– Vous avez bien à bord la famille Le Menech, c'est bien exact ?
– C'est vrai aussi.
– Et donc le petit Sébastien Bouchetard.
– En effet, il était à bord jusqu'à hier soir, il est supposé avoir dormi à bord, avec le jeune Alain Le Menech, mais tous les deux ont disparu. J'ai lancé un appel de détresse voilà une demi-heure environ. Nous craignons que...
– La SNSM, derrière nous, c'est donc ça ?
– Je suppose Monsieur. Ils ont dû être alertés par le CROSS, et le chalutier blanc, là-bas, est aussi à leur recherche. Nous sommes revenus sur zone présumée dès que nous avons constaté leur disparition mais à vrai dire nous ne les avons pas vus depuis qu'ils se sont endormis hier soir dans leur cabine, en bas.
– François ! crie le sous-officier vers un collègue resté à bord de la vedette, appelle le poste et demande un patrouillage d'hélico, de Concarneau à Guilvinec, jusqu'à 10 milles, pour chercher deux enfants. Quant à nous, pouvons-nous visiter votre bateau ?
– Faites, j'vous accompagne.

Maurice intervient.
– S'il vous plaît Monsieur, j'peux savoir s'que vous lui voulez au p'tit Sébastien ?
– Vous comprendrez que c'est pas l'moment d'parler d'ça, Monsieur Le Menech.
– Ben oui, j'comprends, mais c'est k'ma femme elle s'fait du sang, alors si vous en rajoutez...
– Ecoutez Monsieur Le Menech, nous avons reçu ordre du Préfet de retrouver le jeune Sébastien Bouchetard. Alors s'il vous plaît, laissez-nous travailler.

Maurice repart près d'Odile à la salle à manger pendant que Boris et les deux gendarmes fouillent toutes les cabines.
– On va les r'trouver ma puce, j'suis pas inquiet. Il a plus d'un tour dans son sac, ce sacré Sébastien. J's'rais même pas surpris qu'il ait trouvé une planque que même le bosco il y a pas pensé.
– Ah, mon chéri, si tu pouvais avoir raison ! Reste avec moi maintenant. J'ai tellement peur !

Aux autres tables, les conversations se font de moins en moins discrètes. « Des parents qui surveillent même pas leurs enfants », entend-on à une table, et à l'autre : « Tu t'rends compte, on a payé une somme folle et tout ça pour faire des ronds dans l'eau ! » Et en réponse : « Et en plus, on n'y s'ra jamais en Norvège, si ça continue ! »
– Quoi, pourquoi elle parle de Norvège celle-là ? Demande Odile à son mari.
– C'est aussi la question k'j'ai posée à Boris. J'croyais k'c'était une farce, mais ça a plus l'air d'être une farce. J'vais tirer ça au clair dès qu'on aura r'trouvé les gamins.

Et Maurice se lève, se retourne vers les autres tables et, d'une voix forte, avec toute l'autorité qui le caractérise dans les moments délicats, fixant de ses yeux noirs, tour à tour, les deux couples attablés, leur jette :
– Chers amis, nous sommes sur le même bateau, si ça vous plaît pas, y a des gilets d'sauvetage pour ceux qui savent pas nager. Vous faites s'que vous voulez mais vous fermez vot'gueule.
– Le plus âgé des deux hommes, celui qui a deux enfants, se lève à son tour.
– Vous vous prenez pour qui, à oser nous parler comme ça, Monsieur ?

Maurice ne se laisse pas impressionner. Jamais. Il appelle un matelot.
– Tu t'appelles comment ?
Joan.
– Bon, Joan, tu veux bien sortir un canot. Ce Monsieur a envie d'ramer. Y va ramer jusqu'à Concarneau avec sa p'tite famille et j'vais lui rembourser son voyage. N'est-ce pas Monsieur ?
– Mais, ça alors ! Tu entends ça trésor ?
– Notez bien k'si vous préférez r'partir avec les cognes, j'peux leur demander ce p'tit service pour vous. Y r'fusent jamais d'rend' service, croyez-moi. Allez vite ranger vos affaires. Allez !

L'homme s'est rassis à sa table. Joan a déjà mis un canot à la mer, attaché avec un bout. Le Keraban n'est plus qu'à quelques encablures, à l'arrière, vers l'ouest. Les gendarmes ont terminé leur fouille et sont revenus sur le pont, à l'avant, vers l'est. Le chef semble ennuyé :
– Eh bien, ça m'a l'air d'être bien ennuyeux. J'espère que vous allez les retrouver au plus vite. Heureusement l'eau n'est pas froide, elle est à plus de 20 degrés en surface. Et puis ça ne manque pas de bateaux dans le secteur. Gardez confiance. Au revoir Monsieur.

Les gaffes descendent dans leur vedette. Celle de la SNSM a stoppé ses machines à une vingtaine de mètres du même côté. Les bénévoles du secours en mer commencent à échanger leurs informations avec les gendarmes. On entend un bruit répété qui vient du fond du bateau. Le Keraban est à portée de voix et stoppe ses machines.
– Qu'est-ce qui s'passe là en-dessous ? s'interroge Boris. Il entre dans la cabine de pilotage et appelle Joan qui est sur le pont, à l'arrière.
Joan, descend vite aux cabines et écoute d'où vient ce bruit comme ça « boum boum boum ».
– Bien Commandant.

Maurice aussi a entendu. Il lui vient une idée et se précipite vers le pont inférieur. Il trouve Joan en train de coller son oreille partout, sur toutes les cloisons. Maurice, lui, colle son oreille sur le sol.