annule mon départ programmé pour Séville.
- C'est impeccable ma belle, juste ce qu'on attendait. Avec ça, on va faire des merveilles. Bon, tu finis ton périple et ensuite, tu remonteras sur le nord de Madrid, tu tourneras encore un peu dans le coin puis tu iras directement voir Sean à Nice. Je te laisse le soin de lui annoncer la bonne nouvelle. D'accord ?
- Pas de problème. Retour vers le treize alors ?
- C'est ça. A vendredi, Penny.
Seize heure. L'étape suivante se situe non loin d'Ávila. Une remarquable cité, historique elle aussi. Si je me dépêche, j'aurais probablement le temps de monter jusqu'au château et d'en visiter les alentours.
Encore sous le choc de l'évènement survenu dans la cathédrale, j'ai toutefois l'intime conviction que ce n'est que le début d'une longue série. Je m'active, boucle mes bagages, règle mon dû en quatrième vitesse puis m'engouffre dans ma Seat et démarre en trombe.










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